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More hésite entre Platon et Aristote

More hésite entre Platon et Aristote

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Lors de sa formation universitaire à Oxford (à partir de 1492), Thomas More s’est mis avec passion à l’école de Pic de la Mirandole, lequel tentait alors de manifester le platonisme foncier d’Aristote. Certains commentateurs ont rapidement classé More parmi les platoniciens. Son ouvrage le plus connu, l’Utopie, n’évoque-t-il pas les réflexions de la République ou encore les propositions des Lois ? Plus encore, son héros, Raphaël Hythlodée, n’apporte-t-il pas aux Utopiens l’ensemble du corpus platonicien mais quelques unes seulement des œuvres aristotéliciennes ? Malgré son adhésion globale à la logique inductive, More ne choisit pas vraiment entre ces deux écoles philosophiques fondamentales bien que son maître Grocyn ait opté pour le péripatétisme. L’élève opte plutôt pour l’Evangile et accueille les vérités partout où elles se trouvent. On sait qu’il a directement lu une bonne partie des ouvrages platoniciens mais aussi à travers Cicéron et saint Augustin. Il est difficile de déterminer si More a lu Aristote dans l’original (Germain Marc’hadour : Thomas More, Seghers, 1971, p. 67).

On sait cependant que l’université d’Oxford fut enthousiaste pour le Stagirite à l’époque où More y était étudiant. André Prévost affirme par ailleurs que «  l’hédonisme vertueux de l’Utopie doit son origine incontestée à l’Ethique d’Aristote » (Thomas More et la Crise de la Pensée Européenne, p. 52).Prévost affirme en outre que « l’esprit de More a été profondément influencé par le courant aristotélicien » (p. 72).

En 1515, une grande volonté de réforme anime l’Eglise. Luther est encore un inconnu, sauf pour ses élèves qui écoutent ses nombreuses thèses qui rompent avec la Tradition.  Léon X, fils de Laurent le Magnifique, est plutôt fait pour opérer une réforme de l’intérieur. Par ailleurs, n’était-il pas un disciple de Marsile Ficin, lequel cherchait à unir Platon et le Seigneur ? Pape depuis deux ans (Cardinal depuis ses 24 ans…), il avait mené une vie certes mondaine mais plutôt propre pour l’époque. Il continuera les travaux du Concile du Latran afin de corriger les abus. Henri VIII, roi d’Angleterre, est à ses débuts un prince chrétien pieux et instruit. François Ier rencontre le Pape et met fin au schisme français avec le Concordat de 1516. De nombreux écrits dénoncent depuis plusieurs décennies les plaies d’une Eglise humaine et divine. Mais personne ne regarde cette Eglise de l’extérieur : tout le monde y vit. C’est la seule arche du salut. L’Eloge de la Folie participe de cet élan. Dorp s’inquiète de la renommée de son auteur et dénonce sa trop grande liberté de ton.

Depuis la naissance de More, des papes pitoyables se sont succédé à Rome (Sixte IV, Innocent VIII, Alexandre VI, Jules II). A aucun moment cependant il n’attaque le Vicaire du Christ. Bien plus, quand Dorp se laisse aller à critiquer les évêques, le père de famille en appel au respect de la hiérarchie de l’Eglise. Hiérarchisée, l’Eglise l’est en effet. Et les théologiens, prêtres et clercs de l’Eglise font partie de l’Eglise enseignée : assurément, ils ont tendance à l’oublier et se substituent volontiers aux inspirations de l’Esprit-Saint. Mais c’est Lui qui a choisi les successeurs des Apôtres et leur chef. Thomas More rappelle ces vérités. Mais le ton est plutôt complice : on est entre chrétiens éclairés.

Au lieu de chercher noise à un Erasme qui cherche à revivifier la vie de l’Eglise, ne fallait-il pas plutôt réformer la scolastique décadente, responsable d’un intellectualisme outrancier qui éloignait le peuple de l’Eglise ? Les chrétiens ne comprenaient pas grand-chose aux formulations dogmatiques bien éloignées de la simplicité évangélique. Or, cette scolastique décadente est en grande partie responsable de la révolte de Luther. On sait en effet que son maître philosophique fut surtout Occam et non pas saint Thomas.

A aucun moment More ne rejette le Docteur Commun, Erasme non plus d’ailleurs. La Doctrina Sacra est constituée de l’Ecriture et de la Théologie. Tout le système universitaire européen repose sur ces assises. Mais de quelle théologie parle-t-on ? Et surtout de quelle philosophie ? Le Trivium est réduit à la logique. Et quelle logique ! More s’attaque aux logiciens coupeurs de cheveux en quatre qui ont réduit la logique à la seule logique formelle, annulant son fondement : la logique matérielle basée sur l’induction. Il est en cela un fidèle disciple d’Aristote et de saint Thomas. « More donne du fil à retorde même à des théologiens consommés, et cela sur leur propre terrain » écrit Erasme à Hutten en 1519.

L’abbé Marc-hadour évoque ainsi cette bouffée d’oxygène dans le marasme scolastique :

C’est une brise printanière, chargée de pollen et de senteurs fraîches. La raison culbute les constructions factices  des ratiocinateurs, elle entraîne ces derniers dans la nature à la poursuite du papillon vivant et de la fleur humide de sève, et les force à convenir que le miel sucé à même le rayon vaut mieux que leurs décoctions alambiquées : qu’il est temps, en un mot, de laisser là tout le clinquant pour faire retour au réel, celui de la grâce comme ceuli de la nature. (Saint Thomas More, Lettre à Dorp, p. 47).

More souhaite un retour au bon sens, à la philosophie réaliste. En cela, il se montre obéissant à la doctrine de l’Eglise, exposée dans ses grandes lignes par saint Thomas. Il incarne excellemment l’enseignement du Docteur Commun : la grâce  ne détruit pas la nature mais agit en suivant le mode de la nature.


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