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Mattéi, l’humanité et le poids du progrès

Mattéi, l’humanité et le poids du progrès

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Jean-François Mattéi, pédiatre, généticien et homme politique français, a publié en octobre 2017 un ouvrage intitulé Questions de conscience qui porte le sous-titre De la génétique au posthumanisme. Soucieux de questionner une époque acquise au technicisme, l’auteur fait pleinement sienne la formule rabelaisienne « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme. » pour alerter quant aux immenses périls qui la guettent. D’emblée, Orwell est convoqué : « Quand on me présente quelque chose comme un progrès, je me demande avant tout s’il nous rend plus humain ou moins humain. » Et l’on peut s’interroger en suivant pour savoir si les progrès de la médecine et l’amélioration de nos conditions de vie nous rendent plus heureux, « Comme si l’abondance des biens matériels, le développement des loisirs, une santé meilleure et une autonomie plus grande dans le choix avaient fait oublier l’essentiel de la vie. » La morale, chaînon manquant de nos sociétés, a disparu du référentiel de nos valeurs. Notre obsession du présentisme, l’hédonisme et le consumérisme qui accaparent nos vies, s’accompagnent d’une perte de spiritualité (ce que nous nommons déverticalisation) qui explique entre autres, pour notre médecin, le fondamentalisme religieux : « La perte de spiritualité est sans doute une des causes de la résurgence des fondamentalismes religieux les plus archaïques. Nous avons trop délaissé les idées de transcendance et nous semblons surpris que des jeunes désœuvrés, sans aucun repère, aillent se perdre auprès de manipulateurs des esprits. » Surpris, nous ne devrions pas l’être. En son temps, Bossuet avait eu ce mot bien connu où il vilipendait notre naïveté confondante ou notre mauvaise foi manifeste : « Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes. »

Face aux avancées supersoniques de la science médicale et génétique, avec ses prothèses mécaniques et électroniques, depuis peu avec l’apport de la robotique, faut-il considérer que le corps est un ensemble de pièces détachées (organes, tissus, cellules et même gènes) qu’il serait loisible de changer en fonction des pathologies ? Mattéi s’interroge car il sait que « L’essentiel de l’humanité de l’homme ne se trouve probablement pas contenu dans sa seule matérialité. » Il insiste et titille notre intelligence : « En cas de greffe du cœur, est-il sage de transplanter l’organe des émotions ? » ; « Pour une greffe de main, peut-on caresser avec la main d’un autre ? » En France, la loi bioéthique de 1994 -dont il fut rapporteur à l’Assemblée nationale-, relative au respect du corps humain, a apporté une réponse claire qui stipule que « Le corps humain, ses éléments et ses produits ne peuvent faire l’objet d’un droit patrimonial. », ce qui tient le corps hors du commerce et établit qu’il ne saurait constituer une marchandise. Ouf ! Mais pour combien de temps, quand on sait que les législations de certains pays sont aux antipodes de ces règles éthiques et que la standardisation mondiale devrait accomplir son œuvre habituelle ?

L’eugénisme dont le XXème siècle fut si coupable avec le stalinisme et le nazisme revient sans cesse comme une tentation, pire, renaît toujours de ses cendres. L’idée très ancienne d’améliorer l’espèce humaine de génération en génération existait déjà à Sparte où l’enfant atteint de malformation était écarté par son père pour être livré aux bêtes sauvages ; on trouve la même conception de pratiques eugéniques pour une cité idéale au livre V de La République de Platon à propos de la caste des gardiens : « Il faut, selon nos principes, rendre les rapports très fréquents entre les hommes et les femmes d’élite, et très rares, entre les sujets inférieurs de l’un et l’autre sexe. » Le diagnostic prénatal, le déchiffrage du génome humain sont autant de prouesses techniques qui poussent à emprunter la voie du choix des gènes, du tri des humains, du droit à l’enfant avec la PMA et la GPA (plutôt que du droit de l’enfant) pour bâtir une humanité à l’apparence plus belle, plus présentable, qui n’en cacherait pas moins un vide intérieur. Ce " meilleur des mondes " contient sa propre ironie tragique dans son appellation.

L’environnement médiatique ou juridique prédispose toujours plus les mentalités à l’eugénisme : on se souvient de l’arrêt Perruche rendu en 2000 par la Cour de Cassation qui reconnut pour la première fois le droit d’obtenir réparation au seul motif du préjudice de la naissance, ce qui revient à considérer que certaines vies ne valent pas la peine d’être vécues. Les généticiens sont qualifiés par les médias de " sorciers de la vie ", ce qui prouve la vitalité du mythe prométhéen de devenir Dieu à l’égal de Dieu. A quels services, pour quelles finalités et pour quels progrès assiste-t-on à ce déchaînement de techniques ? Pour quel avenir ? Devrait-on disposer d’un " droit de vie " en fonction de la qualité de ses gènes ? En 1953, le découvreur de la double hélice d’ADN, Francis Crick, le pensait ! Mattéi tranche clairement les choses : « L’organisation de l’eugénisme reste donc interdite par la loi, mais le choix d’interruption de la grossesse en cas d’anomalie fœtale par une très grande majorité de femmes ou de couples révèle la réalité d’une société eugénique. Le philosophe allemand Jürgen Habermas parle d’eugénisme libéral. »

Les technologies convergentes que sont les nanotechnologies, les biotechnologies, l’informatique et les sciences cognitives, si elles permettent aux médecins d’être de plus en plus secondés par l’intelligence artificielle, ne demeurent pas moins des outils de transformation du réel pour " améliorer " la vie des hommes, créer un homme augmenté (aux capacités accrues), fabriquer une humanité 2.0. L’avènement d’un post-humanisme considérant que l’homme est désormais dépassé car limité est à nos portes : « En somme, un cyborg (cybernetic organism) étant un être humain chez qui ont été introduites des parties mécaniques, les cyborgs sont déjà là et ils ont bel et bien pris place dans nos vies. Le mot fait peur, mais il traduit le fait que l’homme et la machine peuvent se trouver associés, et même fusionnés, pour donner à la vie humaine une meilleure qualité. » La question des limites se pose donc, mais on sait depuis l’antiquité que l’homme a rarement la qualité de maîtriser son hubris. Qu’on en juge : « L’homme augmenté voudrait dépasser ce qui lui a été donné par la nature afin d’être plus efficace, de pouvoir se passer de sommeil pendant des jours ou de mémoriser et calculer sans limites. Equipé d’exosquelettes le renforçant, modifié dans son comportement grâce à des implants intracérébraux, cet homme pourrait vouloir améliorer ses facultés physiques et mentales en ajoutant aux siennes celles qu’on peut envier à certains animaux : être sensible aux ondes sonores pour mieux se repérer, comme les chauves-souris ou disposer d’une vision nocturne, comme les chats ou les hiboux. » Réunis en 2014 à Paris, les philosophes et scientifiques se réclamant du transhumanisme ont réaffirmé leurs quatre principaux objectifs : améliorer l’être humain grâce aux techniques de pointe ; soutenir les recherches dans la lutte contre les maladies, sur la réparation du corps humain, sur l’amélioration des capacités physiques et mentales ; lutter contre le vieillissement considéré comme une maladie jusqu’à atteindre l’immortalité ; améliorer l’espèce humaine en maîtrisant aussi vite que possible le cycle de la vie qui, après quelques milliards d’années, va se poursuivre puisque l’être humain ne peut être considéré comme un être fini. Il s’agit donc bien d’un vertigineux programme de thaumaturges et démiurges, de nouveaux Prométhée défiant toutes les lois de la nature !

Pour l’idéologie malthusienne régnant à l’ONU et imprégnant nos sociétés occidentales, l’homme est interchangeable. Trop d’humains, entend-t-on, et de qualité insuffisante. Ce point de vue dégage tout l’espace pour les nouveaux maîtres du " meilleur des mondes " régi par le dieu Intelligence Artificielle, sorte de déesse-raison révolutionnaire, aboutissement paroxystique de l’insensée suppression des limites voulue par les Lumières.

Les axiomes que nous devrions pourtant tenir pour vérité semblent relever du bon sens : d’après Jean-François Mattéi, « L’homme ne se réduit pas à son être physique, il est porteur d’une réalité métaphysique. » ; l’homme est sacré ; tout ce qui est légal n’est pas moral, les deux étant de nature différente ; le destructeur légalisme moral qui guide l’action du législateur devrait disparaître au profit de la bonne morale de nos pères ; comme dans le droit romain, un statut juridique devrait être conféré à l’embryon afin qu’il ne soit pas réifié et objet de toutes les expérimentations ; accepter notre finitude est le meilleur moyen de vivre incarné, et intensément ; il faut quitter derechef l’ère de la post-vérité qui nous conduit au néant : dans un film qui sort prochainement et montrant un garçon de 14 ans en ballerine, un commentaire affirme que la « jeune fille est née dans un corps de garçon », alors que la vérité est que ce garçon souhaite devenir une fille, simple bon sens, simple observation naturelle. Bien malheureusement, la société post-humaniste centrée sur l’égoïste bien-être de chacun est fidèle à la description de Raymond Aron qui estimait que nos sociétés ressemblaient à la vision tocquevillienne : « Je vois une foule innombrable de gens semblables et égaux qui tournent en repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres […] il est à côté de ses concitoyens mais il ne les voit pas ; il les touche mais ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul. »

Incitant à une forme de dissidence, notre auteur appelle à réaffirmer notre singularité et saisir la chance, par un mouvement instinctif de rébellion, de nous ré-humaniser. Il conclut son bel ouvrage avec Henri Bergson : « L’humanité gémit, à demi-écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas encore suffisamment que son avenir dépend d’elle. »


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