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Portrait de l'artiste en évangéliste

Portrait de l'artiste en évangéliste

Par  

A propos de L'Evangile selon Nick Cave, Le Gospel de l'Âge du Fer Rouillé de Arthur-Louis Cingualte, Les éditions de l'Eclisse, 2020 


Condensé à la scansion
dyonisiaque, cet évangile selon Nick Cave est un précipité alchimique de theologoumenon chamarés branché sur un vieil ampli à lampe. Une fièvre animiste et mystique vous gagne à chaque page tournée comme dans un vieux rituel amérindien, et chaque page, bouffée de sueur libératrice vous guide vers la suivante, suintant, comme un animal totémique dans les vestigia pedis du saint-sorcier.

La ferveur… la ferveur est une fièvre. La fièvre, loin d'être une pathologie est un symptôme, une saine REACTION de l'organisme qui lutte et s'échauffe afin de se protéger d'une contamination extérieure, ainsi en va-t-il de la rouille. Depuis cette trop fameuse nuit des temps, depuis ce fichu in illo tempore que nous n'avons de cesse de ressasser, le sentiment religieux ne se survit que de sa proximité avec le domaine médical, avec le besoin surnaturel, quasi eschatologique, de l'humanité à survivre, à se survivre. Alors, de métamorphose en métamorphose, le phénomène de la ferveur, de la transe qui obscurément guérie, abouti au rock 'n roll. Puis, toujours coincé à l'avant-scène du combat de pacotille des anges et des démons, de palpitations angiaques en soubresauts cardiaques il s'étiole et ne cabriole plus qu'en grandes scansions apophatiques. De la grande histoire sainte chaque semi-dieu artistique fait et défait son héraldique personnelle, blasonne son chaos cosmologique. Ce faisant, avec l'aide de l'ambigue fée électricité et par l'ambon de la scène tant de vibrants évangiles inédits prospèrent ouvrant la voie à l'expansion nouvelle du mécanisme extatique de la cure par la fièvre, de la thérapeutique du mal par le mal, de la rouille qui ne corrode, ne dévore que pour détruire la gangue superficielle, pour révéler la pépite, le diamant ou bien le vide, absolu… Ce vide entêtant qui ne demande qu'à être de nouveau, en une cyclologie éternelle, emplit de crissements électriques, d'imprécations aussi sordides que romantiques, de longs soupirs amoureux et de vociférations déchirantes…

Le semi-saint aux seize overdoses Nick Cave méritait bien ce passage au crible aussi lumineux que savamment et tendrement tarabiscoté, lui pour qui, à n'en pas douter l'immense Aréopagite écrivit ces lignes : « même celui qui a la pire des vies, s'il est tout entier tendu vers cette vie, et si cette vie lui semble la meilleure, dans cette tension qui est une tension vers la vie, et une recherche de la vie meilleure, il participe au bien ».

Ainsi, à l'écriture du témoignage de l'étrange religion Cavienne il fallait un Cingulier auteur, il fallait un Cingualte, fan/disciple pétri d'une parfaite Courtoisie, amoureux aussi éperdu que Cinglant et distant. Distant oui, car nous sommes bien loin ici de l'idolâtrie pop instaurée par l'industrie musicale.

Dans cet ouvrage ramassé, moins énervé que direct et Cash, c'est toute la vie artistique du Cave qui se trouve soumise au scalpel acéré d'une lecture catéchétique post-post moderne, moins romantique que romanesque selon les catégories girardiennes. A la sotte fanolâtrie d'un Cavisme platement orthodoxe Cingualte oppose, en humble gardien des clefs de ses visions, les chatoyantes possibilités d'une lecture ouverte à tous les vents lourds et tourmentés de ce que la très ancienne spiritualité indienne nommait darshan, visions inspirées et valides, propres et respectables de chaque croyants à la simple condition qu'il soit sincère, convaincu.

Alors, à la dénomination antinomique de l'âge d'or des antiques traditions Cinqualte ajoute, selon sa propre voyance, « rouillé ». Car cet âge-là va voler en éclat et révéler son impure pureté intrinsèque en se rouillant, en se corrodant, chemin d'ascèse par l'excès…

« De la même façon que le criminel doit, s'il veut avoir la sensation de l'enfreindre, respecter la loi, celui qui se livre au sacrilège et à la simonie doit être religieux» (p.89)

L'immense Carl Orff, dans son De temporum fine comoedia reprenait à son compte et dans les voix somptueuses de ses chœurs cette phrase polémique entre toutes d'Origène : « aucun damnés ne sera damné pour l'éternité ». Ainsi la voie ascétique du rock n'roll, ce très étroit layon de l'excèse, bien comprise par Cave et son évangéliste est celle d'une rédemption active, bien loin du fatalisme déterministe d'un Augustin. Comment, en effet être sauvé ou damné si on est (« naît ») blanc comme neige. Le rock du Cave refait et refond les questionnements profonds de l'innocence et de la faute, de cette nostalgie salvatrice de la boue d'on nous serions né. Pas étonnant qu'au terme de ses périples, l'enfant austral soit venu s'établir sur les terres de Blake, Chesterton et Tolkien. Sa terre originelle c'est ce grand territoire imaginal, ce lieu unitaire de non-où… « convergence de la souffrance, de l'extase, de la violence et de l'orgasme, dans une seule et même dimension esthétique en un carrefour Johnsonien » (p. 88)

Gospel / God spell, tel est le sortilège divin que Cave et Cingualte nous mettent en rythme et en punch sous les yeux mieux que mille théologiens ratiocineurs. Satan n'existe plus et il ne nous reste que le combat avec l'ange, voire avec l'homme-ange, c'est beaucoup plus angoissant et l'humanité en agonise dans une rageuse mélancolie, car ce n'est pas le ciel qui est vide c'est l'enfer… et le rock en l'homme en a l'amère nostalgie. Si le sel ne sale plus, la rédemption en passera par la prédication cavienne, le gout et la résolution du gout par la corrosion. à nouveau …

« S'il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un bourgeois de passer ne serait-ce qu'un cheveu dans le Royaume des cieux, pour l'Impardonnable, en sa qualité de bon dernier, le passage est encore bien plus périlleux : afin de rejoindre le Paradis, il passe au travers d'un grand cerceau de flammes comme un lion sous le chapiteau d'un cirque… Pour devenir un saint, nul besoin de vivre comme un ange. Ainsi vivre avec force, violence et désobéissance permet d'espérer pouvoir forcer les portes du ciel » (p.79)


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