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Onfray pense l’Islam

Onfray pense l’Islam

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Dans son ouvrage "Penser l'islam", Michel Onfray, combattif et toujours défenseur d'une "France maltraitée", celle des petits et des sans-grades, déroule une réflexion sur l'islam, en citoyen philosophe, dans cet "esprit des lumières" dont il ne veut jamais se départir.

France, erreurs et renoncements

Pour ce fidèle de Proudhon, nous sommes en post-république, depuis que Mitterrand en 1983 a étranglé le socialisme par une double trahison. Intérieure, en faisant définitivement allégeance au pouvoir de l'argent et au libéralisme. Extérieure, en troquant la tradition pacifique héritée de Jaurès pour suivre le bellicisme de la famille Bush.

Il n'hésite pas à qualifier de néo-colonialiste la politique étrangère de la France, arguant de secrètes visées intéressées de celle-ci, en l'occurrence l'exploitation des richesses des sous-sols des pays ciblés, ou leur situation géostratégique clé : Afghanistan, Irak, Mali, Libye… Il souligne la pusillanimité des dirigeants français qui ne se risquent pas à attaquer des pays, pareillement condamnables sur le critère des "droits de l'homme" -Iran, Corée du Nord, Pakistan,…- mais bien plus aptes à se défendre, car détenteurs de l'arme nucléaire. Disons-le d'emblée, notre philosophe fait l'objet d'attaques violentes, car il dit sans ambages que cette politique étrangère est islamophobe et qu'elle est la principale cause de ce qui nous arrive aujourd'hui. Il s'oppose radicalement au sacro-saint "droit d'ingérence", institutionnalisé par Kouchner et BHL, qui légitime les interventions dans les pays considérés comme voyous, au nom des "droits de l'homme", prétexte utilisé pour poursuivre une politique internationale impérialiste. A l'appui de sa démonstration, il évoque l'invention des armes de destruction massive par l'administration américaine en 2003, pour justifier son intervention en Irak. Il le clame fortissimo : "nous n'étions pas menacés, nous occidentaux, par Saddam Hussein, les talibans, ou par la Libye de Kadhafi". S'attirant en retour les foudres de ceux qui pensent qu'il eut été immoral de ne rien faire dans ces pays. La souveraineté des peuples, leur inclination profonde à l'auto-détermination, ne souffrant aucune exception, c'est par un effet boomerang que le terrorisme nous revient ainsi, selon lui, en pleine face. Il y a comme une sorte de réciprocité qui se crée dans le "droit d'ingérence", chacun luttant avec ses armes, celles ultra technologiques de l'Occident faites d'avions, de navires de guerre, de drones, contre celles "artisanales", constituées de couteaux, de ceintures explosives et de kalachnikovs, détenues par les Etats attaqués qui mènent une "petite guerre", ou guérilla, concept cher à Clausewitz.

L'impéritie de la classe politico-médiatique psalmodiant à l'unisson les refrains, "pas d'amalgame, l'islam n'est pas en cause dans ces attentats", "il n'y a pas de choc de civilisation", "ce n'est pas une guerre civile", après les affres de janvier et novembre 2015, nourrit son indignation et sa révolte. Il twitta le jour des attentats de janvier 2015 : "mercredi 7 janvier, notre 11 septembre". Profondément choqué par le massacre de l'élite française des dessinateurs satiriques, et partisan de cette satire "qui permet de dire ce que le politiquement correct interdit de faire savoir" et ne fait pas d'exception dans la critique, ciblant indistinctement les musulmans, les juifs et les chrétiens, contrairement à l'idéologie dominante qui concentre depuis toujours ses tirs sur les seuls juifs et chrétiens. En guise de réponse aux terribles actes de guerre et de barbarie, le piteux chef de l'Etat français ne proposa, en tremblant, qu'un compassionnel "rassemblons-nous", tout en organisant vigoureusement le pare-feu protecteur de l'islam -notamment la loi contre l'islamophobie-. L'antienne de l'islam, religion de paix, d'amour et de tolérance, pouvait alors être reprise en boucle par tous les médias.

Il existe une coalition des anciens révolutionnaires marxistes et des musulmans qui s'associent pour tenter de détruire le capitalisme occidental. Celle-ci se fonde sur un antisémitisme commun, car les juifs sont perçus comme liés depuis toujours aux puissances de l'argent qui gouvernent et exploitent le monde.

Michel Onfray fustige la gauche islamophile, et les élites politiques et médiatiques qui entretiennent, main dans la main, une relation énamourée avec cette religion islamique conquérante. Il ne comprend pas, à raison, lui l'athée militant, que l'on puisse - la gauche en particulier qui fut historiquement porte-étendard de la liberté, de l'égalité, de la fraternité, de l'athéisme, du féminisme - défendre désormais "l'ascétisme puritain, le cléricalisme musulman, la théocratie, la peine de mort, la soumission, l'inféodation des femmes…".

En homme de bon sens et d'honnêteté qui "peut accepter une idée de droite quand elle est bonne, et défendre un catholique s'il est attaqué", il s'étrangle quand il constate la condamnation pour fascisme ou incitation à la haine dont font l'objet Finkielkraut, Zemmour, Camus, Houellebecq qui n'ont fait qu'annoncer, en philosophe, essayiste, écrivain politique ou romancier, ce qui allait finalement advenir. Accusation et mise au ban de la société, ô ironie cynique de l'Histoire, orchestrées par les "politiques de droite et de gauche, qui ont créé en France la misère, la pauvreté, l'illettrisme, l'inculture et ont célébré le culte de l'argent et de la réussite comme horizon indépassable".

Islam et France

"L'indéniable retour du religieux a pris la forme de l'islam en Occident". Pour notre philosophe, alors qu'une civilisation s'effondre, rongée par son matérialisme, une autre s'affirme, en pleine forme et exponentielle, passant du statut de faible à celui de fort, et ne se privant pas de réduire l'ancienne civilisation puissante et arrogante à l'indigente condition de faible. Banal balancier de l'Histoire! C'est en 610 que l'ange Gabriel rencontre le prophète Mahomet sur le mont Hira pour lui dicter, pendant 22 ans, le Coran.

Pour Onfray, il s'agit de poser la question suivante : le Coran est-il créé ou incréé?

S'il est créé, on peut alors concevoir qu'il contient des interprétations humaines, par nature faillibles, discutables, sujettes à caution. Cela permet donc aux modérés d'en avoir une lecture émaillée de dialogues, d'échanges, et de mettre en exergue les rares sourates dédiées à l'amour et à la paix. A contrario, s'il est incréé, c'est qu'il est intangible, car venant de Dieu, vision alors littéraliste qui fait que pas une virgule ne peut en être modifiée. Dans ce cas, toutes les sourates violentes et l'hadith du Prophète "sachez que le paradis est sous l'ombre des épées" se justifient sans contestation possible. Dans le premier cas, c'est la thèse mutazilite qui prévaut, dans l'autre cas, la thèse ascharite qui postule, quant à elle, que la foi est l'a priori nécessaire à la lecture.

Notre philosophe insiste sur la quantité importante de contradictions présentes dans le Coran qui le rendent particulièrement complexe d'interprétation et d'exégèse. Il fait référence à Averroès qui défendait l'idée d'une double vérité qui puisse être appliquée, pour les gens de science et, pour le peuple, les gens de science étant à même de résoudre les "problèmes des contradictions en les aplanissant, jusqu'à les faire disparaître, grâce à la logique, la rhétorique, la dialectique, la sophistique d'Aristote".

Car la grande idée de notre philosophe, c'est de créer un islam de France qui ne porte pas atteinte à la République. Selon lui, la République doit composer avec cette réalité, faire évoluer la laïcité qui correspond à la logique d'une époque révolue, celle de 1905 où l'islam était inexistant, promouvoir un islam républicain qui s'appuie sur les sourates pacifiques. Comme les juifs qui faisaient communauté spirituelle et religieuse et parvinrent, sous Napoléon, à faire communauté républicaine. Notre auteur ne nous dit rien sur la question des mœurs musulmanes, de la relation entre les sexes, des horaires de piscine séparés…. On aurait aimé l'entendre là dessus.

Il vise juste quand il affirme qu'il n'y a pas une différence de nature mais une différence de degrés entre l'islam tolérant du croyant intégré et l'islam littéral s'appuyant sur les sourates antisémites, phallocrates, misogynes, homophobes, bellicistes, guerrières qui tuent au nom du livre. Bien sûr ce vœu -pieux?- de séculariser ou de moderniser l'islam en France risque de se heurter à l'indissociation du spirituel et du temporel dans le Coran, religion et politique étant inséparables.

Pour Onfray, il faut acquiescer à l'islam intimiste, mais refuser celui à velléité publique, qui ne distingue pas entre Dieu et César, intime ses ordres, décide des sanctions et des meurtres.

Pour démocratiser cet islam, il imagine des lieux de lecture laïcs, et instaurerait en outre en France un denier du culte obligatoire qui permettrait notamment de renationaliser le financement des lieux de culte musulmans.

En conclusion

Michel Onfray se rapproche là de la thèse de Pierre Manent que nous avons commentée pour Mauvaise Nouvelle, qui consiste en une sorte de troisième voie au sein de la République, entre laïcité et communautarisme, pour donner une place à l'islam. Il ne veut cependant pas abandonner la laïcité, mais la faire évoluer, contrairement à Manent qui s'en affranchirait -pari très périlleux à nos yeux-. Les deux convergent in fine quand Onfray affirme que "la République doit composer avec un islam qui se serait rendu désirable".

Sur le plan international, il convoquerait une grande Conférence pour réfléchir aux politiques arabes des pays occidentaux et à la question du choc des civilisations, dans un souci de pacification.

Michel Onfray demeure muet sur l'enjeu des flux migratoires à maîtriser, normaliser, diminuer. Sans quoi, dans un contexte d'immigration devenue folle, toutes les tentatives de démocratisation et de convergence entre nations et islam, se fracasseront sur l'adage de Bossuet : "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes".

Sur notre civilisation qu'il voit moribonde, notre philosophe ne nous dit pas si cela "vaut le coup" de se battre pour elle. On devine que oui en filigrane de l'analyse quand il souligne à plusieurs reprises l'incompatibilité de l'islam avec ce que nous sommes profondément. Même si "comparaison n'est pas raison", il se demande si toutes les cultures ont la même valeur. Il fallait s'y attendre, Onfray fait du Onfray, en assénant franchement : "Oui, répond le politiquement correct, toutes les cultures se valent. Non, répond-il de son côté, en relevant lucidement, que la civilisation qui permet qu'on la critique est toujours supérieure à celle qui interdit qu'on le fasse et punit de mort toute réserve à son endroit".

Citant la prophétie de Camus dans "La peste" : "la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse", il observe les pestes rouges et brunes de jadis, et sentencieux, affirme : "les premiers rats sont visibles dans la cité".

Onfray demeure, à n'en pas douter, cet esprit remarquablement libre, qui casse le tabou de la question de la compatibilité de l'islam avec la France. Avec intelligence, culture et pertinence, sans faux-semblant. En dressant quelques nécessaires garde-fous. En en oubliant certains autres. Mais la discussion est enfin ouverte grâce à lui.


Le pessimisme d’Onfray et notre décadence
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Lélian déboulonne Onfray
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Le miroir aux alouettes d'Onfray
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