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Romaric Sangars et la radicalité de la conversion

Romaric Sangars et la radicalité de la conversion

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« Nul ne s’allume sans se vouer à propager l’incendie. » Romaric Sangars, dans son roman poétique et métaphysique Conversion paru en janvier 2018, décrit l’itinéraire intérieur d’une vocation vers Dieu, cheminement menant de l’horizontal au vertical. Dans le sombre décor d’une « Europe qui avait été chrétienne, puis était revenue à une religiosité à la fois abstraite et centrée sur le Veau d’or, diffuse, totalisante et floue, avec les Droits de l’homme comme tables de la loi, la Technique en guise de parousie, et quelque actrice milliardaire qui en pouvait être à la fois l’icône, la missionnaire et l’officiante », au sein d’un monde nihiliste où la " Religion Nouvelle " impose le dépassement de « l’homme par un nouveau type, qu’on le décrétât génétiquement supérieur ou socialement parachevé », quiconque désirerait, instinctivement, se munir de la bonne boussole, se heurterait à des obstacles parfois insurmontables. La jeunesse, aujourd’hui, le sait particulièrement ; elle, dont la soif d’absolu se noie souvent dans de vains paradis artificiels.

Le héros de Sangars, qui parle à la première personne, ne fait bien sûr pas exception ; advient pour lui un premier choc, Montmartre, la basilique du Sacré-Cœur, aiguillon extirpant de la torpeur émolliente des plaisirs matériels celui ou celle qui consent à garder les yeux ouverts : « Parce qu’elle prétend nier les réalités invisibles, c’est le réel lui-même que cette génération a transformé en simple arrière-monde d’une comédie numérique jouée sur les réseaux sociaux. Sous la coupole du Sacré-Cœur, ce type d’envoûtement cesse. Il reste un sanctuaire, là, au sommet du " mont des martyrs ", où est contrecarrée cette prédation des apparences. Car si, comme la plupart des phénomènes de masse, comme la plupart des faits engendrés par le capitalisme global, le tourisme dégrade, la basilique fait exception. Ici, on adore. Au lieu de réduire le monde à une collection de clichés, on s’offre soi-même à la vision, dans l’espoir d’être élevé. Et comme, au Sacré-Cœur, l’adoration du Saint-Sacrement exhibé dans son ostensoir est perpétuelle, les clichés, pourtant autorisés ailleurs, sont ici restés prohibés. » Le haut lieu est réceptacle autorisant tous les miracles, tous les retournements, toutes les transsubstantiations, tel un pari pascalien mû en un " joie, joie, pleurs de joie ", pari voulu par Dieu Lui-même dans son eucharistie : « L’expérience que propose ce qui est hissé dans la basilique est celle d’un insondable vertige, car le disque blanc, dans l’ostensoir, matériel, visible, comestible, c’est la chair de Dieu. Trois mots comme une crucifixion mentale. Que le plus haut, le plus distant, se fasse concret, et même trivialement concret jusqu’à se réfugier dans quelques grammes de pain azyme livré à notre faim, à notre instinct le plus purement animal, voilà qui est folie pour la raison, voilà qui est scandale pour la foi, et ce scandale, pourtant, rayonne au point d’éclairer chaque chose d’une lumière neuve. C’est un soleil de chair qui brille au cœur de la basilique, un soleil qui fore en celui qui ose y poser son regard, en celui qui, au lieu de vouloir capturer encore, ose se jeter lui-même au vertige. Alors toute la poussière du dedans est remuée, les débris en soi, reliques ou peaux mortes, sont soulevés dans un souffle, et, au contraire de la numérotation ordonnant les clichés, les éclats mémoriels sont éparpillés hors de toute classification pour se révéler selon des logiques inédites. »

L’antidote aux « trois éteignoirs que sont le matérialisme, l’utilitarisme et la moralisme » est à portée de main et de regard : « Le Verbe s’était fait lumière, celle-ci clignotait, hachurant la nuit athée. » Sangars fait l’éloge de la foudre, éclatante expression de l’incarnation et parabole d’un possible chemin de Damas : « Si nous parvenions à croire à la réalité de tous ceux qui nous entourent, et, au-delà, si nous parvenions à croire aussi à l’existence pleine des animaux, des étoiles et des arbres, peut-être que cette dose mégatonnique de réalité nous soufflerait aussitôt, à moins que Dieu Lui-même ne vînt soutenir notre confrontation. » Illuminant le lecteur d’un feu superbement embrasé, Sangars martèle cette antienne pour convaincre, se convaincre : le Royaume est promis non " pas aux débonnaires " mais aux " violents " qui s’en emparent. Recouvrer l’intériorité dérobée par la conspiration de la société moderne exige le choix de la ligne droite, celui de la radicalité de la foi catholique ; et l’incandescence intérieure qui mène à la mystérieuse immensité de l’Océan, lequel, « même en pleine tempête, conserve, sous les rouleaux de surface, des abîmes de sérénité. »


Entretien avec Romaric Sangars : Les verticaux
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Les verticaux
Les verticaux
Erik Satie toujours précurseur
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