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Sarah Vajda offre sa tragédie à la banlieue

Sarah Vajda offre sa tragédie à la banlieue

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Jaroslav et Djamila, cinquième roman de Sarah Vajda, publié aux éditions Nouvelle Marge, offre un poème tragique aux humbles voués à l’ordinaire de toute éternité. Djamila devient folle à force d’être emmurée vive dans cette vie domestique et islamisée qu’est la sienne dans le neuf-trois de son âge adulte. Jaroslav traverse la France dans son exil, traverse la vie de Djamila. Il est impossible de vivre sans avoir connu l’aventure amoureuse, le grand Amour. Cet homme et cette femme vont jouer aux adolescents, thésauriser quelques instants de bonheur pour mieux cristalliser leur amour. Pour qu’il dure, cet amour, il faut qu’il soit impossible, il faut le rendre impossible, le maintenir impossible. La société postmoderne, en cela, aide bien.

Djamila mérite mieux que Zola

Sarah Vajda signe ici une sorte de roman social. On est en banlieue, dans les milieux populaires issus de l’immigration et de l’exil. On conte ici le destin tragique d’une petite Mila des années 80, qui se sentait française de cœur, de culture… qui se gavait de variété en attendant le prince charmant de la prochaine fête du lac (d’Annecy), et qui après la mort de sa mère, un passage obligé au bled, se retrouve obligée dans une vie domestique de banlieue, « dans une vie à la lessive, au ménage, au repassage, à la cuisine, aux enfants, à l’ordinaire vouée de toute éternité .» On conte ce destin tragique de Jaroslav cherchant à gagner plus en allant travailler plus loin, toujours plus loin… C’est la chute de la province vers le non-lieu de la banlieue, c’est la chute de la patrie vers l’au-delà…

La chute ne nous apprend rien. Ce n’est pas un discours social que Sarah Vajda est venu nous livrer, elle n’est pas venue faire pleurer dans les chaumières, mais faire rêver dans les HLM. Le pathos est vite évacué avec l’ironie qu’il faut, avec une ironie répétée pour disposer d’un refrain. Cité-des-poètes-prends-ton-luth-et-me-donne-un-baiser. Voilà comment on s’affranchit de la misère ordinaire. On ne cherche nullement à s’apitoyer sur les conditions de vie. Pourquoi faudrait-il toujours faire du Zola quand on parle des petites gens ? Djamila mérite mieux que Zola. Elle aura Antigone, la princesse de Clèves, Shéhérazade,…

Pour qu’un amour soit grand, beau, digne des plus belles tragédies, il faut qu’il soit impossible. Une âme ne s’élève qu’à la condition de désirer l’inaccessible. Il fallait que l’amour de Jaroslav et Djamila reste chaste, non consommé pour offrir une vraie tragédie aux personnes ordinaires. Tout le monde peut vivre le grand Amour, tout le monde doit le vivre au moins une fois dans sa vie pour être amputé de ce qui nous rend trop entier, trop suffisant. Djamila mérite mieux que le trash des petites bourgeoises d’aujourd’hui qui se prennent pour des princesses.

Pop poésie

Je n’aime pas beaucoup distinguer la forme et le fond. En effet, j’ai toujours pensé que c’était une seule et même chose. Incarnation est le maître mot. Et le style de Sarah Vajda fait véritablement corps avec l’histoire qu’elle raconte. Il faudrait dire le texte, le slamer parfois, le scander, le marmonner, le souffler, le respirer. De la même façon que Djamila mérite mieux que Zola ou le trash d’aujourd’hui, elle mérite aussi mieux que l’argot qu’un journaliste mettrait dans sa bouche. Sarah Vajda s’est dotée d’un narrateur comme d’un conteur, qui dissimule ses émotions dans l’ironie, qui utilise l’esprit pour plus de pudeur.

Jaroslav et Djamila est un roman qui trotte dans la tête longtemps après la lecture finie. Céline avait sa petite musique comme il aimait le dire, Vajda a sa poésie pop. Langage parlé ? Non, langage parlé-écrit-récité-ré-écrit-chanté. Il y a des refrains, ou plus exactement, comme chez Wagner, des leitmotivs qui viennent quand il le faut nous remettre en romance. Il ya les formules qui se posent là où l’ellipse nous fait entrer en poème. Il y a, avec une grande générosité, toute une culture qui vient poindre, qui montre que même dans le milieu le plus populaire, l’histoire d’amour nous hisse au rang des grandes tragédies de l’histoire des civilisations, de la littérature, de la musique…

Allez pour le plaisir : « Le sort frappe sur tous les fronts… Je me crois de taille et d’estoc à le réduire en bouillie. Effet retour, c’est moi qui me retrouve cuite, recuite. Grillée. Fichue. Foutue. Out of order. Casablanca, été de mes quinze ans. Le béton fait son entrée dans ma vie. Il n’en sortira plus. Casa ou le Neuf-Trois, kif kif, mes frères… Pas la peine de monter la zick, le plain-chant des plombiers, et glou et glou, vient à bout de tout, de vos nerfs, de vos rêves, comme l’odeur des voisins rend inutiles encens et papier d’Arménie. Là-bas, ici, la même merde, à l’huile, eh oui ! Il en faut pour les poignées d’amour, promener ses appâts devant les hommes ; et eux, il leur en faut de l’huile pour faire briller leurs muscles et le reste… Le Maroc, harissa couleur sang et huile, la cuisine, le corps… »

Sarah Vajda, fidèle à son amour du théâtre, se paye même le luxe de basculer une douzaine de pages de son livre sur les planches. Un dialogue surgit pour régler son compte à toutes les théories, tous les principes, qu’ils soient anciens ou modernes, au profit de la vie d’une femme. Le narrateur qui joue l’ancien et Nico qui joue le moderne s’amusent devant Djamila et pour Djamila, à faire le procès d’oncle Hafez qui la maria de force. Et Djamila de déclamer sa vie, de se faire verbe pour ses interlocuteurs à leur tour, spectateurs, à leur tour, amoureux.

Et c’est ainsi que l’ordinaire fut mis en poème. Et je ne peux m’empêcher de songer au poème bien nommé « l’étrangère » d’Aragon : « et la plus banale romance m’est l’éternelle poésie ». Cela tombe bien puisqu’Aragon avait décrété que le plus grand roman d’amour de tous les temps est Djamilia. On n’en est vraiment pas loin…


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