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Régis Debray se fait conseiller d’orientation

Régis Debray se fait conseiller d’orientation

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Châteaubriand disait : « Les scènes de demain ne me regardent plus ; elles appellent d’autres peintres : à vous messieurs. » Régis Debray, dans Bilan de faillite, publié en avril 2018 aux éditions Gallimard, a quant à lui cure des lendemains car il s’adresse à son fils en quête d’orientation pour ses études. L’intellectuel, le temps de la recommandation paternelle, troque son langage habituel pour celui du manager, cette figure devenue alpha et omega pour les homo oeconomicus de la société post-moderne : « Ne t’étonne pas de me voir parler ici l’espéranto de nos nouveaux managers et de ta génération, la langue de la gestion comptable et financière, et pardonne-moi si je ne suis pas à l’abri d’à-peu-près, malgré mes cours du soir. Ma démarche n’a rien de romantique : tout à la culture du résultat, elle ne vise qu’à soupeser les risques, favoriser l’initiative et apprécier au plus juste les services et produits proposés. » S’il déconseille d’entrer en politique, il rappelle à Antoine quel fut son propre parcours, très politisé : « Castriste à vingt ans et partisan de la lutte armée contre les dictatures d’Amérique latine, j’ai vu l’une après l’autre ces insurrections défaites. Socialiste assagi et bon teint, j’ai vu s’épanouir à domicile un hypercapitalisme omnisports, en forme olympique, et les écarts de richesse se creuser partout alentour. Misant mes dernières cartouches sur le renouveau d’une République à la française, j’y ai vu prendre ses aises, sans complexe, une démocratie à l’anglo-saxonne, la relation client remplaçant un à un les services publics. Et l’ancienne « embêteuse du monde » rétive à l’alignement s’enliser dans les marais de l’Euroland, capitale Berlin. » Peu en phase avec la nouvelle époque, Régis Debray constate que le fric a tout emporté et qu’il est plus que jamais immortel. L’Argent-maître, veau d’or absolu, a décanillé les uns après les autres les contre-pouvoirs qui se dressaient sur son chemin : l’Eglise du Christ, l’Université, l’Art, les Soviets… Notre auteur interroge son fils (et nous-mêmes) sur les questions clés de la mort, de la mémoire, du souvenir, du lien entre générations, qui constituent notre civilisation (voir l’ouvrage Civilisation de Régis Debray commenté pour MN) : « D’où vient qu’une vivante communauté a toujours et partout besoin de monuments aux morts, comme la plus modeste famille d’un moustachu sépia en médaillon, de violettes séchées sous globe ou d’une pendule à balancier au salon. Les morts obligent, et l’ancêtre donne du pep. »

Quant au choix de la filière d’étude, il faut s’arrêter un instant sur la truculence du conseil pour l’option littéraire, humour et vision politique s’entremêlant joyeusement : « D’abord, tu es un garçon, et tu risques de rougir, en petit mâle intimidé, dans des amphis où neuf étudiants sur dix seront des filles. Ensuite, les apanages littéraires sont désormais régis par un gouvernement de femmes, par les femmes et pour les femmes. C’est à ne pas répéter, vu les amendes en vigueur, mais c’est notre chance à tous car, tout harcelé qu’il soit, ce genre encore aujourd’hui sous-payé a su conserver les bonnes manières : ne va guère en prison, viole assez peu, sait faire le signe de croix et lit des œuvres littéraires en prose. Comment ne pas l’en remercier ? Sans son esprit de sacrifice, le roman en particulier ne trouverait plus preneur, ce qui mettrait à quia la plupart des maisons d’édition. »

A la fois élitiste (logique pour un intellectuel) et défenseur de la précieuse singularité que le temps voudrait supprimer au profit du standard mondial, Régis Debray délivre d’ultimes clés à son fils : « Un Français sur deux a écrit, écrit ou écrira un livre, un sur mille en lit, mais on ne se donne pas la peine de naître pour faire nombre. » ; « Tes incertitudes professionnelles, à la bonne heure, auront la vie moins longue que mes incertitudes disons identitaires, lesquelles te signalent une certaine difficulté d’être. Sur l’avoir, pas de problème. Qu’avez-vous en banque, ou dans vos tiroirs ? est une question à laquelle il est plus facile de répondre qu’à un fâcheux : Qui êtes-vous ? Outre que s’occuper exagérément de faire nuit beaucoup au verbe être, l’action à ciel ouvert pouvant cacher un certain vide intime, difficile, pour le for intérieur, d’échapper au flottement. »


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