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Réponses à monsieur Damien Theillier

Réponses à monsieur Damien Theillier

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Réponses à monsieur Damien Theillier, de l’Institut libéral Coppet, suite à son article paru le 01/07/2015 sur le site internet La Tribune.

Le libéralisme classique aboutit au calcul hédoniste égoïste, il présuppose de façon constante une redéfinition du bien et du mal étrangère aux options réalistes essentialistes (Platon, Aristote) vis-à-vis desquelles il prône la liberté d’indifférence issue de Guillaume d’Occam. Voilà ce que nous voulons ici brièvement rappeler. Contrairement aux affirmations de monsieur Theillier, le libéralisme est le fruit d’options logiques empiristes qui engendrent inévitablement une forme de relativisme qui aboutit au règne des prédateurs, groupes privés comme institutions étatiques. Et assurément, ces options non-inductives sont les mêmes chez les auteurs socialistes, Marx en tête, dont la thèse de doctorat portait sur « La différence entre la philosophie de la nature chez Démocrite et Epicure » (1841).


La philosophie des sceptiques et des sophistes

Monsieur Theillier ose affirmer que « la plupart des libéraux s'accordent avec la tradition occidentale issue de la philosophie grecque pour dire qu'il existe une rationalité morale et que le bien et le mal ne sont pas des notions arbitraires, relatives à l'opinion ou à l'époque ». Cette récupération de la philosophie grecque est pour moi quelque peu effrontée. Nous souhaitons savoir de quels philosophes grecs il parle.

Assurément la libéraux s’accordent avec un Protagoras, un Gorgias, un Antisthène, un Pyrrhon, voire un Carnéade, mais en aucun cas avec les Socrate, Platon ou Aristote qui constituent finalement l’essence même de la philosophie grecque selon la droite raison. Ce « droit antérieur à la formation de l'État » évoqué par monsieur Theillier, définit par lui comme « un ensemble de principes généraux que la raison peut énoncer en étudiant la nature de l'homme » est foncièrement un droit subjectif, comme le synthétisera Grotius. Car ici, les mots sont piégés : les libéraux parlent certes encore d’un « droit naturel », mais il ne s’agit plus du droit objectif issu du réaliste Aristote, mais d’un droit fruit des appétits égoïstes de la nature humaine. Car selon les penseurs libéraux, pour la plupart protestants, l’homme est gouverné par ses mauvais penchants et ne peut se donner au bien commun. Il ne sert à rien de faire jouer l’opposition Locke contre Hobbes : car ces deux auteurs sont des empiristes qui nient les capacités intellectuelles et morales humaines au sens classique : au sens grec selon les orientations du « triumvir » cité plus haut.

La matrice occamiste lisible chez monsieur Theillier

« Les notions de bien et de mal moral, de droits et de devoirs n'ont de sens que pour des personnes singulières, non pour des collectivités abstraites. Seul l'individu humain agit, pense, choisit, seul il est sujet de droit ». Nous reconnaissons là les prémisses logiques de Guillaume d’Occam, initiateur du libéralisme, lequel, la foi disparaissant, ne tardera pas à se radicaliser en libéralisme-libertaire.

Pour Occam, seul l’existant singulier existe : les notions générales sont des créations de l’esprit. C’est en ce sens de façon usurpée que monsieur Theillier parle encore d’ « espèce humaine ». Il y a là incohérence philosophique grave.

Nous ne pensons pas comme monsieur Theillier que « l'essence de la philosophie politique libérale » serait en première instance le fruit d’une « rébellion authentique contre l'immoralité de la violence étatique, contre l'injustice de la spoliation légale et du monopole éducatif ou culturel ». Au fondement du libéralisme, il y a un refus – via une logique positiviste - de la réalité objective et de ses finalités éthiques communes qui produit assurément une définition individualiste de la liberté non contrainte par des définitions universelles et nécessaires. Ne pas comprendre cette phrase, c’est ne pas être conscient des enjeux spéculatifs et pratiques (en éthique, en politique, en droit, en économie, jusqu’aux Beaux-Arts et à la technique) des présupposés logiques de toute argumentation.

Mais de quel réalisme parle-t-on ?

On reste sans voix quand un libéral parle d’  « anthropologie réaliste »… Il faut savoir que ce « réalisme » libéral est celui d’un Machiavel, auteur qui propose pourtant aux décideurs étatiques des recettes sur la façon de conserver le pouvoir par tous les moyens, mêmes légaux. Il vaut mieux parler ici de positivisme. On ne doute pas que certains auteurs libéraux retrouvent, en fin de carrière souvent, quand les inductions de la vie finissent par s’imposer, des notions de « justice naturelle », encore faut-il exiger de ces auteurs une définition précise qui ne jouent pas sur les mots. Quand un libéral parle de réalisme, il s’agit d’une usurpation sémantique dommageable pour l’analyse du réel.

Les philosophes-rois remplacés par les entrepreneurs ?

C’est ce que propose monsieur Theillier. « Les libéraux, il est vrai, accordent à l'intérêt une large place dans le développement de ce monde » : ce n’est pas une grande place, monsieur Theillier, c’est la seule place. « Anticiper les besoins des consommateurs », c’est créer de faux besoins étrangers à leurs carences essentielles.

Opposer ainsi constamment libéralisme et socialisme, doctrines qui présentent indéniablement des contrariétés quant à la gestion du matérialisme, c’est oublier les prémisses fondamentales identiques de ces deux errances politiques. Nous savons que Platon proposait un certain « communisme » par la suite critiqué par Aristote comme un système finalement inhumain. Mais ce que voulait éviter autant que possible Platon, c’était le règne des tyrannies individuelles et communautaires pour réorienter la liberté individuelle en fonction d’une espèce humaine antérieure en effet au droit positif.

Jean-Paul II, chantre du libéralisme ?

On pourrait le croire puisque monsieur Theillier cite allègrement Jean-Paul II (Centesimus Annus, n° 25, 1991) pour soutenir ses thèses libérales. Nous ne voulons pas être trop désobligeant envers monsieur Theillier, mais non, Jean-Paul II, ni d’ailleurs aucun Pape avant ou après lui, ne valide les thèses libérales au sens où l’entend Damien Theillier. Nous nous contenterons ici de citer brièvement Léon XIII dans sa lettre « Libertas Praestantissimum » en 1888 : « Telle est la prétention des sectateurs du Libéralisme (…) ; selon eux, il n’y a dans (…) la vie aucune puissance divine à laquelle on soit tenu d’obéir, mais chacun est à soi-même sa propre loi. De là, procède cette morale que l’on appelle indépendante et qui, sous l’apparence de la liberté, détournant la volonté de l’observation des divins préceptes, conduit l’homme à une licence illimitée. »

Jean-Paul II s’inscrit dans cette critique du libéralisme, tout comme Benoît XVI et l’actuel Pape François qui sont à leur poste pour servir l’authentique réalisme anthropologique. Il suffit pour cela de lire Fides et Ratio (1998) qui rappelle l’adhésion du catholicisme à la philosophie réaliste issue d’Aristote dans ses principes communs.

Transformer ainsi la doctrine libérale en idéologie de la bienfaisance, n’est-ce pas un petit peu se moquer du monde ? « Dans une économie de marché libre, la façon la plus efficace pour les personnes de poursuivre leur amour de la richesse est de servir les autres en proposant des biens utiles et à bon prix ».

Le bien humain se réduit-il à l’utile ? Nous savons que c’est là la conclusion ultime des auteurs libéraux dans l’histoire des idées. Combien de choses futiles dans notre propriété privée ?

Par ailleurs, constate-t-on nos entrepreneurs bienfaiteurs de l’humanité ? Se définissent-ils d’ailleurs eux-mêmes ainsi ? Il faudrait poser la question aux élites de la Goldmans Sachs, de la Banque Mondiale, du FMI, du Club de Paris, du Club de Londres. Mais peut-être devrions-nous poser la question, par exemple, aux Grecs1 ? Car les personnes qui « travaillent » dans ces organismes privés sont bien des entrepreneurs. Mon garagiste lui-même se souciait de mon bonheur réel, et je ne le savais pas ?

La morale réduit à l’exercice de la liberté individuelle

C’est en effet le programme politique de monsieur Theillier. Il ne semble pas imaginer d’autres moyen-termes entre ce libéralisme radical et le socialisme version despotisme. C’est le problème avec ceux qui naviguent dans l’univers philosophique sans avoir été formés aux habitus inductifs : on reste dans la dialectique contradictoire. Car selon monsieur Theillier, le libéralisme n’est pas seulement morale, c’est la seule morale possible. L’argument de fonds semble que ce libéralisme serait la seule doctrine à respecter la propriété privée. C’est oublier Aristote et sa critique de Platon. Le libéralisme serait aussi un garde-fou contre les prédations de toute sorte, surtout étatiques selon monsieur Theillier. En effet, « elle bénéficie aux pauvres car elle leur permet d'utiliser leurs dons et leurs compétences dans un marché ouvert à la concurrence ». Mais le libéralisme est surtout la consécration de l’état de fait plutôt que la possibilité pour tous d’exprimer ses talents. Le libéralisme est un positivisme global qui légitime le darwinisme social : les plus rusés mangent les plus faibles. Il faudrait peut-être que monsieur Theillier fasse un stage chez des chômeurs dont l’entreprise a été délocalisée par des entrepreneurs qui pourtant rêvaient de leur proposer « des biens utiles et à bon prix ».

C’est le règne de Calliclès que proposent monsieur Theillier et tous les libéraux. Et il ne semble pas (lire le Gorgias de Platon) que l’amour de l’humanité soit au programme de celui qui traitait Socrate d’imbécile naïf. Quant à nous rappeler que « dans le christianisme, l'homme est appelé à servir les autres, spécialement les plus faibles » en affirmant que c’est là à tout prendre le programme libéral, il faut tout de même éviter les contre-vérités quand on prétend œuvrer en philosophie.

Vous aurez beaucoup de mal à légitimer le programme libéral par le christianisme, encore faut-il s’entendre sur la définition du mot. Le catholicisme, à travers sa doctrine sociale et en parfaite fidélité aux Evangiles, critique depuis très longtemps cette option qui sert finalement les plus forts. Par contre, il faut reconnaître que les valeurs protestantes et mêmes juives s’accordent assez bien avec l’univers libéral. Il faut lire à ce sujet Max Weber, L’Ethique Protestante et le Capitalisme, ou encore Werner Sombart, Les Juifs et la vie économique, qui vient d’être en quelque sorte réactualisé par Jacques Attali dans Les Juifs, le monde et l’argent.

La nouvelle religion libérale selon monsieur Theillier

Quand monsieur Theillier ose encore affirmer que « l'égoïsme n'est pas dans le libéralisme », on ne sait pas si on doit en rire ou en pleurer. Préciser que cet égoïsme est dans la nature humaine est une pirouette : le libéralisme définit celle-ci comme appétit exclusivement égoïste depuis le début. Et d’évoquer en filigrane la Main Invisible de Adam Smith…

« Que la liberté individuelle est créatrice d'ordre », c’est en effet possible : on voit sous nos yeux s’organiser un Nouvel Ordre Mondial libéral. Opposer comme le fait monsieur Theillier la liberté individuelle et la bureaucratie étatique brouille la lecture de la situation actuelle, car cette option libérale est actuellement imposée par des instances décisionnaires soit étatiques, soit supra-étatiques (Union Européenne). Dans cette dialectique simpliste, vous n’aidez pas à analyser les circonstances de la séquence historique que nous vivons.

L’état moderne peut être prédateur, certainement, mais il faut savoir que nos politiciens ne sont maintenant que les exécutants des prédateurs financiers qui mènent le monde.

Le libéralisme destructeur

Nous constatons là ce que nous avons esquissé pour le site Mauvaise Nouvelle : le fruit ultime du libéralisme, c’est l’inversion de la définition des mots. Il faut toujours demander à un libéral des définitions précises des termes qu’il emploie. Vous risquez sinon de finir par applaudir celui qui réclament votre mort. Je suis sûr que Gorgias pouvait engendrer ce type de réaction.

En lisant monsieur Theillier, en effet, on apprend quelques nouveautés : que le libéralisme s’appuie finalement sur une morale humaniste, et qui plus est « issue de la philosophie grecque », que Jean-Paul II souscrivait au libéralisme pourtant rejeter de façon constante par le Magistère catholique, que les entrepreneurs sont un peu comme les nouveaux sages de la société libérale, pour ne pas dire les nouveaux prêtres, que ce libéralisme est d’ailleurs le fruit du christianisme bien compris…

Le problème avec les penseurs plutôt protestants, rejoints ici pas de trop nombreux penseurs plutôt catholiques, c’est qu’ils en sont restés à une aversion primaire du socialisme, sans en retenir les arguments pourtant très pertinents contre les penseurs libéraux anglo-saxons comme Locke, Hume, Bentham, Adam Smith, Stuart Mill. Il faut savoir que les Lumières françaises étaient enseignées par ces auteurs. Turgot en est un exemple manifeste. J’ai déjà eu l’occasion de relever quelques analyses de celui qui voulait libéraliser l’usure. Je reproduis ici ce petit développement. Turgot (1727-1781) a identifié l’ennemi de l’usure. Dans son Traité de l’usure, il s’en prend à ceux qui réfléchissent trop à ce sujet : « Où nos raisonneurs ont-ils vu qu'il ne fallait considérer dans le prêt que le poids du métal prêté et rendu et non la valeur ou plutôt l’utilité dont il est pour l’époque du prêt entre une somme possédée actuellement et une somme égale qu’on rendra à une époque éloignée ? ». Turgot s’en prend ici, comme Hume en matière spéculative, aux replis les plus sûrs de l’ennemi : sa théorie de la justice. « L'égalité de valeur dépend uniquement de l'opinion des deux contractants (…). L’injustice ne pourrait donc être fondée que sur la violence, la fraude, la mauvaise foi, mais jamais sur une prétendue inégalité métaphysique entre la chose donnée et la chose reçue ».

Turgot, dès sa nomination aux finances, s'était mis au travail pour établir le libre-échange dans le domaine des grains (suppression du droit de hallage), mais son décret (13 septembre 1774) rencontre une forte opposition auprès des conseillers du roi. Le préambule de ce décret, exposant les doctrines sur lesquelles il est fondé, lui gagne l’éloge des Lumières. Avec l'aide de son conseiller, le banquier suisse Isaac Panchaud, il prépare à la fin de son mandat la création de la Caisse d'Escompte, ancêtre de la Banque de France, qui a pour mission de permettre une baisse des taux d'intérêt des emprunts commerciaux, puis publics. Cet organisme n'avait cependant pas pouvoir de battre monnaie. Elle fut le point de départ des grandes spéculations boursières sous Louis XVI. Le banquier Panchaud, théoricien de l’amortissement et admirateur de la révolution financière britannique, en compagnie du comte Thomas Sutton de Clonard (riche marchand jacobite bordelais et syndic de la compagnie des Indes), a par ailleurs racheté en 1777 à Abel-François Poisson de Vandières la verrerie du bas-Meudon, qui deviendra la verrerie de Sèvres, et qu'il revend 15 mois plus tard pour 1,05 million de livres avec une plus-value de 31 %.

L’idéologie des prédateur n’est pas que le socialisme, comme l’avait parfaitement vu Jean-Paul II, mais également ce libéralisme-libertaire, issu des auteurs libéraux, systématiquement empiristes, et donc non-inductifs.

Comme l’avait vu le philosophe Aristote, si l’économie a son correspondant dans le langage humain, c’est la sophistique. « La sophistique, d’ailleurs, n’est qu’une sorte de chrématistique » (Réfutations Sophistiques, XI, 171b 28). Car dans la mauvaise économie, l’argent-symbole prend la place des choses-marchandises, tout comme dans la sophistique, les mots remplacent les choses. Le nominalisme économique a pour maître Protagoras.

 

1 D’une certaine façon la question leur a été posée le 5 juillet 2015 et il semble que leur réponse ait été négative. Il est vrai qu’ils avaient pu depuis plusieurs années induire les effets des actes bienveillants de la Troïka, dont les membres sont, n’en déplaise à monsieur Thiellier, des entrepreneurs qui veulent eux-aussi proposer aux peuples du monde, des « biens utiles et à bon prix ».


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