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Parler de Proust sans l'avoir lu

Parler de Proust sans l'avoir lu

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Il faut que je sois honnête, j'aurai beaucoup de mal à dire du mal de Proust qui comme Louis-Ferdinand Céline possède bien que tous les deux d'une manière très différente du style, ce style qui « colle tel le papier à la bouche » ainsi que l'évoque Montaigne, ce style littéraire qui faisait l'auteur. Les messages n'ont strictement aucune importance, pour cela il y a les « P et T » ainsi que le rappelait « l'oncle à la mode de l'enfer » de Roger Nimier qu'était le bon docteur Destouches, l'auteur cité ci-dessus de « Normance », (et maintenant Internet où chacun peut exposer ses préjugés et lieux communs et les faire passer pour des opinions intéressantes, « l'opinion » imposant sa dictature et rejetant l'argumentation et la réflexion raisonnable. Cette importance démesurée accordée au message part de la conception utilitariste de la littérature en particulier et des arts en général qui doivent obligatoirement avoir une « utilité » sociale didactique, pédagogique, une exemplarité pour les « masses laborieuses » ou les « classes dangereuses ».

Le premier à découvrir Proust, et à le porter aux nues, comme on peut le lire dans ses « Souvenirs Littéraires », « fabuleux » d'ailleurs selon l'auteur de « du côté de chez Swann » fut Léon Daudet, un des fondateurs de « l'Action Françaises », un auteur encore considéré maintenant par bêtise comme un apologue du fascisme en France. Les petits marquis de la bien-pensance ne sont plus à une approximation près. En évoquant le souvenir de cet auteur le fils le plus turbulent de l'auteur des « Lettres de mon moulin » dit l'essentiel, il y a de « Puck » chez Proust, et aussi un maître de la peinture des caractères et des ridicules de son époque, de son hypocrisie cachée derrière le paravent d'une pseudo-liberté qui vaut bien celle de notre époque. Il raconte la culture classique profonde du créateur d'Odette de Crécy, sa connaissance sur le « bout des doigts » de la Rochefoucauld, Chateaubriand, ou encore Bossuet. On aimerait constater également que ce soit chez les arbitres des élégances littéraires mais aussi à droite, du côté se voulant « politiquement incorrect », la même ouverture d'esprit, la même curiosité, la même jubilation pour les Lettres que celle de Léon Daudet à qui le premier tome de « la Recherche » est dédié…

Marcel Proust est l'auteur que cite instantanément la plupart des personnes qui veulent se donner une image cultivée et intellectuelle particulièrement dans le milieu des bourgeois pédagogues, pour reprendre l'expression très juste d'Erik Satie que je préfère à « bobo », et aussi une apparence de liberté sur le plan sociétal et moral, assimilant Proust qui était homosexuel, de par ses inclinations, à un militant défilant en slip de cuir pendant la « Gay Pride ». L'une de ces personnes, Nina Companeez, a d'ailleurs adapté l’œuvre monumentale de l'écrivain dans ce sens, montrant les tribulations charnelles de Charlus qui étaient suggérées autrement plus intelligemment dans les romans. On imagine très mal le fin et délicat Marcel une plume quelque part, se croyant dans l'obligation de l'aveu et de l'extimité. Il suffit pourtant d'aller chez « Gibert Joseph » à Paris pour comprendre que la plupart d'entre eux ne l'ont pas lu ou l'ont lu par obligation scolaire en hypokhâgne ou en université, et non par goût : on y voit tout un rayon occupé par quelques dizaines d'exemplaires d'occasion du premier tome de « la Recherche » revendus en catimini par ces esprits forts qui finalement s'y sont ennuyés et qui lui préfèrent Foenkinos ou les états d'âme de grande fille à peine post-pubère de Christine Angot, pauvre vieille gamine riche. 

Sur l'autre rive politique, du côté de ceux qualifiés souvent un peu rapidement de réactionnaires, beaucoup se targuent de n'avoir jamais lu Proust par défi et, ou provocation, affirmant lui préférer Céline dont ils ont feuilleté parfois ses pamphlets mais qui n'ont pas lu « le Voyage au bout de la nuit » ou « Guignol's Band », ou « D'un château l'autre ». Certains ayant encore des lettres se rappellent que le docteur Destouches disait de Proust que c'était des « mignardises pour précieux ». Ils voient également l'auteur d'« un Amour de Swann » comme un homosexuel ardemment prosélyte, faisant la même erreur que leurs adversaires en somme. Proust n'est pas le seul à subir ce genre de confusions, sur la tombe d'Oscar Wilde j'avais pu lire « Merci pour ton message », l'auteur du graffiti évoquant le fait que le dandy était en somme ni plus ni moins qu'un missionnaire de la « cause » gay longtemps avant « Act Up ». C'était ne rien comprendre à Wilde et trahissait le fait que le graffiteur anonyme n'avait pas lu « La ballade de la geôle de Reading » ou « De Profundis »…

Proust est pourtant un magicien du verbe qui donne au lecteur le sentiment trompeur qu'il a vécu, ou qu'il vit, tout ce qu'il raconte. Et bientôt en tournant les pages le lecteur accompagne le narrateur, qui n'est pas exactement l'écrivain comme on l'a souvent cru. Il y a une progression très claire du cycle ; les premiers tomes sont ceux des illusions, des amours innocents, se terminant par la « parade » de Charlus et d'un de ses amants, les suivants sont ceux qui montrent la vérité des personnages, les conséquences de la passion amoureuse, destructrices et le dernier est celui de la maturité. Je plaide coupable ami lecteur, j'ai connu et aimé une Albertine ayant les mêmes penchants que celle de papier, il m'était donc plus facile d'entrer dans « la Recherche » qui raconte une histoire que j'ai également vécue en somme. Proust est pourtant bien autre chose qu'un chroniqueur mondain écrivant facilement, bien autre chose qu'un écrivain mettant en valeur des « bourgeois bohèmes ». Ne pas lire Proust est se priver volontairement de tout un univers de sentiments, de sensations, de plénitude, de lucidité, de verve et de causticité.


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