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O. C. Wingate

O. C. Wingate

Par  

O. C. Wingate. Un parfait capitaine britannique, Sarah Vajda, Le Polémarque, 2016

Comment ne pas s'incliner humblement à la lecture de ce destin hors-norme que nos petites vies reléguées en une époque panoptique débilitante avaient peu de chance de croiser en littérature ?

Pour notre plus grand plaisir, nous retrouvons avec cette biographie d'un « parfait capitaine britannique » l'art tout particulier d'un écrivain qui nous est cher, Sarah Vajda. Cette langue à la fois dense et ample nous donne à voir de manière impressionniste des êtres qui, prenant vie et chair sous nos yeux, longtemps nous hanterons. Dilatant le temps, cette langue proprement inouïe nous soulève et nous transporte avec un souffle tel que nous sommes à la fois secoués par l'alternance de séquences tantôt cinématographiques, tantôt poétiques, et plongés éveillés dans le rêve que l'auteur fit de ce morceau d'histoire et de littérature.

Et en termes d'Histoire, c'est à une séance de rattrapage unique que nous convie l'écrivain : Sarah Vajda elle-même nous le confie dans les dernières pages, elle n'a entendu parler de cet Orde Charles  Wingate que peu de temps avant l'écriture du livre. Celui que la vulgate retiendra comme « chrétien sioniste » et que certains se plairont à nommer naïvement le « Lawrence de Judée », à son grand dam, né en famille protestante et façonné par la lecture de la Bible, est un véritable héros oublié de l'épopée sioniste, et donc de l'histoire d'Israël. Pas de ces héros trop lisses, trop parfaits, pour être vrai : une figure très humaine au parcours unique.

« En seulement huit ans, ce dont Kipling nous fit tant rêver, enfants, ce Capitaine l'accomplira. Vivant comme l'homme rêve, il fera un roman de sa vie. »

Belle matière, donc, pour l'écrivain, lequel ne s'effacera pas devant son sujet : au contraire, il s'engage humblement, admiratif et tout entier à ses côtés, l'escortant avec ardeur tel une âme d'airain enchaînée au meilleur des compagnons, et se manifestant de temps à autre afin de ne pas dissimuler sa tendresse pour ce héros, ce « presque saint », incarnant « tous les romans du temps », honnête homme comparable à Orwell.

Des Indes britanniques à l'Éthiopie en passant par la Palestine mandataire, le voyage biographique est fascinant mais ce destin ne saurait se comprendre sans la lumière portée par les jeunes années, que Vajda décrit dans les premières soixante pages. Toute vie est façonnée par son enfance, et c'est, encore une fois, en romancière que la biographe nous dévoile en quelques lignes la mère de Wingate, et par conséquent, son personnage :

« D'elle, le vilain petit canard tenait ses yeux bleu pervenche d'une incroyable clarté ; et pourquoi pas aussi de cette sainte femme qui excelle à contraindre son amour et sa douceur dans le cadre de la loi, l'habitude des ordres précis, énoncés à voix claire, et cette voix métallisée, un peu éraillée, comme un crissement de papier de verre, un chant discordant de huppe fasciée. De cette jeune mère vaincue de trop d'attente amoureuse, de cette épouse malheureuse, il me plaît d'imaginer que son fils tenait son endurance, son courage et sa vive patience. »

Après ces quelques pages généalogiques, Sarah Vajda donne aux années de formation du jeune Orde Wingate un relief tout particulier : à la limite de l'asocialité, notre héros en devenir ne brille pas vraiment, au sein des établissements scolaire ou militaire qu'il fréquente. Il détonne, même par sa grisaille et son allure… décalée.

« Cinq pieds six pouces, un mètre soixante-sept au garrot et pas grand chose à la pesée, Cricket Wingate n'avait guère de chance d'appartenir au clan des élèves populaires avec son look de garçon pauvre. (…) Comme si n'appartenir à aucune équipe et être nabot ne suffisait pas, il dut encore souffrir les moqueries, le mépris de ses condisciples pour avoir paru attifé, fagoté de la pire manière dans un pays où le vice du snobisme et l'esprit de caste s'épanouissaient avec un rare bonheur. »

Mais Wingate, champion d'endurance, de patience et de volonté, nous dit la romancière, se forgera et s'épanouira lentement grâce à ces contraintes mêmes. Il y fera mûrir « la vertu de ferveur, le désir d'action et le don d'aimer », lesquels le porteront vers son destin exceptionnel. « Pas un homme à vision, juste un soldat. » Mais un soldat tacticien hors-pair. Un chef de guerre.

Au Soudan d'abord, terres chaudes et sèches, Wingate traquant trafiquants d'ivoire et d'esclaves au sein du SDF East Arab Corps : rôdant tactiques aujourd'hui éprouvées, il élabore un mode d'action tout personnel, qu'il saura utiliser et mettre à profit du peuple juif en Palestine Mandataire. Par la même occasion, Wingate découvre là-bas la camaraderie, l'amitié.

Les déserts de Lybie, ensuite, le verront en quête de l'oasis légendaire de Zerzura : leurre, fiasco…

Retour en Angleterre où il trouvera amour & mariage : nous sommes en 1933 et la romance précède la guerre.

La belle couverture du livre voit se découper, noire sur fond blanc, une silhouette oblongue qui nous est familière, si tant est que le Moyen Orient nous apparaisse un tant soit peu digne d'intérêt.

Le Mandat Britannique sur la Palestine est l'occasion pour Wingate de se rendre sur les terres bibliques qu'il connaît si bien de sa fréquentation du Livre : les années trente voient le nationalisme arabe entrer en ébullition et l'émergence d'une figure inséparable de celui-ci et de l'histoire d'Israël : le Grand Muphti de Jérusalem. Hadj Amin al-Husseini, première incarnation moderne de la négation d'Israël, préfigure l'invention du « peuple palestinien », lequel n'aura de justification que de nier Israël et le peuple juif.

Nous sommes en 1936, le climat est à l'instabilité permanente, pogroms et guerre des pierres. Les Anglais partiront, les Juifs resteront : les pères du sionisme ont déjà bien posé les bases et l'Europe commence à sentir la mort.

Pour Wingate, direction Le Caire, puis Haïfa, en tant qu'officier des renseignements. Puis, assisté de son aide de camp Abraham Akavia et s'appuyant sur le texte biblique, il apprendra l'art de la guerre à un vieux peuple livré à son renouveau destinal. Sans lui, pas de Tsahal : guerre asymétrique, embuscades nocturnes, il sera ce chef militaire qui créera d'abord les Special Night Squads, ces forces spéciales constitués de Juifs de la Haganah et de soldats britanniques. Ces SNS constitueront une transition entre le « combat défensif » des Pères fondateurs du mouvement sioniste et la « guerre offensive » qui fera les succès militaires d'Israël. Il sera aussi et surtout cet ami qui saura régénérer l'âme du peuple juif par ses propres héros oubliés, ses mythes et qui lira aux heureux élus la Torah comme un manuel de guerre. Un de ses élèves, un certain Moshe Dayan qui fera ses premières armes dans les SNS, sera marqué à jamais par la présence et le travail de Wingate, et dira avoir tout appris de lui.

Le lecteur assiste donc, par l'art de la narration de Sarah Vajda, à ces semailles fructueuses opérées par Wingate, dans le kibboutz de Ein Harod – qui est le lieu exact où Gédéon, avec ses 300 israélites, vainquit les Madianites – où littérature biblique et art de la guerre seront portés à leur point de fusion par un britannique zélé, épris du peuple juif et dévoué à la reconquête militaire de sa terre devenue Dar al-Islam

Nous n'en dirons pas plus, cher lecteur, sur le déroulé chronologique de cette vie intense que fut celle de ce jeune et brillant officier britannique, que Churchill décrira comme un homme de génie.

Sachez seulement qu'après les riches années en Palestine Mandataire et un bref retour en Grande-Bretagne, les années où l'Europe était plongée par « le peintre H. » dans une seconde guerre mondiale le verront repartir vers l’Éthiopie : il y organisera l'insurrection des Éthiopiens contre les fascistes italiens qui occupaient le pays et ramènera Tafari Makonnen, plus connu sous le nom de Haïlé Sélassié Ier, sur son trône d'empereur. Enfin, avant de mourir trop tôt et trop jeune dans un crash d'avion, il sera appelé en Birmanie par le général Archibald Wavell, sous les ordres de qui il venait de servir en Éthiopie. Wingate y mènera des opérations de guérilla à la tête de groupes militaires entièrement formés et conduits par lui, les célèbres Chindits, qui inspireront la stratégie française en Indochine.

Vous l'aurez compris, aimable lecteur, ces quelques éléments factuels ne doivent que vous mettre en appétit, car ce livre n'est pas une simple biographie : comment pourrait-il en être autrement pour un ouvrage écrit par l'auteur de Maurice Barrès, de Gary & Co et de Jean-Edern Hallier ? Avec cette lecture, rendons hommage à la littérature et à ce « parfait capitaine britannique », inconnu de nous jusqu'à ce jour béni où Sarah Vajda sut nous conter avec tant de talent l'épopée d'une vie éblouissante, pleine et inoubliable.

https://www.editions-lepolemarque.com/products/o-c-wingate-parfait-capitaine-britannique/


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