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Les Deux Etendards

Les Deux Etendards

Par  

Lucien Rebatet, écrivain français. Les Deux Etendards, son ouvrage majeur publié en 1951. Michel et Régis, indéfectibles amis du monde de l’après Grande Guerre, forts de leurs seize ans, sont rebelles au carcan des Pères de Saint-Chély et cultivent une aversion anticléricale mêlée de postures politiques qui ressemble bien au prélude juvénile d’une future conversion radicale. Leurs saillies sont de la veine violente qu’on entretient à cet âge péremptoire : « Loin de nous, plus que jamais, tout compromis, même de nos orteils, avec les baquets breneux de la politique. Nous autres ne pouvons avoir le choix qu’entre deux attitudes, nous déclarer pour l’anarchie ou pour l’aristocratie. Elles abhorrent l’une et l’autre la fiente égalitaire. Je professerais volontiers que le régime le plus propice à l’épanouissement de notre espèce à nous et à l’accomplissement de son œuvre, seuls buts qui nous importent, serait celui d’un despotisme vigoureux et éclairé. Je suis d’ailleurs convaincu qu’il est purement utopique de l’espérer d’ici longtemps, et ce n’est pas mon affaire d’y travailler. Régis, lui, arrive à être catholique et démocrate. Car ses penchants pour l’Action Française ne me leurrent point. J’ai aperçu les individus de sa secte : la démocratie est leur raison d’être, ils y collent comme la sangsue, ils en promènent sur eux les relents nauséabonds. Il suffit d’ailleurs de dire catholicisme pour dire : démocratie. Qui a trempé dans la fange du fraternitarisme évangélique et n’a pas éprouvé le besoin de s’en laver à grands seaux dès l’âge de raison, celui-là se fait citoyen de l’universelle démocrasouille : entendons par là, le gigantesque parti des intestins, des boy-scouts, de Lourdes, de Wilson-les-Couilles-gelées, des séminaristes à bérets, des quakeresses du Kansas. La démocratie, c’est la barbarie, au sens romain du mot. » Cette déclaration pleine de morgue emportée chez nos intellectuels en herbe prouve en creux le souci d’une époque bénie où métaphysique et politique se confrontaient pour tenter d’établir le meilleur rapport entre l’homme, sa société d’appartenance, et le Dieu qui postulait son caractère irréductible et sacré. Monde qui ne négligeait pas la verticalité. Monde qui n’était pas exempt de combats et de paradoxes : « Les problèmes de la divinité et de l’amour exhaustif, malgré le secours d’austères et ténébreuses lectures, ne reçurent sans doute pas des solutions aussi fermes qu’on se l’était promis. Mais on leur dut quelques heures de mémorables éblouissements. Dans les systèmes qu’ils échafaudaient, les deux garçons, parvenus à une belle hauteur, se saoulaient superbement de leur vertige, mais rarement au point d’oublier longtemps la précarité de la construction. »

L’effervescence de l’époque s’apparente à un tourbillon sans fin emportant la jeunesse dans une grisante farandole : « La guerre avait contraint les hommes à des travaux de géants. Ils se retrouvaient avec des instruments si nouveaux et si puissants dans les mains qu’ils imaginaient venu le temps de réinventer le monde. On ne penserait, on ne peindrait, on n’écrirait, on n’aimerait jamais plus comme avant. Tout apparaissait d’une facilité dérisoire. Les nonchalants, les grossiers s’en félicitaient ; les scrupuleux, les raffinés s’évertuaient à tout compliquer. Il était entendu que les valses, les robes à traînes, la musique tonale avaient disparu pour toujours. Chaque saison voyait naître mille peintres, cinq cent compositeurs, cent philosophes inédits, qui balayaient le passé d’un revers de main. André Gide affirmait avec délices que tout devait être remis en question […] Quelle initiation ! Pêle-mêle, dans la même nouveauté, le Louvre, cet amoncellement de génies, et Pablo Picasso, et les expressionnistes juifs ; Lucien Leuwen et Lafcadio, Plotin et Freud, Les Karamazov et M. de Charlus, le Don Juan de Mozart et les Negro Spirituals, le Scribe accroupi, Les Fauves, les Liaisons dangereuses, Bach, Satie, Thomas d’Aquin, Cézanne, Les Maîtres Chanteurs, Maldoror, Vermeer, la Volonté de Puissance, Schönberg, le douanier Rousseau… Bien : le Picasso cubiste d’hier est circonscrit, justifié, soupesé. Mais le Picasso de ce matin décrète le retour à Ingres, le met en pratique par des portraits ultra léchés, de vraies photos agrandies, tandis que celui de demain soir peindra gris sur gris des sortes de grandes mâchoires sournoisement sexuées. »

Mais l’époque exhibe en contrepoint et sans vergogne son autre versant plus froid, techniciste, assumant cyniquement l’abandon de l’Etre en chemin : « C’est l’éternelle meule, où l’on aiguise éternellement les mêmes couteaux. C’est une des petites roues entraînées par l’immense rotation de l’univers. Un jour, les rémouleurs seront las du même geste, ils démoliront la machine ou imagineront de l’employer à rebours. Une civilisation se sera suicidée par fatigue ou excès de science. La lame trop affinée se sera brisée. Bien beau si l’on peut recueillir les tronçons, et si l’on ne retombe pas à l’âge de la pierre polie. »

L’appel de Dieu, nous le sentions, n’était pas vraiment loin. Il frappe fort comme à l’accoutumée : « J’ai eu plusieurs fois auprès de Régis une espèce de sentiment… médiéval. Est-il interdit d’imaginer qu’il existe parmi nous au moins un catholique du temps des cathédrales, que sa foi pourrait encore lancer dans une étonnante expédition spirituelle ? C’est assez bien ce que j’ai ressenti : la stupéfaction de rencontrer un catholique chez qui la foi ait encore cette sève, cette faculté de transfiguration, une foi dont puissent surgir d’aussi vertigineuses conséquences… Un catholique évoluant à de telles altitudes qu’il aurait tout à fait perdu de vue les bas-fonds où sa religion s’est écroulée aujourd’hui. Mais il faudrait bien, c’est fatal, qu’il s’en aperçut un jour… Un catholique voué par son exaltation même au mépris, proche ou tardif, en tout cas formidable, de cette religion ? »

A vingt ans, âge de tous les possibles, vient immanquablement ce temps de l’éblouissement que l’amour, pierre angulaire de l’existence, d’un foudroiement furieux, permet d’inaugurer. Cet amour occupe une immense place dans le roman, toute légitime, imposant la réalité de sa mesure qui n’est que démesure, il est Le roman de Rebatet. Michel voit Anne-Marie : « Vous me demandiez tout à l’heure ce que je pensais de vous. Eh bien, je vous admire ! Je vous admire pour ce que vous avez conçu d’unique, d’admirable, et beaucoup plus encore pour ce que vous êtes malgré cela. Je suis confondu de vous trouver si vivante, si jeune, si féminine, si gaie et si sérieuse à la fois. Je vous admire de vouloir être une sainte, et j’admire aussi votre horreur des phrases, j’admire votre naturel. » ; « La jeune fille était redevenue invisible, mais elle demeurait à l’entour. Michel s’interrogeait, mais sur le mode le plus tendre : « Quelle Anne-Marie préférer ? Celle du théâtre, plus épanouie, plus troublante, mais plus distante aussi ? Ou celle de la rue, musicale, désincarnée et pourtant toute proche ? Laquelle de vous deux, chères et fuyantes fées, est la moins indocile ? Comment me fussiez-vous apparue, presque encore petite fille, telle que Régis vous vit pour la première fois ? Combien j’aimerais savoir quelle robe vous portiez dans la nuit de Brouilly ? »

Puissant roman d’amour et métapolitique où la littérature et la plus haute culture offrent une riche symbiose. Il met en scène ces histoires humaines qui vous placent durablement en surplomb des étiages de la vie moyenne, au plus grand profit de l’âme et du cœur.


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