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Les « grandes personnes » devraient lire Marcel Aymé

Les « grandes personnes » devraient lire Marcel Aymé

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Les « grandes personnes » devraient lire Marcel Aymé - 2 Les grandes personnes ne lisent plus tellement Marcel Aymé, elles le réservent bêtement aux enfants alors que « les Contes bleus et rouges du Chat Perché » sont destinés à tout le monde. Il faut dire qu'il n'a pas l'aura scandaleuse, on ne peut pas prendre le genre politiquement voyou avec lui, comme avec Céline, dont il sera l'ami jusqu'au bout, et il n'était même pas homosexuel, ce qui à notre époque est presque un handicap lorsqu'on prétend être auteur ou âârtiste. De plus, il passe son temps dans ses romans, ses nouvelles et la plupart de ses contes à ridiculiser le bourgeois, ses hypocrisies, sa sottise, son ignorance, son avidité, que celui-ci soit positiviste et soucieux de son magot, ou qu'il soit plutôt un pédagogue selon la définition qu'en propose Erik Satie, le bourgeois « pédagogue » rajoutant à ses prétentions matérielles et sociales celle d'être éducateur du peuple :
« … Moi, je n'aime pas les pédagogues : je les connais trop ; car ce sont eux qui (d'une main sûre, embrouillent et ratatinent tout ce qu'ils touchent, par des pesées, des mensurations, et des dosages comiques, mais empoisonnés… », dans « Écrits » réunis par Ornella Volta, (Éditions Champ Libre, 1981, p. 152).
Les désirs des bourgeois, qui se prennent pour de grandes personnes qui ne lisent pas de livres aussi peu sérieux que des romans ou des contes et nouvelles, ont hélas largement métastasé en notre vingt-et-unième siècle commençant. La plupart des gens au fond rêvent de vivre de leurs rentes, s'abstenant à tout prix, et très méthodiquement d'épanouir quoi que ce soit d'élevé en eux, à commencer par un supplément d'âme pourtant nécessaire que l'on trouve en littérature, littérature qu'ils ne conçoivent que par son rôle « social » : transmettre un messââge, mettre en valeur socialement celui qui s'en prévaut voire à la rigueur, mais à l'extrême rigueur détendre, s'interdisant de hiérarchiser les goûts et les couleurs, mettant Pascal ou Stendahl au même niveau qu'Anna Gavalda ou « Harry Potter ».

Marcel Aymé acquit l'amour des Lettres alors qu'il était malade, adolescent, et parce qu'il était un de ces enfants qui sentent bien que les « grandes personnes » ne sont pas très raisonnables, et qu'elles ne s'appliquent jamais à elles-mêmes le sérieux et le respect des normes et convenances qu'elles réclament aux petits. De par leurs appétences bien étriquées, elles ont fait du quotidien un long tunnel sans joie menant vers une mort qu'elles espèrent honorables. L'auteur des « Contes du Chat Perché » le réenchante, il n'est pas rare chez lui que l'on croise un obscur gratte-papier passant à travers les murs, une fée en tailleur « chic » ayant naturellement des serpents dans son sac à main, des animaux qui parlent aux enfants sans que personne ne s'en formalise etc…

Marcel Aymé se moque des bourgeois sans haine ni acrimonie ou misanthropie, au contraire de son copain Louis-Ferdinand, il ne le fait pas non plus pour défendre une idéologie, il les montre tels qu'ils sont : ridicules et vaniteux, et humains, donc faibles par essence de par leur nature. Il décrit leurs appétits étriqués, leurs préventions morales grotesques et sans objet, se moquant à la fin de sa vie de leur libération des mœurs, rappelant qu'en tant que petit paysan, enfant, voyant les animaux faire l'amour assez souvent autour de lui, dans les pâtures ou les fermes, évoquant cette jubilation des corps humains et animaux, de la nature en général, dans « la Jument Verte » ou dans « la Vouivre », des cours d'éducation sexuelle lui eûssent semblé parfaitement ridicules dès cet âge. Et dans les « Maxibulles », où il se moque du grand cirque spectaculaire et matérialiste moderne, il rappelle que le fait que les bourgeois aient apparemment envoyé aux orties leur hypocrisie morale ne change strictement rien à leur profonde duplicité ou à leurs appétits.

À cause de cela, et son soutien sans failles à Brasillach à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, quand les français se découvrirent tous gaullistes et résistants, de son antipathie pour de De Gaulle qui n'eût pas la « Clémence d'Auguste » pour Bastien-Thiry, bien qu'il fut clairement opposé à « l'Algérie Française », il est classé sous l'étiquette un peu fourre-tout des « anars de droite », ce qu'il est certes, étiquette qui suscite la méfiance des maîtres d'écoles et des professeurs, leur suspicion, car Aymé n'aime pas du tout les idéologies censées procurer aux individus bonheur universel et prospérité, que celles-ci soient libérales, conservatrices ou révolutionnaires. Dans « Uranus », il décrit certainement très précisément ce qu'a dû être l'Épuration, les vengeances abjectes qu'elle a pu justifier, la veulerie et la lâcheté qu'elle a pu révéler y compris chez les bourgeois « pédagogues ». Et à notre époque où tous se découvrent gaullistes, des plus révolutionnaires aux conservateurs en passant par les libéraux, ses sentiments pour le « grand homme » que ne sut pas être « le Général » ont une résonance intéressante.

Ce que beaucoup ne comprennent pas, c'est juste que Marcel Aymé met l'humain, et l'Humanité au-dessus de tout, et ce malgré leurs failles immenses, et la Liberté, comme Bernanos ou parallèlement à eux Simone Weil et un auteur très proche de lui par l'inspiration comme Vialatte. C'est d'ailleurs un fait avéré, on retrouve chez tous les écrivains de talent, qu'ils soient classés à gauche ou à droite, les mêmes passions joyeuses pour un primate certes souvent lamentable, passions parfois déçues qui teintent leur ironie ou leur écriture d'amertume tels Chardonne ou Léautaud.

Les « grandes personnes » devraient lire Marcel Aymé - 2 Les bourgeois sont bien connus dans les campagnes françaises, ils sont devenus les nouveaux maîtres après la Révolution française, des maîtres beaucoup plus pénibles que les anciens, beaucoup plus stricts avec les fermiers et métayers, beaucoup plus méprisants aussi. Ce sont également eux qui obligèrent les plus petits à fuir leurs provinces pour aller travailler en fabriques en ville. Pour se donner bonne conscience, ils commettent parfois de bonnes actions, qu'ils comptabilisent comme l'huissier d'un de ses contes qui finit quand même par entrer au Paradis, car lui, huissier, est mort en criant « à bas les propriétaires » en protégeant une mère menacée par un riche notable. Le bourgeois se soucie peu de morale et surtout de sa renommée dans son quartier, comme l'épouse du héros de « la Grâce » qui estime que le Bon Dieu lui a fait une bien mauvaise surprise en offrant à son mari une auréole trop lumineuse qui fait jaser les commères, qu'il essaiera de perdre par devoir conjugal en se forçant à pécher horriblement.

De par cette origine paysanne, toute sa vie il écrira sur son Jura natal, parfois on sépare à tort les récits de cet auteur en deux inspirations : une rurale, une plutôt parisienne. Il n'idéalise ni les uns ni les autres, il décrit des ruraux durs et souvent aussi humainement déplorables que leurs cousins des villes. Il exalte toujours l'enfance, sans non plus l'idéaliser, ainsi que les « petites » gens, le « petit » peuple, et les « simples », d'esprit ou de porte-monnaie, il déplore toujours la cruauté des puissants et des forts, des sages et des arbitres des élégances politiques, ou ceux qui s'en donnent indûment le titre, cruauté que l'on retrouve dans « Dermuche », le criminel miraculeusement redevenu enfant étant quand même guillotiné, l'assassin de « Maison Basse » laissant les soupçons s'égarer sans scrupules sur un ancien « Hercule de foire » qui rappelle le Léopold de « Uranus ».

S'il décrit aussi bien ces « petites » gens c'est parce qu'il est un piéton de Paris, de la « Butte » Montmartre, qui était il y encore quelques années, avant la bobolisation, certes un village, il est avec eux, ne s'embarasse pas de grands et beaux discours qu'il sait inutile. Dans une de ses nouvelles par exemple, des personnages racontent leurs petits malheurs sous l'Occupation, leur survie, seul l'un d'eux ne dit pas grand-chose, mais cela suffit : « Moi, dit le juif, je suis juif ». La fin des « Bottes de Sept Lieues » m'émeut toujours par ce qu'elle dit sans affèteries ni phrases ronflantes de la misère dans laquelles ces « grandes personnes » dont je parlais en début de ce texte laissent vivre souvent des enfants. Pourtant Marcel Aymé sait bien que « lorsqu'il y a de l'homme, il y a de l'hommerie », il n'espère rien, ne démontre rien, montrant simplement qu'être humain a en soi de la valeur.

Illustrations : dessin et photo de l'auteur

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