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Note sur le réalisme de la raison

Note sur le réalisme de la raison

Par  

I. Des réalités à accepter

Il y a plus d’être dans l’adulte fait que dans le bébé tout juste engendré[1]. Il y a plus d’être dans le chêne en acte que dans le gland en puissance. Il y a des choses qu’il faut admettre. Le primat de l’être sur le devenir, de la stabilité sur le mouvement, nous indique que c’est le cours habituel des choses qui fait loi, non les exceptions toujours possibles.

Le réalisme, comme l’a initié Aristote à la suite de Socrate et perfectionné Thomas d’Aquin, enseigne que notre intelligence est capable, par ses seules forces naturelles, de formuler un discours certain de l’être extra-mental et donc d’énoncer des lois objectives, universelles et nécessaires[2]. Et pourtant non-chiffrées.

Autrement dit, l’intelligence humaine peut établir une métaphysique.

C’est ainsi que Thomas d’Aquin a rappelé une vieille définition, déjà formulée par Anselme de Cantorbury avant lui : la formule adaequatio rei et intellectus, attribuée par Thomas à un philosophe juif du Xe siècle, Isaac Israeli. Personne, cependant, n'a pu trouver cette définition dans ses travaux et les chercheurs suggèrent les musulmans Avicenne et Averroès comme sources possibles.

La vérité objective est ainsi la conformité (adéquation, proportion) de notre jugement (2ème opération) non seulement avec le réel extra-mental, mais aussi avec les lois subjectives de notre esprit : ces lois sont non-contradictoires, stables selon des degrés, toujours et partout, selon des degrés.

Ces lois objectives impliquent les causes efficientes, formelles et finales. Selon ce réalisme, l’intelligence humaine est aussi capable, en partant de l’induction des choses sensibles, de démontrer avec certitude l’existence d’un Dieu Premier Moteur immatériel.

Nous pouvons ainsi énoncer des thèses vraies, et donc d’une certaine façon contracter des habitus logiques vrais, mais pas, selon la nature, être la vérité.

II. La réalisme attaqué par le subjectivisme

La philosophie moderne, disons post-cartésienne, nie l’induction et s’est enfermée dans un subjectivisme. Pour cette pensée occidentale, largement influencée par l’empirisme anglo-saxon qui favorise la diminution des capacités de la raison humaine, la vérité ne peut pas être conformité de notre jugement (2ème opération) avec le réel extra-mental car l’opération de définition (1ère opération) n’aboutit pas objectivement à énoncer une identité stable de l’objet extérieur. Et donc la vérité ne peut être que la conformité de notre jugement avec les lois subjectives de mon esprit ou avec l’objet mais qui évolue constamment.

Les philosophies de l’action, productions modernes, diront ainsi que la vérité atteignable est la conformité de notre jugement avec les exigences de l’action humaine, ce qui fait de ces philosophies de séduisants avatars du réalisme. Car la philosophie de l’action est bien un subjectivisme : à la vérité provisoire et relative d’une thèse va succéder une autre vérité provisoire et relative d’une antithèse, évoluant elle-même vers une synthèse future. Pas de vérité stable mais des opinions changeantes, relatives, ici et maintenant.

On connaît la paternité de ce relativisme : Héraclite, puis les Sophistes (Gorgias, Protagoras), puis bien entendu les Sceptiques (Pyrrhon, Sextus-Empiricus) sont les pionniers, l’avant-garde, de cette haine de la raison.

Comme l’expression de l’adéquation n’est jamais parfaite  - car j’utilise des termes généraux pour définir des choses singulières – les auteurs non-inductifs veulent est condamner l’intelligence humaine à l’enfermement sur elle-même : elle ne pourra décrire que les phénomènes particuliers qui lui apparaissent selon les lois subjectives de son esprit.

Dans un passage remarquable de la Métaphysique (G, 4, 5 et 6), Aristote répond à Protagoras : 1° connaître, c’est devenir l’objet extérieur en tant qu’autre, 2° que nous connaissons en premier non pas le fait sensible mais l’être intelligible dans ce sensible, 3° que notre intelligence saisit la contradictoire[3] et établit ainsi une nécessité de son jugement, 4° que notre intelligence, saisissant la nature de son acte d’intellection, saisit sa nature à elle.

Sans reprendre ici tous les arguments des sceptiques (tributaires d’Héraclite et des Sophistes), ces subjectivistes, analysera Aristote, affirment premièrement la mobilité perpétuelle des choses sensibles : rien n’est donc stable, identique à lui-même dans le temps et l’espace. Et donc rien n’est énonçable de façon vraie puisque le jugement fixe ces choses dans des mots.

III. La réponse du réalisme : l’induction

Aristote leur répond avec le bon sens inductif : ce chêne engendre-t-il autre chose qu’un autre chêne ? Si on nie ainsi le principe de non-contradiction, qui est une propriété de l’être et non des seules grammaires humaines, on sombre dans le nihilisme : la pensée n’a pas de sens, l’agir n’a pas de sens, la vie humaine n’a pas de sens.

On supprime en effet ainsi : la diversité des choses, l’essence des choses, la capacité du langage humain est exprimer le réel objectif, la vérité des jugements humains, les préférences, du souhaitable jusqu’à l’obligatoire. Par contre, on proclame le silence de la raison au profit de la manipulation des chiffres qui « ne s’occupent d’aucune essence » (Aristote, Métaphysique, 1073b 7). La fécondité technicienne et utilitaire de la physique mathématisée accentue cette dérive non-inductive et donc l’ignorance de l’ordre naturel[4].

Nous citons ici volontiers un passage de Thomas d’Aquin :

« Puisque l’intellect humain passe de la puissance à l’acte, il ressemble pour une part à toutes les choses soumises à la génération, qui n’atteignent pas d’un seul coup leur perfection, mais l’acquière par des actes successifs. C’est d’une manière semblable que l’être humain ne possède pas d’un seul coup, dans sa première appréhension[5], une connaissance parfaite de la chose. Mais d’abord il appréhende quelque chose d’elle, à savoir la quiddité[6] de la chose elle-même, qui est l’objet propre et premier de l’intellect ; ensuite il comprend des propriétés, des accidents et des rapports divers qui entourent l’essence de la chose. Pour cela il est nécessaire qu’il compose ou qu’il divise[7] un concept avec un autre ; et qu’il passe d’une composition ou d’une division à une autre, ce qui est raisonner[8] ».
Somme Théologique, Ia, qu. 85, a. 5, c.

Notre intelligence n’est donc pas enfermée en elle-même mais progressivement ouverte au réel extérieur. Cette intelligence est en relation vivante avec l’intelligible dans le sensible, le chêne dans ce chêne, l’homme à travers Pierre, dans le cadre logique des trois opérations fondamentales : 1° définition (conception par induction), 2° énonciation (jugement, prédication), 3° raisonnement (argumentation, syllogisme).

Le fondement de toutes ces opérations intellectuelles est l’induction (épagogè) qui vise le savoir en conformité avec le réel. Cette induction, avec l’expérience et le temps, ne se trompe pas, contrairement aux gesticulations nominalistes formelles qui demeurent dans la paille des mots, le terrain de prédilection des sophistes de tous les temps.

Le réalisme est ainsi une philosophie de l’être qui se fonde sur une intelligence spéculative capable de définir, d’énoncer et d’argumenter sur le réel objectif sur un mode nécessaire et universel[9], sans passer par les chiffres[10].

Si on nie cette capacité, les hommes, et les politiques, se retrouvent dans le positivisme et ses déclinaisons (relativisme, utilitarisme, pragmatisme, volontarisme, libéralisme). La dictature technicienne et utilitariste engendrera encore et toujours des exécutants destinés à gérer et organiser le matérialisme grandissant. Dans cet univers, les habiles rusés sont les rois, les sages sont les fous.

Conclusion

Nous rappelons que cette capacité rationnelle à dire le vrai, indépendamment de la foi, a toujours été enseignée par le Magistère catholique. C’est la raison pour laquelle l’Eglise catholique avait dénoncé la doctrine de Guillaume d’Occam avec toutes ses conséquences intellectuelles, éthiques, politiques, ecclésiales, spirituelles. Urgemment précisées depuis Léon XIII à la fin du XIXème siècle, les relations entre la foi et la raison sont constamment réactualisées depuis par les papes successifs. Jean-Paul II a rédigé à cet effet l’encyclique Fides et Ratio (1998) qui ne justifie point le fidéisme que Paul VI dénonçait peu auparavant comme une errance ecclésiale grave (Lettre au père Vincent de Couesnongle, 1975).

Benoît XVI a continué avec fidélité et courage ce combat salutaire. On retiendra ici, parmi de très nombreuses déclarations limpides, ses audiences du mercredi sur Thomas d’Aquin. « Saint Thomas a fondé la doctrine de l'analogie, non seulement sur des thèmes spécifiquement philosophiques, mais également sur le fait qu'à travers la Révélation, Dieu lui-même nous a parlé et nous a donc autorisés à parler de Lui. Je considère qu'il est important de rappeler cette doctrine. En effet, celle-ci nous aide à surmonter certaines objections de l'athéisme contemporain, qui nie que le langage religieux soit pourvu d'une signification objective, et soutient au contraire qu'il a uniquement une valeur subjective ou simplement émotive. Cette objection découle du fait que la pensée positiviste est convaincue que l'homme ne connaît pas l'être, mais uniquement les fonctions qui peuvent être expérimentées par la réalité. Avec saint Thomas et avec la grande tradition philosophique, nous sommes convaincus qu'en réalité, l'homme ne connaît pas seulement les fonctions, objet des sciences naturelles, mais connaît quelque chose de l'être lui-même, par exemple, il connaît la personne, le Toi de l'autre, et non seulement l'aspect physique et biologique de son être. » (16 juin 2010).

L’enseignement catholique devrait donc intégrer cette dimension de la philosophie s’il veut rester fidèle au catholicisme authentique et ne pas encourager le relativisme et donc le fidéisme. Il va sans dire que les cours actuellement proposés en philosophie en Terminale dans le privé sous contrat, et depuis bien longtemps, contribuent à discréditer l’usage de la raison au profit du positivisme et de son corollaire le libéralisme pour lequel ce qui compte, c’est ce qui se compte[11]. Au profit de l’avoir sur l’être.

La dictature actuelle du relativisme est assise sur une dictature globale et grandissante du positivisme, surtout en Occident. Les critères des formations sont nettement intellectualistes (post-cartésiens) et focalisés sur la rapidité logico-déductive au détriment des tempéraments inductifs : au mépris du temps long qui seul dévoile la vérité des choses. On fabrique et valorise ainsi des intellectuels nominalistes en décourageant les authentiques intelligents.

Nous terminerons ces rappels par un passage où Thomas d’Aquin, fidèle aristotélicien, distingue les types de raisonnements :

« En ce qui a trait à la sagesse, il ajoute que les jeunes ne croient pas aux objets de la sagesse ou de la métaphysique, c’est-à-dire qu'ils ne les saisissent pas vraiment dans leur esprit, bien qu'ils récitent des mots ; mais l'essence des objets mathématiques ne leur est pas caché, leur est facilement accessible, parce que les notions des mathématiques appartiennent aux choses imaginables ; mais les objets de la métaphysique sont purement intelligibles. Or, les jeunes gens peuvent facilement saisir ce qui tombe sous l'imagination. Mais ils n'atteignent pas intellectuellement ce qui transcende le sens et l'imagination, parce qu'ils n'ont pas encore l’intelligence exercée et formée à de telles considérations, et à cause du manque de temps (du peu de temps) et à cause des multiples transformations de leur nature ».
In Metaphysicorum Liber VI, lect. 7, n°1210. Traduction Abbé Dandenault, 1950.

Aujourd’hui, en Occident, la philosophie est une matière sinistrée. Les programmes officiels des institutions vantent la philosophie moderne et contemporaine non-inductive et son corolaire libéral. Cette entreprise de destruction de la pensée réaliste et du jugement critique touchent surtout les jeunes qui manquent de recul, d’expérience, de culture. Nous vivons sous une dictature relativiste qui est une incitation systématique à la lâcheté, à la complicité au chaos.

Les concepts ne naissent pas tout seuls sur terre : des individus et des groupent portent ces concepts, les entretiennent. Il serait honteux de se taire et de les laisser répandre cette culture de mort.

Notes

[1] Comme il y a plus d‘être dans l’enfant que dans l’embryon inengendré mais qui évolue vers sa finalité naturelle.

[2] Selon des degrés.

[3] Thomas d’Aquin a une métaphore significative : Inviter au scepticisme alors que la raison peut conclure avec certitude (selon des degrés) est malhonnête : « Tel est le faux docteur ou le faux prophète, car c’est la même chose de susciter un doute sans le résoudre que de le prendre à son compte » (Sermon, juillet 1270, Université de Paris). Abandonner l’être humain entre deux thèses contradictoires, c’est le pousser au scepticisme. Thomas d’Aquin prend une image : « Si un homme creuse un puits ou découvre une citerne sans les recouvrir, et qu’il y tombe un bœuf ou un âne, le responsable de la citerne est tenu d’indemniser le propriétaire de la bête tuée. Or, celui-là découvre une citerne qui suscite une doute dans des matières [pourtant certaines]. Il ne recouvre pas la citerne s’il ne résoud pas le doute, même s’il garde, quant à lui, l’esprit sain et clair et ne tombe pas dans l’erreur. L’auditeur, en effet, qui n’a pas son esprit clair, sera bel et bien trompé. En conséquence, le professeur qui a suscité un doute est tenu à restitution, car c’est par sa faute que l’autre est tombé dans le piège » (Idem : Edit. P. Uccelli, S. Thomae Aquinatis et S. Bonaventurae Sermones Anecdoti, Modène, 1879, p. 71).

[4] Dans l’histoire de l’islam, la philosophie (falsafa), principalement grecque,  accompagne l’écriture coranique de façon plus insistante à partir du IXème siècle. De nombreux théologiens sunnites contestent alors cette orientation mais sont plus tolérants envers les mathématiques qui ne touchent pas directement la foi. Sylvain Gouguenheim : Aristote au Mont Saint-Michel, Seuil, p. 147). Bertrand Russel avait cerné la césure des mathématique et du réel induit d’Aristote : « Les Mathématiques peuvent être définies comme le domaine dont on ne sait pas de quoi on parle ni si ce qu’on dit est vrai ou faux » (Mysticisme et Logique, 1918.).

[5] 1ère opération.

[6] La définition essentielle de la chose : oiseau

[7] 2ème opération : union ou séparation (négation) : l’oiseau est un animal ou le chien n’est pas un homme.

[8] 3ème opération. l’oiseau est un animal ; or, le rouge-gorge est un oiseau ; donc, le rouge-gorge est un animal.

[9] Selon des degrés.

[10] Bien entendu, la précision des chiffres peut apporter son aide au réalisme.

[11] François Flahault : Où est passé le bien commun ? (Editions Mille et Une Nuits, 2016).


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