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Retour dans l’histoire avec Rémi Brague

Retour dans l’histoire avec Rémi Brague

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Se demander Où va l’histoire avec Rémi Brague, philosophe, professeur émérite, spécialiste du judaïsme et de l’islam au Moyen-Age, c’est accepter le principe selon lequel l’histoire n’est pas finie, et se laisser entraîner de façon plaisante par son livre-entretien avec Giulio Brotti, dans un vagabondage intellectuel de haut vol, à travers les âges, de l’antiquité à nos jours.

Immédiatement harponnés par la fulgurance d’esprit et la science insondable de notre savant, nous entrons dans le vif du sujet avec cette citation de Pascal tirée de Préface pour un traité du vide : « Toute la suite des hommes pendant le cours de tant de siècles doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement ». Dans le clair-obscur des vicissitudes humaines, il y a des « passages de sens », des points de convergence du bien et du vrai, même si ces acquis demeurent précaires, toujours exposés au danger de l’oubli et à la menace de forces régressives. La notion heideggérienne de « l’oubli de l’être » revêt un relief particulier et met en garde notre époque moderne tentée par le post-humanisme. L’oubli de l’être, l’oubli de l’homme, déjà contenu dans la philosophie de la Renaissance. Citant l’historien Etienne Gilson, Brague nous dit que « la différence entre la Renaissance et le Moyen-Age n’est pas une différence par excès, mais par défaut. La Renaissance, telle qu’on la décrit, n’est pas le Moyen-Age plus l’homme, mais le Moyen-Age moins Dieu, et la tragédie, c’est qu’en perdant Dieu, la Renaissance allait perdre l’homme lui-même ; mais ce serait une autre et longue histoire à raconter ».

Notre grand intellectuel s’applique à pourfendre les certitudes et les chimères de nos contemporains. Il stigmatise cette propension qui consiste à vouloir « détruire les mécanismes sociaux qui connectent l’expérience des contemporains à celle des générations précédentes », comme si nous devions vivre, les jeunes en particulier, dans un éternel présent, sans relation avec le passé. Brague l’affirme : « le danger de l’ignorance de l’histoire est qu’elle fomente inévitablement des reconstructions du passé soit fantaisistes, soit –et c’est bien pire- biaisées par une idéologie ». George Orwell, dans 1984, avait cette formule saisissante : « celui qui contrôle le passé contrôle l’avenir ; celui qui contrôle le présent contrôle le passé ». La destruction de la mémoire est aujourd’hui bien réelle et va de pair avec la destruction des traditions. Médias et révolution numérique sont des instruments puissants au service de la déculturation générale, du mensonge érigé en principe moteur de manipulation des masses. Brague en appelle à la « nécessité du Bien » que l’on retrouve dans le Livre VI de la République de Platon, qu’il privilégie, en ces temps incertains, au « bien faisable » auquel Aristote avait choisi de se limiter pour fonder son éthique.

Evidemment lucide sur les fondamentalismes religieux, notre auteur pointe le danger que représente l’islamisme. Sur la question du Coran créé ou incréé, et de la distinction entre mutazilites et acharites, Brague rappelle que l’islam est peu ouvert à un vrai dialogue –ce qui induit de fait la victoire des acharites tenants d’une application littérale et stricte des préceptes du Coran- et qu’il faut cesser d’affirmer chez les hommes de médias et les politiciens - « la lie de l’humanité » sic- que l’Europe devrait tout à l’islam.

Qu’en est-il, d’autre part, du cliché d’une modernité qui aurait marqué une rupture radicale avec le Moyen-Age ? De la vieille controverse de l’anthropocentrisme de l’art de la Renaissance s’opposant au caractère théocentrique et liturgique de l’art médiéval, autrement dit encore, de l’apport, par les modernes, d’une approche quantitative des phénomènes naturels faisant face à la vision des médiévaux restés sur une physique qualitative « ingénue » issue d’Aristote ? Brague répond que « la représentation d’un Moyen-Age obscur et obscurantiste est encore bien présente chez les demi-savants qui contrôlent le discours public et les médias ». Soucieux de pondération, notre auteur affirme que « la représentation opposée, nostalgique d’un âge d’harmonie, répandue par certains néo thomistes, est tout aussi fausse, mais moins dangereuse car moins répandue ». Entre science moderne et spéculations médiévales, il y a « moins rupture qu’articulation ».

Brague nous met encore en garde sur la perception « progressive » que nous aurions de l’histoire qui serait passée du moins au plus. Ceci procède du découpage rigide que nous en faisons entre âge antique, médiéval, et moderne. Voici son précieux éclairage sur ce point : « nous avons fait, dans notre époque, l’amère expérience que cela ne se passe pas aussi facilement. En tout cas, on peut très bien admettre que le savoir humain avance par accumulation constante, sans pour autant devoir en tirer l’idée d’une avancée globale du genre humain vers un mieux aussi irrésistible qu’irréversible ».

Regrettant que Foucault ait annoncé la mort prochaine de l’homme et contribué ainsi à le déconstruire, « à miner le concept de la légitimité de l’homme », notre philosophe assure qu’il n’est nul besoin de chercher l’infini dans les espaces intersidéraux ou dans l’infiniment petit des microscopes, car « cet infini se trouve dans l’expérience la plus banalement quotidienne, celle que nous faisons de ce qui nous est tout proche, le plus proche, d’ailleurs, le prochain ».

Toute sa démonstration s’ancre dans la réalité de l’incarnation, revient toujours à l’homme, à l’essence de notre civilisation –le « après-vous » de Lévinas qui voyait là sa plus belle expression-, contre le technicisme prométhéen et le relativisme désincarné de notre époque. Oui l’histoire continue, elle n’est pas morte. Espérons qu’elle cesse de se fourvoyer sur ces chemins de perdition qui tentent de délégitimer l’homme.


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