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Les thomistes plus platoniciens qu’aristotéliciens

Les thomistes plus platoniciens qu’aristotéliciens

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II. Quand les thomistes « officiels » sont plus platoniciens qu’aristotéliciens

De nombreux thomistes reconnus, comme les initiateurs du néo-thomisme (fin XIXème – début XXème siècle) ont interprété certains passages d’Aristote1 en enseignant de commencer l’étude de la philosophie par la Métaphysique (dont le mode est déductif, comme en mathématique). Certains aristotéliciens contemporains ont validé cette direction.

Or, l’expérience intellectuelle réaliste, confortée par les analyses d’Aristote, nous montre qu’il faut d’abord procéder par induction, et l’induction matérielle, laquelle consiste à aller du plus connu de nous au plus connaissable en soi, et donc, du sensible à l’intelligible, en partant du plus commun pour intelliger.

Et par conséquent, il est nécessaire d’aborder la philosophie par l’étude de la logique et en même temps de la nature, autrement dit par la philosophie de la nature (ou physique). Thomas d’Aquin valide cette direction.

Contra Gentes, Livre I, chap. 3, n° 16b :

« Notre intellect, selon le mode de la vie présente, commence sa connaissance par la connaissance sensible ».

Somme Théologique, IIIae, Qu. 61, article 1, corpus :

« Il faut en tirer qu’il est propre à la condition humaine qu’elle soit conduite dans les choses spirituelles et intelligibles à travers les choses corporelles et sensibles ».

Thomas d’Aquin, dans le Contra Gentes (Livre I, chap. 4, n° 23, c.) contredit le néo-thomisme et un certain aristotélisme en affirmant, par les raisons que nous venons de dire, que « Pour la connaissance des choses que la raison peut découvrir à propos de Dieu, il faut d’abord connaître beaucoup de choses ; parce que presque toute la contemplation de la philosophie est ordonnée à la connaissance de Dieu. Et c’est pourquoi, la Métaphysique, qui porte sur les choses divines, demeure celle qui doit être apprise en dernier parmi toutes les parties de la philosophie ».

Il faut en effet rappeler que le la plupart des ouvrages d’Aristote sont rédigés selon un mode d’exposition des conclusions qui n’est pas le mode de découverte effectué antérieurement. C’est ce que les Latins2 nommeront le mode propter quid – qui démontre par la cause – et le mode quia – qui manifeste la définition de la cause par ses effets. Ce mode quia procède selon ce qui est premier pour nous : à savoir les choses sensibles connaissables par nos cinq sens. Nous avons donc deux modes d’acquisition de la science : le mode de découverte (inductif) et le mode de la doctrine (démonstratif).

Après avoir manifesté, en suivant comme on l’a vu toutes les grands axes de la logique aristotélicienne, ce qu’est le mode commun, Thomas d’Aquin, toujours à la suite du Grec, expose les différents modes spécifiques à chaque science.

Nous avons vu que Thomas d’Aquin valide la définition de la science selon Aristote. Chez lui, l’adjectif « scientifique » se réfère à la logique aristotélicienne, et non à celle de Occam, Galilée ou Descartes.

On comprendra en effet que puisque l’induction est l’opération fondamentale de l’intelligence humaine, le mode mathématique n’est pas le seul critère de la scientificité. Aristote avait distingué comme trois strates du réel qui vont commander trois modes spéculatifs : philosophie de la nature, mathématique et métaphysique. En mathématique, je définis des êtres dont l’existence dépend de la matière sensible mais pas les définitions. Aristote se plaignait déjà de ce qu’on pourrait à bon droit parler d’arrogance mathématique : « Les mathématiques sont devenues, de nos jours, toute la philosophie…. » (Métaphysique, 992a 25). C’est d’autant plus grave que ces mathématiques « ne s’occupent d’aucune essence » (Métaphysique, 1073b 7). Le mode déductif rapide vanté par Descartes n’est critère d’intelligence ni pour Aristote, ni pour son commentateur saint Thomas… En effet, dans un passage fameux du Commentaire de la Métaphysique (In Metaphysicorum, Liber I, Lect. 5, n° 334), saint Thomas explicite ce qu’Aristote nomme les cinq vices intellectuels habituels chez les hommes (Métaphysique, 985a 5-15). « Il dit que certains n'admettent ce qu'on leur dit que si on leur communique selon la méthode mathématique. Cela provient de la coutume chez ceux qui ont été nourris de mathématiques. Et parce que la coutume est semblable à la nature, cela peut provenir chez quelques-uns d'une indisposition3 »…

L’enrégimentement intellectuel des jeunes4 par les mathématiques les éloigne des exercices appropriés à l’émergence d’une sagesse authentique.

Il est incontestable, et par la suite navrant, de voir les thomistes contemporains (depuis le néo-thomisme), faute d’avoir suffisamment intégré la primauté de la logique matérielle inductive d’Aristote, exposer la philosophie selon un mode hypothético-déductif, en commençant souvent soit par la théologie révélée, soit par la théologie naturelle en déduisant toutes ses parties depuis le Premier Moteur. Il est donc attristant de constater que le néo-thomisme reste une néo-scolastique malgré l’immense travail de chercheur de très haut niveau, comme le père Garrigou-Lagrange.

Au-delà du mode d’exposition de Thomas d’Aquin, il faut bien comprendre qu’il a nourri ses concepts de la sève du réel par de longues séries d’inductions réalistes dans la plus parfaite fidélité à la logique aristotélicienne. L’apprentissage scolaire superficiel n’est pas enrichissant ici. Il ne suffit pas de répéter les conclusions de Thomas pour être thomiste5.

III. Foi et raison chez Thomas d’Aquin : début d’articulation 

À suivre…


1 Notamment In Physicorum, Liber I, Lectio 1, n° 4 : « Sicut omnibus scientiis praemittitur philosophia prima, in qua determinatur de iis quae sunt communia enti inquantum est ens ».

2 Par exemple : Thomas d’Aquin : Commentaire des Seconds Analytiques, L. II, n° 414.

3 « Non habentes intellectum multum elevatum »

4 « En ce qui a trait à la sagesse, il ajoute que les jeunes ne croient pas aux objets de la sagesse ou de la métaphysique, c’est-à-dire qu'ils ne les saisissent pas vraiment dans leur esprit, bien qu'ils récitent des mots; mais l'essence des objets mathématiques ne leur est pas caché, leur est facilement accessible, parce que les notions des mathématiques appartiennent aux choses imaginables; mais les objets de la métaphysique sont purement intelligibles. Or, les jeunes gens peuvent facilement saisir ce qui tombe sous l'imagination. Mais ils n'atteignent pas intellectuellement ce qui transcende le sens et l'imagination, parce qu'ils n'ont pas encore l’intelligence exercée et formée à de telles considérations, et à cause du manque de temps (du peu de temps) et à cause des multiples transformations de leur nature. ». Thomas d’Aquin, In Metaphysicorum, Liber VI, Lect. 7, n° 1210. Traduction Abbé Dandenault.

5 « Ce qui m’amène à vous signaler un autre écueil dans l’étude de la philosophie scolastique. Il consiste à s’attacher beaucoup plus aux mots qu’aux idées. C’est un travers contre lequel nous avons toujours à nous défendre. (…) Il en est une première raison, dans les formules elles-mêmes employées dans le langage de l’Ecole. Elles sont d’un usage fréquent. (…) Par suite de leur concision pittoresque et de leur sonorité verbale, elles se gravent facilement dans la mémoire. Mais leur contenu n’est pas plus précisément compris ni possédé pour cela. Le mot retient et absorbe, à lui seul, presque toute l’attention. Sans doute on n’est pas sans saisir quelque chose de l’objet : mais combien peu ! (…) Non, ce ne sont pas les idées claires qui obtiennent la plus grande fortune dans le monde, mais les idées troubles… (…) Mais… revenons à notre point de vue particulier qui est le danger de prendre la paille des mots pour le grain des choses, et de croire posséder les choses quand on sait les mots qui les nomment. Pour ce qui concerne le genre d’études présentement en cause, saint Thomas fait une constatation d’une portée beaucoup plus générale qu’il ne paraît, puisqu’il ne met en cause que les jeunes gens : ils n’atteignent pas, dit, par esprit, les notions métaphysiques, qu’ils profèrent de bouche (In Ethicorum, Liber VI, lect. 7, n° 1210). (…) Non, le passage de la sensation à l’intelligence ne se fait pas en un jour. Il y faut une application forte et soutenue, qui s’acquière par l’exercice. Un sérieux effort est nécessaire, que peu de gens, dit saint Thomas, consentent à produire par amour de la science (Contra Gentes, cap. 4, Liber I). C’est pourquoi une véritable culture intellectuelle ne sera jamais que le fait d’un petit nombre, d’une élite. (…) Sans doute, il est rare qu’on ne saisisse pas quelque chose de l’objet, si peu que ce soit. Mais outre que ce peu est souvent une erreur par ce qu’il a d’incomplet, il ne saurait répondre au but de l’étude. » Timothée Richard, Comment étudier saint Thomas, Lethielleux, Paris, 1938, pp. 14à 16.


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