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Sébastien de Courtois nous écrit depuis le Bosphore

Sébastien de Courtois nous écrit depuis le Bosphore

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Nous retrouvons avec plaisir Sébastien de Courtois dans Lettres du Bosphore après son Sur les fleuves de Babylone, nous pleurions, superbe ouvrage commenté pour Mauvaise Nouvelle qui décrivait le crépuscule, la tragédie, la disparition inéluctable des Chrétiens d’Orient dans l’indifférence du monde. Notre auteur écrit si bien qu’il nous fait aimer, de son verbe, ces terres situées à la frontière de l’Occident et de l’Orient : « Ce n’est pas l’Anatolie, ce Levant singulier où je me suis égaré sur les routes de la foi, cherchant ce qui n’existe plus et croyant être la réincarnation d’un roi omnipotent du lac de Van, une terre où les hommes ont marqué le sol d’une empreinte indélébile, bras et soldats, maçons et marchands, routes et villages. Ici, c’est autre chose, la démesure du continent empêche l’identification tant le rapport au moi serait déplacé, ridicule même si l’on considère ces étendues que rien n’arrête. » La Turquie, pour lui spécialiste reconnu des Chrétiens d’Orient ou, plus précisément, des « Chrétiens en Orient » tant leur survie est désormais hypothétique, est son pays d’adoption depuis près de dix ans.

La mort dans l’âme, Sébastien de Courtois qui vit à Istanbul, ville-monde où se mêlent influences romaine, byzantine, occidentale par les croisades, et ottomane, constate que la folie islamiste et l’hubris du sultan Recip Erdogan y font désormais régner peur, angoisse et « lendemains sans suite où l’espoir se consume sur l’autel du pouvoir ». Depuis l’élection du Parti de la justice et du développement (AKP), le 3 novembre 2002, la contre-révolution islamique d’Erdogan s’échine à démanteler les principes de la République laïque imposés en 1923 par Kemal Atatürk, peu de temps après la chute de l’Empire ottoman en 1918. En Turquie, la simple contestation et le principe élémentaire de la réflexion individuelle sont désormais proscrits par ce pouvoir obscurantiste. « Les jours heureux d’Istanbul fanent comme une rose du Levant. » Et les Européens, comme toujours, sont frappés de cécité, coutumiers de leur déni de réalité, de leur péché de fatigue. L’on ne jurerait d’ailleurs pas qu’ils n’acceptent un jour d’intégrer la Turquie au sein de cette chose informe, sans âme, sans projet et sans périmètre qu’est l’Union Européenne.

Ecoutons notre stambouliote chanter son amour du Bosphore, cette limite entre continents asiatique et européen : « Le Tur Abdin est une région de monastères, les derniers en activité pour la Turquie. Depuis des siècles, les Chrétiens syriaques y persistent malgré des problèmes de cohabitation avec les Kurdes, avec les Turcs, pour des questions de voisinage, la lutte pour la propriété, la résistance au nivellement culturel, à l’extermination. Une région où l’humain reste au centre d’une vie spirituelle, loin de la politique et du bruit, dans des ermitages que l’on peut visiter, dans une église fraîche aux murs épais. Ces Chrétiens d’Orient parlent plusieurs langues, dont un dialecte araméen, le turoyo, le kurde, le turc et parfois l’arabe pour les villages proches de la Syrie ou de l’Irak. Leur histoire, ancienne, plonge ses racines jusqu’à Antioche, Edesse -Urfa aujourd’hui- et Nisibe, autant de cités qui ont participé à l’éclosion du premier christianisme hors de Jérusalem. Vignes, pistachiers, amandiers, oliviers et cerisiers poussent en abondance. Le début du printemps y est humide, l’été brûlant. Ce sont des collines aimables, des vallées peu profondes cultivées en terrasse, celles d’un vaste plateau calcaire où les couvents ont fleuri dans l’ombre de Byzance. Il n’est pas rare qu’une église de village puisse remonter au IVème ou au Vème siècle. » Dans le contexte de régression auquel le pays doit faire face, Sébastien de Courtois insiste nolens volens sur la joie de vivre des Turcs qui l’incite à garder le cap et à demeurer en Turquie : « Je continue à aimer ce pays de toute mon âme. Le pays vibre et je serai l’un des derniers à m’envoler ailleurs. J’aime cette folie des grandeurs, cet appétit de vie et le pendant qui va avec, celui de la violence. L’un n’allant pas sans l’autre. Nous ne sommes pas dans un pays feutré, dans un pays scandinave où le principe de bonne gouvernance permet la gestion pacifique des rapports entre groupes sociaux, ethniques et confessionnels. Ici, les tensions sont radicales, elles sont raciales et religieuses, souveraines et identitaires. Elles balancent entre gestion du refoulé et révisionnisme, entre savoir et ignorance, malgré une jeunesse dynamique n’aspirant qu’à la prospérité. » Si le défi de la fidélité semble de taille, notre écrivain veut rester ferme sur les valeurs et ne pas se laisser impressionner par le hurlement des loups : « L’abandon serait la pire des choses, encore faut-il survivre, tenir encore un peu. »


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