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Maritain, l’aimant des écrivains catholiques

Maritain, l’aimant des écrivains catholiques

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« Lui et Raïssa furent des contemplatifs mais en pleine bataille. Ils possédaient Dieu. Ils en débordaient, mais c’était aux drogués de la littérature qu’ils donnaient leur vie. Ces poètes fous, ils les aimaient et ils les admiraient. » (Correspondance Maritain, Bernanos, Claudel, Mauriac - p 163 et 166). C’est signé Mauriac et cela résume sans doute en fin de compte ce que furent les époux Maritain pour les écrivains qu’ils aimantèrent autant qu’ils aimèrent. Les éditions du Cerf nous livrent les échanges épistolaires entre Mauriac et Maritain, entre Claudel et Maritain et enfin entre Bernanos et Maritain. Henri Quantin a prolongé le travail entrepris par Michel Bressolette (+2008) en y ajoutant sa propre glose des échanges entre Bernanos et Maritain.

Intuitivement, on peut penser que lorsque deux écrivains s’écrivent, cela mérite attention. Il ne s’agit pas tant de plonger dans les coulisses, que dans le mystère des intentions et de leurs propres limites (consubstantielles à leur génie). Ces écrivains-là, traversant les mêmes dilemmes dans leur chair (être écrivain et catholique), et témoins de la même époque, ne pouvaient qu’avoir des choses à se dire. Et ayant des choses à se dire, ils ont, de fait, des choses à nous dire.

Ils sont donc 100% collègues les écrivains catholiques entre eux ! C’est comme ça, l’humanité fonctionne par convergence de désir et contamination, c’est sans doute une autre façon de traduire le concept de communion des saints. Bref, tout ça pour dire que si l’on observe bien, les chanteurs sont amis entre eux, les génies se croisent souvent, mêmes les saints sont souvent copains entre eux. Pourquoi n’en serait-il pas de même pour les écrivains catholiques français de la première partie du XXème siècle ? Le livre présenté par Henri Quantin et Michel Bressolette préfère parler de frères car « Un catholique n’a pas d’alliés ». Ils ne sont pas du même parti, même pas de la même Patrie. En Dieu seul, inscriront-ils en bas des lettres portant des stigmates de leur guerre par correspondance ?


Entre métaphysique et politique

Prenons bien conscience que ces écrivains sont concernés, ils ne se défilent pas, ne restent pas dans la bulle de leur poésie. Ils seront le contraire de dandys réactionnaires, ils ne seront pas spectateurs. Ils n’étaient doublement pas du monde car catholiques et écrivains. Ils n’ont pourtant jamais cessé d’être dans le monde, les deux pieds dedans, au risque de l’incarnation donc au risque de se tromper et de se retrouver les uns en face des autres, en conflit pour la gloire de Dieu et le salut du monde. Prenant toujours le risque de se tromper, ils chercheront simplement la façon la plus honnête de se tromper au regard de leur propre relation avec le créateur.

Toute littérature est forcément politique pour un écrivain catholique. Ils seront donc en compassion avec le monde. Ils vont souffrir dans leur chair de ce qui se passe dans le monde, des erreurs, des fausses routes. Et leur époque leur fournit bien des sujets idéaux pour se déchirer : la condamnation de l’Action Française par l’Eglise, la guerre d’Espagne, la montée de l’antisémitisme, du nazisme et du fascisme, l’apothéose des horreurs de la seconde guerre mondiale enfin les réconciliera.

La pensée militante est une tentation pour partir au combat et la juste mesure de Maritain et Mauriac aura de quoi agacer Claudel et Bernanos. Ainsi, Maritain refuse que la guerre d’Espagne soit vue comme une guerre sainte au prétexte que les catholiques en sont victimes. « Qu’à ce scandale, les chrétiens n’ajoutent pas un sacrilège. » (ibid p 43). Son refus de la dualité éclate comme un scandale jusqu’outre Pyrénées. Claudel qui cherche à fuir Rousseau qui fut « le grand fournisseur de ces idées banales, plates, faciles à assimiler, sur lesquelles nous vivons depuis un siècle », (ibid p 209), préfèrera toujours la mauvaise foi à la tiédeur. Pour mieux faire rayonner ses outrances, il travestira volontiers les propos de celui qui les rassemble.

Bernanos, depuis le début, reste à bonne distance et se méfie du ton juste de Maritain : « Vous parlez bien, vous parlez trop bien. (…) êtes-vous sûr d’avoir reçu mission de parler ? », (ibid p 326). Bernanos sait que le Diable joue avec les mots, se déguise en bien pour mieux séduire. Et pour résister, il ne voit que l’incarnation encore et toujours, l’enracinement. « L’individu déclassé, le peuple dénationalisé offre moins de résistance qu’un autre à ces forces d’illusion et de mensonge qui, par un renversement satanique de l’œuvre de Dieu, finissent par tirer le Mal du Bien. », (ibid p 278). Et tout ce qui s’accommodera d’une mise en second plan de l’enracinement, de la patrie, comme l’est dans sa pensée d’avant-guerre le communautarisme juif, sera suspecté de faire le jeu de ces inversions de définitions opérés par une pensée diabolique et séduisante. « Des hauteurs où il respire, le patriotisme lui apparaît comme une sorte de vertu grossière, suspecte. Il est de ceux qui s’éveillent chaque matin en se demandant à quelle réalité sublime ils vont faire à la France l’honneur de la sacrifier. » (ibid p 279). La charge violente s’adresse publiquement à Maritain.

Sur l’antisémitisme, Maritain sonnera la fin de la récré et déclarera en 1943, que « Ce n’est pas parce qu’ils ont tué le Christ, mais parce qu’ils ont donné le Christ au monde. » (ibid p 249) que l’on cherche à exterminer les juifs. Il discerne avec raison ainsi la christianophobie dans l’antisémitisme nazi et son caractère éminemment diabolique. Concluons ce paragraphe avec les propos d’Henri Quantin, Mauriac, Claudel, Bernanos, et Maritain, voilà « des hommes qui furent, comme leur chef Léon Bloy, des pèlerins de l’absolu au milieu des crises politiques et ecclésiales de leur siècle » (ibid p 254). Une fois la guerre passée, les déchirements seront qualifiés simplement de « petits dissentiments » … Il fallait bien être dans le monde…


Entre la vérité et le verbe

Si ces hommes se déchirent sur la politique, c’est avant tout parce qu’ils sont eux même un lieu de déchirure, un lieu de conflit entre le bien et mal. Etre écrivain et catholique présente pour eux un paradoxe. C’est quoi être un écrivain catholique au juste ? Comment oser écrire quand tout a été dit une fois pour toute ? Nous sommes spectateurs des prises de têtes, de ce fameux supplice de savoir discerner le mystère des intentions, savoir soupeser l’équilibre entre les dons reçus et ce que l’on en fait. Nous sommes face à une démultiplication des questionnements, une quête de la juste question à poser au regard de la réponse reçue de toute éternité. Leur attitude est à opposer à celles des modernes consistant à simplifier les hypothèses pour justifier ses compromis ou bien tout simplement entrer en soumission.

Maritain attire les écrivains catholiques dans ses filets pour les consoler et pour orienter leur travail. S’ils ont des états d’âme à écrire, il leur répond comme à Cocteau : « Entre le monde de la poésie et celui de la sainteté, il y a un rapport d’analogie (…) même à l’égard du pêché l’art imite la grâce. (…) Que le peintre se damne, la peinture s’en moque, si le feu où il brûle produit un beau vitrail. » (ibid p 31). Une fois l’art et la poésie justifiées dans le plan de Dieu, le but de Maritain reste de convertir les écrivains, pas de faire écrire les catholiques. S’il accueille Cocteau, c’est pour tenter de le convertir. Il ressentira une certaine impuissance néanmoins.

Mauriac semble chercher la voix et buter à chaque fois sur ses limites. « Il faudrait être un saint… Mais alors, on n’écrirait pas de roman. La sainteté c’est le silence. » (ibid p 54). Bernanos assume d’écrire comme on accepte de se sacrifier : « Il ne faut pas que le sang de la croix nous fasse mal au cœur. » (ibid p 255). Et le Maritain philosophe semble détenir une sagesse que les écrivains et poètes ne peuvent que lui envier, ils vont donc lui en vouloir. Tout doux, Cocteau écrit à Maritain : « On se demande si votre corps n’est pas une formule de politesse, un vêtement jeté vite sur l’âme pour recevoir vos amis. » (ibid p 199). Si on traduit en langage Claudel, cela donne : « Depuis longtemps le doux Maritain me court sur le système. » (ibid p 189). Quant à Bernanos, il ne peut manier l’épée qu’à double tranchant : « Mon ami je sais que vous êtes meilleur que moi… » Et Henri Quantin de souligner que « Cette apparente sérénité lui est insupportable parce qu’il croit y voir une âme de paroissien installé. » (ibid p 263). Cependant, Henri Quantin résume le fait que Bernanos consent tout de même à être aimanté par Maritain, ainsi : « Mieux vaut se déplacer vers l’autre à reculons que de faire du surplace. » (ibid p 297).

Mauriac, l’intime, va souffrir avec Maritain des attaques des uns et des autres. A propos des querelles Claudel-Maritain, Mauriac lui écrit : « L’honnêteté intellectuelle n’est pas toujours en liaison directe du savoir, ni même du génie, et que trop souvent un clerc use de sa dialectique la plus habile pour défigurer la pensée de l’adversaire. » (ibid p 195). C’est donc là que le bât blesse. L’écrivain, le poète utilisent le verbe comme arme et en jouissent. Ils ne cessent jamais d’écrire tandis que Maritain pense. Brossolette souligne que « Certes, la claudélienne puissance du verbe poétique qui force son passage à travers les mots s’accommode mal de l’exactitude du discours philosophique qui se doit de définir et de distinguer les concepts. » (ibid p 200). Cela résume bien l’incapacité que ces hommes auront à se comprendre sur Terre. Ils s’attirent en Dieu, ils se combattent à cause de ses dons.


Entre le ciel et la terre

Un catholique n’a pas d’alliés. Un écrivain n’a-t-il que des lecteurs ? Est-il possible qu’il soit lu en vérité ? Vieillir a pour conséquence de mettre l’écrivain catholique dans l’urgence d’écrire à nouveau pour se corriger, avant d’être traduit en justice… « J’avais peur d’être compris de travers. », Mauriac (ibid p 144). Brossolette précise que « L’amitié entre Jacques Maritain et François Mauriac se transfigure en communion. » (ibid p 63). Ils sont intimes au point de souffrir au même diapason des horreurs du monde et de la mauvaise foi des écrivains catholiques. Leurs écrits ressembleront à une confession croisée, Maritain étant père spirituel, et Mauriac, consolateur, âme sœur. Mauriac confesse son pêché d’écrivain : « J’ai été une de ces âmes de boue, je n’en parlerais pas si bien si je n’avais pas été l’une d’elles. » (ibid p 80). Et Maritain qui n’a attiré à lui des écrivains que pour les orienter vers le Christ sait que l’« On n’est saint qu’une fois mort. Avant on le devient. » (ibid p 54). Se sachant méprisable, Claudel lui aussi confesse : « Il n’y a rien qui doive désoler plus profondément Notre Seigneur que la contemplation du cœur d’un homme de lettres. » (ibid p 222) et Maritain, conscient de ce que représente la croix d’écrire, de lui répondre : « Seul le cœur des prêtres tiède doit dégoûter Dieu davantage. » (ibid p 223).

Pour ce qui est de Claudel et Bernanos, on pourrait croire qu’ils lui en veulent de les aimer, eux qui font un métier si méprisable, eux les damnés. Qui est-il pour les aimer ? Pour qui se prend-il ? Pour un saint ? Qu’il le prouve en souffrant de ce qu’ils lui feront ! L’amitié est lien mais la querelle aussi, tout comme le blasphème peut être vu comme une prière. Ce n’est pas à Henri Quantin qu’on va faire la leçon ! (cf. Couvrez ce Saint – éditions du Cerf). Mauriac faisait remarquer à son ami : « Vous seul parmi les écrivains catholiques d’aujourd’hui vous ne trahissez pas. » (ibid p 95). S’il ne trahit pas, c’est qu’il n’est pas écrivain mais philosophe, éditeur, etc. Maritain sera donc l’ami qu’on adorera trahir. Trop propre, quasi saint avec sa femme, qu’il poussera ses amis à le trahir pour le salir. Celui qui a les mains propres ne sera jamais véritablement converti tant qu’il ne sera pas véritablement vaincu, c’est-à-dire pour notre Maritain, veuf puis Pèlerin de la Garonne… là enfin il méritera la pitié des écrivains catholiques comme un Christ sur sa croix. Ils cherchent tous le moment où ils seront « authentiquement vaincus par Dieu. » (ibid p 72) .

Henri Quantin souligne que « de la part de Bernanos, particulièrement, les attaques les plus dures voire les plus injustes de ces lettres rendent paradoxalement témoignage à sa charité sans concession. » (p 276) Raïssa évoque la région non humaine de la polémique « dont la fin n’est pas la vérité, mais la bataille. Sacrifier l’amitié et la justice pour cette bataille ? » (ibid p 281). Bernanos ose avouer à Maritain : « Je vous aime de tout mon cœur, je dois vous aimer plus que personne au monde, parce que personne en m’a fait autant de mal que vous. » (ibid p 303) et Raïssa d’écrire à Bernanos« Ne faudrait-il pas commencer dès ce monde le rassemblement tant espéré du Paradis ? » (ibid p 338). Bernanos se patine, vieillit un peu, se rapproche en quelque sorte de Mauriac en déclarant : « Alors je crois qu’il vaut mieux nous supporter tels quels, patiemment, ou même joyeusement (nous avons des côtés comiques) en attendant que la douce pitié de Dieu nous recouvre. » (ibid p 332).

La conclusion de toutes ces querelles de frères chrétiens, frères maudits d’avoir reçu le don d’écrire, frères bénis d’avoir été aimantés par Maritain, frères qui ne seront jamais alliés, se trouve dans cette sentence qui terme le courrier de confession ou de querelle : En Dieu seul.


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