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MN prend la marge et revient en septembre


Sortir du recyclage, prendre la marge (épilogue)

Sortir du recyclage, prendre la marge (épilogue)

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Prendre la marge


Dans les trois épisodes précédents, nous avons vu comment la sortie de l’Histoire se manifestait notamment par la dissolution du mal dans le camp du bien, la disparition des héros et la suprématie du consommateur. Nous avons ensuite observé le recyclage perpétuel d’un monde révolutionnaire ayant renoncé à l’éternité. Enfin, nous avons identifié et neutralisé ce péché de réactionnaire qu’est le refus de participer, comme un piège tendu à l’intelligence. Il ne nous reste plus qu’à conclure par la fuite. La suite et la fin de ce feuilleton de la pensée, c’est la fuite. Il nous faut prendre la marge.

Entrez en aventure, optez pour la marge ! Bien plus qu’un slogan, c’est la seule issue honnête pour ceux qui ressentent la nécessité d’agir dans leurs entrailles. Nous n’avons plus qu’à faire de l’art avec ce que nous avons reçu. Oser assumer le tragique d’une vocation et ne jamais renoncer à agir à son service. Le dilemme consiste à trouver le lieu possible de cet agir, le lieu où nous avons le culot d’exister, donc le devoir. Agir nous fait participer et le monde en progrès cyclique nous en empêche. Le dilemme se résout dans la fuite perpétuelle, tant que le monde tournera sur lui-même, l’idée serait de reconstruire le monde hors de lui. Nous voilà partant ainsi peindre dans nos cavernes méprisés par ce world in progress qui s’adore lui-même comme Narcisse. Notre cri est fait pour les déserts. Rendus dans la marge, lieu qui rend à nouveau possible la pensée, la création et pourquoi pas la beauté, il nous faudra supporter la condescendance à la fois des modernes et des réactionnaires. Les premiers psychologiseront sur cette attitude don quichotesque en vous souhaitant de régler vos problèmes. Les seconds vous railleront avec un peu de condescendance et vous demanderont "pourquoi vous faites-vous tant de mal". Comment faire comprendre ce qu’est une vocation, celle de vivre, d’être à l’œuvre ? Comment faire comprendre ce qui s’impose à nous comme nécessité d’écrire, de peindre ou de faire la guerre ? Cette nécessité de l’existence, de faire quelque chose de ses 20 000 jours maxi d’âge adulte.

Là où la réaction a raison, c’est que nous ne pourrons pas changer le monde, puisqu’il s’amuse à « changer sans changer » maintenant et tout le temps. Mais l’objectif de cette fuite, c’est de nous redonner une trajectoire en rupture avec le cercle infernal, la fuite c’est oser risquer une suite. L’artiste véritable ne peut être qu’un aventurier. Car penser est une aventure. Un artiste ne peut pas réellement être réactionnaire. S’il en ressent le vertige, il fera de cette matière une narration. De nombreux symboles dans l’art et la littérature sont là pour nous conforter dans ce choix d’agir, de construire et reconstruire hors du monde, à ses bords. Quand on s’appelle volontairement Friche, déjà ce ne peut être que pour savourer l’ironie d’être contenu dans la marge et célébrer son tragique. Prenons également ce jardin de Déméter (mot grec qui signifie "Terre-mère", déesse de l'agriculture et des moissons) qui était cette partie de terre au fond des jardins que les propriétaires devaient laisser à l’abandon. De fait, ce jardin de Déméter constituait le lieu où toute culture devenait possible. Alain Santacreu avait lui-même choisi comme symbole de la contrelittérature la Talvera. La Talvera est en Occitanie cette bande de terre non cultivée au bord des champs et qui permet le retournement du sillon. Dans les deux cas, nous comprenons que la marge est le lieu qui rend possible une action.

Quelle forme peut prendre cette marge ? Aujourd’hui et maintenant, comment peut-on repérer ce lieu de l’agir qui ne serait pas lieu de la collaboration au progrès perpétuel mais serait tout-de-même possibilité de rendre grâce ? C’est le lieu où le monde peut être reconstruit hors de lui. À chacun de trouver sa marge, son moyen d’agir pour exister. Cela fait une dizaine d’années que les artistes et penseurs des contraires sont sortis des grottes construites à la va-vite après soixante huit. Dix ans qu’Internet nous offre sa large marge et nous interdit de fait de ne pas exister. À chacun son boulot. Le notre est d’exister, celui du monde de nous en empêcher. Internet nous renvoie à un devoir d’apparaître sur scène, d’avoir le culot d’exister, d’avoir à portée de main l’infinie prétention d’agir de façon indélébile sur le monde, d’être la petite tache dans la large marge, l’infinie prétention d’être à l’œuvre. Des blogs des années 2000 aux réseaux sociaux en passant par les diverses revues et magazines en ligne, nous avons désormais le devoir de rendre public ce que nous faisions et pensions dans nos cavernes. Ce n’est parfois qu’exister entre nous devant tous et mettre en œuvre une solidarité entre ceux qui sortent des cavernes politiques de mai soixante huit.

Reconstruire le monde, c'est d'abord en sortir, rebâtir le monde hors de lui. Un monde à côté, non pas un monde opposé, contraire et sectaire, mais le monde hors de lui, un monde de sauvetage. Nous devons être les agissants du hors système, du hors contrat, du hors-jeu, de la communauté, du village, de la famille. Sans se focaliser uniquement sur Internet, nous pouvons constater comment le monde se reconstruit hors de lui par la présence dans la moindre ville moyenne d’une ou plusieurs écoles hors contrats. Il faut renoncer à changer le monde de l’intérieur. Cela donne le tournis. C’est en dehors qu’il faut agir. De même, toutes ces communautés religieuses dans l’Église qui se mettent en marge des diocèses, sont autant d’initiatives qui ont permis à chaque siècle et particulièrement aujourd’hui, de renouveler l’Église sur ses marges. Rien ne grandit dans l'ombre des systèmes, rien n'y naît ni ne pousse, il faut devenir incontournable en dehors.

Dans le domaine littéraire, Marc Edouard Nabe est le parfait modèle de l’artiste qui accepte l’aventure et prend la marge. Il a l’intime conviction d’avoir la vocation d’écrire et aucun échec ne l’a arrêté. Pour renaître il crée l’anti-édition, bien en marge du boulevard Saint Germain, reprend toutes ses billes, ses droits d’auteur. De même, il choisit Aix en Provence pour exposer ses peintures et insulter le tout paris comme un Dada. Le message est clair : aucun éditeur, aucun commissaire d’exposition, aucun journaleux ne l’empêchera d’exister. Penser également que c’est à Cluis dans le Berry qu’un colloque international a eu lieu en septembre sur l’œuvre d’Andréï Makine réunissant chercheurs d’Australie, d’Allemagne, de Pologne, etc. On pourrait même aller chercher le mouvement de la droite forte comme exemple. En effet, cette dernière a choisi la Sologne pour sa première fête anti-fête de la rose, fête de la violette. Le centre mou de ce world in progress peut se recycler tranquille, il ne se passe des choses qu’à sa marge, là où l’énergie cinétique peut redonner une trajectoire, celle d’une aventure humaine.

Soyons certains qu’un jour le monde en progrès appellera cette marge prison ou camp, et qu’il sera de notre devoir d’y être. La marge est le lieu de l’action de grâce, le lieu où nous pouvons et devons agir pour rendre compte de nos dons reçus. C’est également le lieu de construction de l’Arche humaine, l’Arche de la pensée humaine. Avec nos trucs et nos machins dissidents et hors contrats, nous bâtissons finalement un monde de sauvetage. Laissons le monde moderne mourir pendant qu'on n’y est plus.

Sortir du recyclage, prendre la marge (3/3)
Sortir du recyclage, prendre la marge (3/3)
Sortir du recyclage, prendre la marge (1/3)
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Editions Nouvelle Marge
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