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Relire encore Le camp des saints

Relire encore Le camp des saints

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Relire Le Camp des saints de Jean Raspail est riche d’enseignements. Depuis sa parution en 1973, le roman réédité à de nombreuses reprises n’a pas pris de rides et conserve une puissante acuité. Apocalypse, XXe chant : « Le temps des mille ans s’achève. Voilà que sortent les nations qui sont aux quatre coins de la terre et qui égalent en nombre le sable de la mer. Elles partiront en expédition sur la surface de la terre, elles investiront le camp des Saints et la Ville bien-aimée. » Fut-il aisé pour notre auteur d’imaginer que les déshérités du Sud, à la façon d’un raz de marée, se mettraient en route vers le rivage opulent de la Côte d’Azur, « frontière ouverte de nos pays heureux » ? Dans ce texte allégorique, le récit se dénoue en vingt-quatre heures durant le week-end de Pâques, « Alors que dans la réalité, écrit Jean Raspail dans la préface au titre évocateur Big Other de la réédition de 2011, il s’agit d’une submersion continue, sur des années, dont nous ne mesurerons la catastrophique plénitude qu’au tournant 2045-2050, lorsque sera amorcé le basculement démographique final : en France, et chez nos proches voisins, dans les zones urbanisées où vivent les deux tiers de la population, 50% des habitants de moins de 55 ans seront d’origine extra-européenne. Après quoi, ce pourcentage ne cessera plus de s’élever en contrecoup du poids des deux ou trois milliards d’individus, principalement d’Afrique et d’Asie, qui seront venus s’ajouter aux six milliards d’êtres humains que la terre compte aujourd’hui, et auxquels notre Europe d’origine ne pourra opposer que sa natalité croupion et son glorieux vieillissement. »

Big Other

D’un ton chestertonien, Raspail renchérit : « En face, dans l’autre camp, s’agite une redoutable phalange issue du sein de notre propre nation, et néanmoins toute entière engagée au service volontaire de l’Autre : BIG OTHER… Big Other vous voit. Big Other vous surveille. Big Other a mille voix, des yeux et des oreilles partout. Il est le Fils Unique de la Pensée dominante, comme le Christ est le Fils de Dieu et procède du Saint-Esprit. Il s’insinue dans les consciences. Il circonvient les âmes charitables. Il sème le doute chez les plus lucides. Rien ne lui échappe. Il ne laisse rien passer. Comme Lénine entre autres occurrences, il dispose d’une foule "d’idiots utiles". Sa parole est souveraine. Et le bon peuple suit, hypnotisé, anesthésié, gavé comme une oie de certitudes angéliques… » Tout est ici limpidement dit ou prédit, cependant revenons à la fiction du camp des saints et à « la flotte du Gange, armada de la dernière chance ».

« Le vieux professeur sentit naître en lui l’espèce de frisson d’humilité et d’exaltation mêlées, que l’on ressent parfois lorsqu'on applique très fortement sa pensée sur les notions d’infini ou d’éternité. Au soir de ce dimanche de Pâques, huit cent mille vivants et des milliers de morts assiégeaient pacifiquement la frontière de l’Occident. » ; « Tout en mangeant, buvant, posément, savourant chaque bouchée, chaque gorgée, le vieux monsieur faisait des yeux le tour de la grande pièce. Cela lui demanda beaucoup de temps, car son regard s’arrêtait sur chacun des objets et à chaque confrontation, c’était un nouvel acte d’amour. Des larmes lui venaient parfois, larmes de joie. Tout racontait, dans cette maison, la dignité de ceux qui l’avaient habitée, leur mesure, leur savoir discret, leur modestie, leur goût des traditions sûres que les hommes savent se transmettre s’ils n’ont pas cessé de s’estimer. L’âme du vieux monsieur habitait aussi les vieux livres reliés, les bancs paysans, la vierge de bois, les grands fauteuils cannés, les tomettes du sol, les poutres du plafond, le Christ d’ivoire barré d’un buis séché et cent autres objets… Les objets façonnent l’homme mieux que le jeu des idées, c’est pourquoi l’Occident en était venu à se mépriser et se jetait en troupeau sur les routes, fuyant vers le nord, sans doute vaguement conscient qu’il s’était déjà perdu en sécrétant trop de laideurs qui ne valaient même plus la peine d’être défendues. Peut-être est-ce une explication ? »

Concernant l’autodénigrement, la repentance systématique et la pusillanimité du monde occidental, voici ce que le haut fonctionnaire indien, « homme cultivé, étrangement maître de lui comme si rien n’était plus normal que cette ruée sur l’Occident », rétorque au consul : « Combien de fois, en poste à Londres ou à Paris, n’ai-je bu le whisky entre amis en regardant mon peuple mourir sur vos écrans de télévision ! J’ouvrais vos excellents journaux et je lisais des choses de ce genre, écrites par des gens qui voyaient juste mais que cela n’empêchait sans doute pas de dormir ni de manger de bon appétit :

-La conscience humanitaire des pays riches ne paraît pas s’émouvoir outre mesure des souffrances endurées par tant de peuples du tiers monde, etc. L’aide de l’Occident et des organismes de l’ONU est dérisoire par rapport aux besoins, etc. Le problème fondamental, celui de l’avenir du tiers monde, etc.

Vous savez lire, chez vous, vous n’êtes pas sourds. Voilà vingt ans qu’on vous répète cela sur tous les tons, mais ce sont des spécialistes en remords qui vous le disent. Ils sont innombrables, dans vos pays, et tout ce que vous faites, c’est de vous offrir des remords en priant je ne sais qui que cela tienne comme ça le plus longtemps possible. Vous auriez dû, en Occident, conserver votre mépris de fer. Peut-être vous aurait-il maintenu plus efficaces ? Et maintenant vous crevez de peur. Quelque chose d’irrémédiable est en cours et si l’on en voit le terme, vous ne l’aurez pas volé et personne ne s’y opposera. Pas même chez vous, ce qui est bien la preuve de votre décadence. »

Habités d’une bienveillance condescendante et pétris du sacro-saint égalitarisme, ces valeurs en forme de réflexes pavloviens chez les belles consciences, « On montrerait à ces malheureux, et au monde entier, le vrai visage de la race blanche ! Sur l’aéroport de Sao Tomé, ce fut aussitôt la ruée. Le carrousel de la charité, cent avions attendant leur tour d’atterrir sous le ciel plombé de l’équateur. La curée ! Un morceau de choix de bons sentiments. Une pièce montée d’altruisme. Un chef-d’œuvre de pâtisserie humanitaire, fourrée d’antiracisme à la crème, nappé d’égalitarisme sucré, lardé de remords à la vanille, avec cette inscription gracieuse festonnée en guirlandes de caramel : mea culpa ! Un gâteau particulièrement écœurant. Chacun voulut être le premier à y mordre. Poussez-pas ! Il y en aura pour tout le monde ! Jolie fête. L’essentiel était d’en être, l’important de se montrer, le principal restant de le faire savoir […] l’essentiel était d’être là, les premiers, et, par leur présence symbolique, d’offrir les clés de l’Occident, allègrement sacrifié pour que naisse le monde nouveau. » ; ajoutons la profession de foi, parmi tant d’autres, de M. Stéphane-Patrice Poupas, coiffeur d’art à Saint-Tropez : « Il n’y a plus d’Hindous, il n’y a plus de Français, il n’y a plus que l’Homme et c’est ce qui compte ! » Admirable incantation qu’on croirait proférée par un sans-culotte de la Révolution française et que Joseph de Maistre aurait volontiers pourfendue, lui qui ne croyait pas à l’Homme avec un grand « H », trop abstrait, trop idéologique, mais jurait qu’il n’y avait que des Français, des Italiens, des Espagnols appartenant, chacun et distinctement, à des histoires singulières !

Face au problème de l’immigration et aux mutations démographiques et culturelles en cours, Jean Raspail considère que l’islam « n’est qu’une composante de la submersion, la plus organisée, la plus déterminée, mais il n’est pas à lui seul le nombre. » Se désolant de « l’étrange indolence à tous les niveaux de la connaissance, des pouvoirs, de l’information, de l’opinion, cette rétention fin de race de la pensée et de l’action, cette politique de l’autruche », notre romancier loue, en revanche, l’attitude de la minorité catholique qui se bat, dos au mur : « La tendance s’inverse, les jeunes prêtres sont peu nombreux, mais intensément motivés. »

Malgré la méritoire bataille menée par cette fraction d’ecclésiastiques engagés, on doit s’interroger : toutes les résistances sporadiques, observées ici ou là, seront-elles suffisantes pour parvenir à sauvegarder notre identité millénaire ?


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