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MN prend la marge et revient en septembre


Overdose de démocratie

Overdose de démocratie

Par  

Il est crucial de lire régulièrement Marcel Gauchet. Après Comprendre le malheur français paru en 2016 et commenté pour Mauvaise Nouvelle, nous nous sommes replongés dans un ouvrage publié en 2008 : La démocratie d’une crise à l’autre. La théorie qu’y développe Gauchet est l’existence d’une seconde crise de croissance apparue dans les années 1970 qui frapperait encore notre régime politique aujourd’hui. Elle fait suite à celle du début du XXème siècle dont le point culminant fut caractérisé par les « assauts totalitaires » des deux régimes criminogènes de Staline et Hitler. Pour notre directeur de l’EHESS, ces « crises de croissance » sont des phénomènes normaux, quoique d’une violence parfois inouïe. Il fait d’ailleurs le pari que la démocratie de 2100 sera meilleure que celle de 2000 qui elle-même surpassait celle de 1900. C’est un pari et nous sommes pour notre part plus circonspects quant à de telles prévisions, surtout quand on scrute de près l’opuscule de Gauchet qui met en lumière l’autodestruction de ses fondements par la démocratie elle-même.

L’un des premiers postulats énoncé par notre intellectuel est que si la démocratie n’est plus vraiment contestée et ne rencontre pas de proposition concurrente, elle n’en demeure pas moins menacée par une adversité intime qui est la dissolution de ses propres bases. Gauchet rappelle que « La démocratie des modernes ne se comprend en dernier ressort que comme l’expression de la sortie de la religion. », ce qui la coupe de l’élément fondamental qu’est le lien historique, surtout s’il s’entend dans sa dimension verticale pouvant agréger les idéaux et aspirations d’un peuple entier. La « jonction de l’ici-bas et de l’au-delà » qu’opérait l’ancien pouvoir s’est défaite et « l’assujettissement de l’ordre humain à son fondement transcendant » a volé en éclats. La source du droit était en Dieu, elle ne l’est plus et glisse vers la nature, « vers l’état de nature, vers le droit originairement détenu par les individus, du fait de leur indépendance primordiale. » La légitimité de l’autorité publique n’est plus transcendante et ne peut plus procéder que de l’accord permanent des individus qui composent le corps politique et « qui mettent en commun, contractuellement, les droits dont ils disposent chacun en propre ». Telle est la grande révolution : le droit universel des individus, vecteur de leur autonomie, fondement du monde moderne, et, en contrepartie, le risque d’entraînement vers la dispersion et la dissolution de la puissance commune. « On voit ainsi la logique immanente de l’Etat prendre le pas sur celle de la monarchie sacrée à laquelle elle était associée à l’origine, jusqu’à ce que l’abstraction de la chose publique finisse par détrôner la personnification royale du pouvoir. »

La société s’organise désormais en vertu des logiques du raisonnement contractualiste et de la composition du corps politique à partir du seul droit des individus. Le fait libéral, né en France au XVIIIème siècle, a en outre affirmé la primauté de la société civile sur le gouvernement politique, donnant ainsi plus de poids encore à la valeur du nombre, au détriment des élites, et permis le triomphe de la valeur cardinale de l’égalité en démocratie moderne. Il y a ici, c’est aisé de le voir, les ferments d’anarchie et de désorganisation que sont « la liberté de la société civile et la liberté des individus au sein de la société civile ». La société tente ainsi avec son langage laïc d’établir une nouvelle société religieuse (celle des droits des individus et des droits de l’homme), ordonnée, convergente en ses parties, mais s’y casse le plus souvent le nez tant la fragmentation de toutes ses composantes apparaît comme la conséquence logique du principe même de son établissement individualiste. L’ère libérale bourgeoise telle que nous la vivons, un temps menacée sur sa droite et sur sa gauche en 39-45 par les promesses totalitaires et les espérances révolutionnaires, parvient à renaître de ses cendres en 1945, se transformer profondément ensuite en s’appuyant sur trente années de croissance exceptionnelle.

Dérégulation et libéralisation vont alors gagner tous les domaines de l’activité humaine : économique bien sûr, politique, social et culturel. L’expansion de l’autonomie ne connaît plus de limites. Sa géographie est mondiale. « L’approfondissement de l’orientation productive nous enferme dans un perpétuel présent, en brisant les liens qui unissaient les temps. Tout se passe comme si l’histoire n’existait plus. » La consécration de ce processus d’individualisation fut donc « l’intronisation de l’individu de droit et des droits de l’homme au cours des années 1980. » La souveraineté de l’individu est légitime, celle du peuple ne l’est plus, ce qui entraîne « l’incapacitation politique de la démocratie. » Nous aboutissons alors à une société politique de marchés gouvernée par une petite élite qui, quoique réduite dans ses prérogatives et sa puissance directrice, ambitionne de se mondialiser : c’est le phénomène de l’oligarchisation croissante de nos régimes. Cette élite supranationale défend son pré carré et ses préoccupations propres. La démocratie, tout occupée à se regarder elle-même comme une évidence naturelle, en oublie son passé humain et sa diversité civilisationnelle, la « renvoyant dans l’uniformité d’une barbarie sans intérêt à force d’être inintelligible ». Elle s’évade dans le virtuel des principes et des postures. Un lecteur fidèle, en nous offrant ce petit livre à l’analyse passionnante, nous exhortait à proposer de la démocratie « une vision éclairée et renouvelée basée sur le Christ-Roi qui règnerait à nouveau sur le monde .» Ne serait-ce pas là une voie nécessaire et absolument originale en ces temps matérialistes ? Gauchet ne la propose pas. La jeune génération chrétienne, si.


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