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Suarès, miroir du temps

Suarès, miroir du temps

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Stéphane Barsacq récidive, à notre grande satisfaction. Après avoir publié aux Belles Lettres l’ouvrage Contre le totalitarisme, textes politiques d’André Suarès, commenté pour Mauvaise Nouvelle, il nous propose Miroir du temps, recueil de textes, méditations, portraits de ce polémiste, philosophe, critique littéraire et musical qui porta vers les sommets la littérature et la culture françaises. Barsacq s’interroge sur l’identité réelle de cet esprit éclectique et inclassable : « Que n’a-t-on dit de lui ? Au choix, et tout ensemble qu’il fut un héros de la solitude, un aristocrate de la vie spirituelle, le grand écrivain le plus méconnu de son siècle. Certes. Mais encore ? Qu’il fut un D’Artagnan ascétique, un Alceste tiré à quatre épingles, un entrepreneur en admirations. » Suarès, génie précoce qui reçut le Premier Prix au Concours général à l’âge de quinze ans, se livre, dans un courrier, à l’exercice d’introspection : « Je connais désormais la sphère où se meut toute mon œuvre, avec ses pôles opposés, et ses contradictions. Je suis le sceptique absolu, qui rencontre Dieu partout et le crée partout par l’amour et la pensée. Voilà mon fond, depuis les premiers essais où le pressentiment est à peine un frisson de l’instinct, jusqu’à celles où je suis, qui sont enivrées de connaissance. Je ne pense pas qu’on puisse trouver un moderne qui soit, de bien loin, un Grec, un vieil Ionien de ma sorte et de la plus haute antiquité. Comme je suis à l’aise entre Eleusis et Delphes, et d’Olympie à l’Hymette. Toutefois, Jésus, la Vierge et les autres dieux du cœur palpitant sont aussi dans mon Olympe. »

André Suarès écrit à Stefan Zweig en 1923 : « J’ai fait de tout, de la mathématique à la philologie, de la médecine à la musique. Et j’ai tout tourné en poème. Personne, de mon temps, n’a eu l’esprit moins soumis à la spécialité ou à la doctrine. Mon œuvre est un vaste poème de la connaissance. Comme à un vieux Grec de l’Occident, tout est poésie à mes yeux, mais poésie de Psyché, qui cherche l’Amour dans le palais de la Métaphysique. » S’adressant en 1924 à l’écrivain Romain Rolland : « La vie, en me dépouillant de toute espérance, a sans doute exalté toutes mes illusions ; mais elle m’a terriblement instruit. Je ne suis réellement qu’en esprit. Tout ce qui me sépare de l’esprit me met au supplice. De plus en plus, je me suis rendu compte de mon être véritable : un homme du VIème siècle avant Jésus-Christ, qui voit partout les dieux, et qui ne peut voir qu’eux. » En 1932, il confesse à l’écrivain Gabriel Bounoure : « Je n’ai jamais écrit une ligne que pour être. Ni pour plaire, ni pour déplaire ; ni pour faire un gain, ni pour quelque autre motif que ce soit autre que de faire naître les roses du sang. Mais enfin, il m’a fallu choisir entre la rose qui tourne en blé de pain et la rose bien plus réelle qui n’est qu’un parfum de lumière. »

La figure de l’artiste est pour lui la plus grande à condition d’en garder l’éclat de la pureté : « Pour l’artiste, il vaut peut-être mieux vivre au café, si misérable que soit cette traînerie dans l’ornière, que dans le monde. Il ne faut rien à l’artiste que de pouvoir vivre en esprit, sans souci qui abaisse. La misère le tue ; mais le luxe le dépouille et l’avilit. Le luxe est pour les charnels. Le paradis est un lieu pur, d’où l’idée même du luxe est absente. Le luxe ne corrompt pas l’art seulement : il dégrade l’artiste. »

Ses objets d’admiration sont légion, parmi lesquels le géant Dostoïevski : « Il est cruel que l’homme ne s’achève réellement que dans le tourment et dans la peine. Pour entendre Dostoïevski, il faut avoir beaucoup souffert : ou dans la chair, comme les malades et les pauvres ; ou dans l’âme, comme les offensés de tout genre, les victimes des passions, de la cité et des hommes. Enfin, les plus près de Dostoïevski, les grands souffrants de la connaissance ; ceux qui souffrent dans leur être éternel, tous ceux qui ont eu Dieu ou l’ont espéré, et qui l’ont renié ou perdu […] Au noyau de Dostoïevski et de ses héros, qui sont tous des jeunes gens, il y le moi, l’individu. Nul n’a le sentiment plus absolu de la personne humaine. Nul, en ce sens, n’est plus artiste. L’art, c’est moi. La religion, c’est le moi divin. Dostoïevski est le plus religieux des poètes. Dante l’est moins que lui, étant plus théologien et plus politique. Il est l’opposé de Tolstoï et des bouddhistes : il ne veut jamais anéantir l’individu ; il a donc horreur de tout anéantissement. Il aspire à réaliser l’individu homme, à l’accomplir dans l’individu parfait qui est Dieu. »

En 1946, il écrit son Hommage à Paul Verlaine qu’il vénérait : « PAUVRE LELIAN, vous auriez plus de cent ans et vous êtes toujours le plus jeune. La poussière des modes vaines se dissipe devant Verlaine. Qu’on revienne en lui à ce qui compte : la passion, l’émotion humaine, le génie de la forme et de l’harmonie : l’art enfin. Ce vagabond, ce malade, ivre d’absinthe et de mélancolie, si fier dans la fange, ce lit de prostituée dans un taudis, est le plus grand musicien de la langue française. Il va de la chanson, fleur des villes ou des champs, à la messe de la douleur, de honte et des morts. Son lied est une conquête. Inoubliable Verlaine, sanglot de la musique des mots, du péché ou du crime innocent. »

Sur Péguy, l’un de ses maîtres : « Dans la France, Péguy voit toujours le soldat de la cause idéale, qui est la justice, miles Christi. Elle ne lui serait pas si chère, toute paysanne, toute terre, toute solide qu’elle est, si elle n’était pas encore plus une patrie mystique : il finit par la confondre dans un miracle de femme, Jeanne d’Arc. Ainsi, les mystères de Péguy sont la conversation intérieure de la patrie avec elle-même ; et c’est la plus durable beauté que je leur trouve. »

En 1912, Suarès publiait Beauté de la danse dans la NRF et voici ce qu’il décrivait : « Qu’une belle danse est belle ! Quel retour à l’allégresse primitive. Les enfants ne dansent-ils pas, plutôt qu’ils ne marchent ? Et les oiseaux ? Mais encore plus, les amoureuses. Jamais femme amoureuse ne marcha […] Enivrante, enivrée, la jeune danseuse est la rose d’amour, ou le lis, ou le narcisse : toujours la fleur. Les jambes et les bras sont ses pétales ; et les mains, ses blanches anthères. Sa sueur est ce sucre de parfum que quête l’abeille. Le feu de ses yeux, et ses lèvres ouvertes sont l’ardeur de la fleur. Et toute la tige brûle. Mais le sourire, surtout, qui dira toute la vertu du sourire ? »

L’ouvrage ne cesse d’éblouir le lecteur, par sa profusion, sorte de corne d’abondance.  Sa galerie de portraits s’ouvre sur un vaste espace d’où jaillissent les pépites lumineuses : Saint Paul, Saint Augustin, Wagner, Pascal, Stendhal, Véronèse, Bossuet, Thérèse d’Avila, Barbey d’Aurevilly, Voltaire, Spinoza, Bergson, Cervantes, Cézanne, Picasso, Marie Laurencin, sans omettre les classiques Pétrone, Sénèque, Suétone … Prouesse de Suarès, créateur d’un élégant ballet des siècles et des cultures, qui sait par la magie des mots créer l’harmonie entre les arts divers, la littérature et la peinture, la danse et la musique, la philosophie et la danse. Il révèle à nos âmes ébranlées, depuis si longtemps déshabituées de la beauté, toutes ces correspondances poétiques dont il extrait le suc du génie : « La statuaire avec la couleur, le peintre non moins que le musicien, tous les arts concourent à la danse. Le poète seul se tait. Si possible, que se taise aussi la pensée. Le monde est un spectacle, où la pensée n’est présente que pour anéantir la joie. La pensée a trop de poids. Ne plus être qu’un miroir, est le vœu de l’esprit qui contemple. » La contemplation comme le sentiment de l’admiration, tous deux délaissés par les siècles derniers qui sont ceux de la matière reine, constituent ces trésors qui nous font tant défaut.

Suarès, « quand il ne serait plus », désirait qu’on le mît en terre chrétienne, aux Baux de Provence qu’il avait tant aimés : « Quelle que soit la forme de mon espérance ou de ma foi, j’aime Jésus, je suis fidèle à toute la beauté chrétienne. Elle est la source de la bonté humaine. Où elle n’est pas, la barbarie est toujours proche, avec ses gardes du corps, légats de l’enfer, l’orgueil et la cruauté. A moins d’une âme chrétienne, on n’est pas tout à fait de France, ni vraiment homme en effet. Comme tous les enfants de Dieu, je cherche le sein du Père – et j’attends le Paraclet. »

Le poète, qui fit porter l’épitaphe « CAËRDAL Il n’a vécu que pour l’amour et la beauté » sur sa pierre tombale, ne donnait-il pas en ces derniers mots le secret de son âme : « En somme, on ne fait vraiment fortune en tout ordre que si l’on est fortement né pour les soucis vulgaires. Les royaumes de la beauté, de la tendresse et de l’esprit exigent d’autres conquérants et d’autres soins » ?


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