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Thomas d'Aquin et la logique d'Aristote

Thomas d'Aquin et la logique d'Aristote

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I. Thomas d’Aquin adopte les analyses d’Aristote en logique

Comme Aristote, saint Thomas est un réaliste : il ne sépare pas empirisme et métaphysique mais il pense que les choses existent, réellement et distinctement, en dehors de nous ; que le monde a un sens ; que le réel est intelligible.

Et surtout, à l'origine de nos connaissances naturelles, on trouve l'expérience sensible, l'observation : l’induction.

Contre les théologiens volontaristes, majoritairement augustiniens, qui s'en effarouchaient, il intègre dans sa synthèse les thèmes grecs de l'ordre naturel et du droit naturel. Il montre que ces conclusions s'harmonisent avec une théologie chrétienne bien comprise.

Thomas s’oppose donc au courant augustinien qui nie l’autonomie de la loi naturelle mais rappelle en dernière instance que cette loi naturelle est créée par Dieu, bien qu’on puisse la découvrir sans croire en Lui.

La logique est la clé de voûte de toute cette philosophie : de tous discours humain. Nous avons très brièvement évoqué plus haut (Episode 3) les découvertes d’Aristote en logique, particulièrement sa formulation de l’induction[1] déjà indiquée par Socrate.

Nous nous contenterons ici de quelques passages issus des commentaires de Thomas d’Aquin sur les traités logiques d’Aristote.

Selon Thomas d’Aquin, le mode, en philosophie, désigne le mouvement naturel de la raison pour s’unir au vrai, au bien, au juste[2], selon qu’il s’agisse de la raison spéculative ou de la raison pratique (agir, faire).

Dans son commentaire de la Métaphysique d’Aristote (Livre II, Leçon 5, n° 331 à 335), Thomas expose les divers modes erronés que les hommes peuvent suivre durant leur vie. Il rappelle que le bon mode de procéder ici-bas consiste à aborder l’étude de la philosophie par la logique avant toutes les autres sciences.

En effet, Thomas d’Aquin à la suite du grec Aristote, rappelle que le mode commun selon lequel la raison naturelle procède commande le savoir humain en général.

Avant de faire de la philosophie, il faut savoir comment fonctionne la raison d’abord d’une manière commune, et ensuite comment cette raison fonctionne d’une manière spécifique dans chacune des sciences humaines possibles. Il s’agit ici de pouvoir exercer et développer nos facultés conformément aux prescriptions de notre nature. Ce qu’il faut donc retenir ici, c’est qu’il faut apprendre les principes communs de la logique avant d’aborder les autres connaissances car la logique transmet le mode commun de procéder dans toutes les autres sciences.

Autrement dit, Thomas d’Aquin donne dans ces commentaires d’Aristote le point de départ de la pédagogie réaliste et catholique basée sur le sens commun.

Dans son Proème du Peri Hermeneias, Thomas redonne ces principes communs de la logique en faisant référence au De Anima d’Aristote (Livre III, 6) : l’intelligence humaine procède selon trois opérations fondamentales. La logique a pour principes communs trois opérations de la raison qui sont : la définition, l’interprétation et l’argumentation.

« #1. — Comme le dit le Philosophe, au [livre] III [du traité] De l'âme, il y a deux opérations de l'in­telligence: l'une, bien sûr, dite intelligence des indivisibles, [est celle] par laquelle l'intelligence saisit l'es­sence de chaque chose en elle-même; l'autre est l'opération de l'intelligence [par laquelle] elle com­pose et divise. On ajoute aussi, toutefois, une troisième opération, raisonner, où la raison va du connu à la recherche de l'inconnu. Entre ces opérations, néanmoins, la première est ordonnée à la seconde: car il ne peut y avoir composition et division, sinon d'[essences] simples [déjà] saisies. La seconde, ensuite, est ordonnée à la troisième, car c'est d'une vérité connue, à laquelle l'intelligence adhère, que l'on doit partir pour obtenir une certitude sur des [choses] inconnues.

#2. — Comme, par ailleurs, la Logique se dit science rationnelle, sa considération porte nécessaire­ment sur ce qui appartient aux trois opérations de la raison mentionnées. Pour ce qui est, donc, de ce qui appartient à la première opération de l'intelligence, c'est-à-dire, pour ce qui est conçu par une in­tel­ligence simple, Aristote en traite au libre des Attributions[3]. Pour ce qui est, ensuite, de ce qui appartient à la seconde opération, à savoir, pour ce qui est de l'énonciation affirmative et négative, le Philosophe en traite au livre Sur l'interprétation. Pour ce qui est, ensuite, de ce qui appartient à la troisième opération, il en traite au livre des Premiers [Analytiques] et dans les suivants, où il s'agit du raisonnement tout court, puis des diverses espèces de raisonnements et d'arguments, moyennant lesquels la raison va d'une [chose] à une autre. C'est pourquoi, en conformité avec l'ordre men­tionné des trois opérations, le livre des Attributions est ordonné au livre Sur l'interprétation, qui est ordonné au livre des Premiers [Analytiques] et aux suivants. » (Traduction Yvan Pelletier, Édition numérique, http://docteurangelique.free.fr,).

Il va de soi que la première opération désignée ici par intelligence des indivisibles indique l’induction progressive des moyen-termes de nos raisonnements.

Il réitère cette exposition dans la Somme Théologique : « Dans la raison spéculative sont premièrement la définition, deuxièmement l’énonciation, troisièmement le syllogisme ou l’argumentation » (Ia-IIae, qu. 90, a. 1, ad 2um).

Que ce mouvement inductif soit graduel, cela est manifeste dans ce passage :

« Puisque l’intellect humain passe de la puissance à l’acte, il ressemble pour une part à toutes les choses soumises à la génération, qui n’atteignent pas d’un seul coup leur perfection, mais l’acquière par des actes successifs. C’est d’une manière semblable que l’être humain ne possède pas d’un seul coup, dans sa première appréhension[4], une connaissance parfaite de la chose. Mais d’abord il appréhende quelque chose d’elle, à savoir la quiddité[5] de la chose elle-même, qui est l’objet propre et premier de l’intellect ; ensuite il comprend des propriétés, des accidents et des rapports divers qui entourent l’essence de la chose. Pour cela il est nécessaire qu’il compose ou qu’il divise[6] un concept avec un autre ; et qu’il passe d’une composition ou d’une division à une autre, ce qui est raisonner[7]. » Thomas d’Aquin, Somme Théologique, Ia, qu. 85, a. 5, c.

La définition est ainsi ordonnée à l’interprétation qui est ordonnée à l’argumentation. En effet, sans interprétation, il n’y a pas de problématique. Et il n’y a pas non plus d’interprétation sans définition préalable puisqu’alors on ne saurait pas de quoi on parle et par conséquent on ne pourrait pas établir les enjeux.

On comprend qu’il faut aller aux causes ultimes et savoir ce qu’est cette première opération de la raison. Cette opération de définition est bien le point de départ de toute réflexion humaine.

Dans son Commentaire de la Physique d’Aristote, Thomas expose les éléments de ce mode commun de définir (Livre I : n° 1 à 8).

1° Pour définir, l’homme va naturellement du plus connu au moins connu. Autrement dit du moins connaissable en soi au plus connaissable en soi. « Il nous est inné que dans la connaissance nous procédions en partant des choses qui nous sont les plus connues pour aller vers celles qui sont connaissables en soi ».

2° Or, les réalités qui sont premièrement connues de nous sont sensibles : connaissables par les cinq sens. On va donc du sensible à l’intelligible[8]. Le point de départ de la connaissance humaine, de toute science valable, c’est de partir des choses sensibles : on va en effet naturellement du singulier à l’universel.

3° Pour intelliger les choses extérieures, on va du commun à la différence (ou au propre).

4° Dans ce processus, on va du confus au distinct.

Pour résumer, l’opération de définition, première des opérations intellectuelles, consiste à :

1) Aller du plus connu de nous au plus connaissable en soi ;

2) Aller du sensible à l’intelligible, car les choses sensibles sont plus connues de nous ;

3) Aller du commun au propre de la chose que l’on définit : c’est cela l’intelligence du réel. Cette division, ou analyse, s’opère jusqu’à « l’intelligence des indivisibles par laquelle l’intellect saisit l’essence des chaque chose en elle-même ».

4) Aller ainsi du confus, au distinct. Car au départ les essences sont indifférenciées dans le commun.

Et puisque l’opération de définition est un mouvement, et que ce mouvement nous conduit à l’intime des choses pour y lire leur essence, cette opération de définition a été appelé par Aristote « induction » (épagogè : « conduire dans »). Le thomisme authentique recommande donc de définir en partant des choses sensibles.

De multiples références viennent confirmer ces passages. Nous n’en donnons ici que les plus significatives.

« Nous devons donc diviser la logique en fonction de la diversité des actes de la raison. Or il y a trois actes de la raison, dont les deux premiers sont de la raison entant qu’elle est un certain intellect. Une action de l’intellect est l’intellection des indivisibles ou incomplexes, selon qu’elle conçoit ce qu’est une chose et cette opération est dite par certains information de l’intellect ou représentation par l’intellect, et à cette opération de la raison est consacrée la doctrine qu’Aristote expose dans le livre des Prédicaments. La seconde opération de l’intellect est la composition ou la division de l’intellect, où se trouvent le vrai et le faux, et à cet acte de la raison est dédiée la doctrine qu’Aristote rapporte dans le livre de l’interprétation. Le troisième acte de la raison est selon ce qui est propre à la raison, à savoir discourir d’un point à un autre, pour, à partir de ce qui est connu parvenir à la connaissance de l’ignoré, et à cet acte est dédié le reste des livres de la logique. » (Commentaire des Seconds Analytiques, proème, n° 4. Traduction de Guy Delaporte, 1999 : http://docteurangelique.free.fr/livresformatweb/philosophie/Seconds_Analytiques.pdf).

Toujours dans ce commentaire d’Aristote : Commentaires des Seconds Analytiques (I, Lectio 30, n° 251) : « Il est impossible de contempler les universels sans induction ». « Les universels d’où procèdent la démonstration scientifique ne nous ont pas connus si ce n’est par induction » (n° 252).

La logique souffre d’une désinformation en Occident, surtout depuis Descartes. La logique n’est pas (pas plus que la grammaire) premièrement un ensemble de règles de raisonnement, apprises par cœur et appliquées mécaniquement : elle est d’abord une transcription de ce que l’homme vit. On est logique avant tout avec le sens commun, comme on est intelligent avec ses yeux et ses oreilles : par induction personnelle.

Le terme logique est un terme grec mais la signification occidentale est surtout latine. Aristote a utilisé le terme d’organon (outil) et désignait ce qu’on appelle la logique par le terme de dialectique hérité de Platon. Certains commentateurs ont aussi utilisé le terme de philosophie rationnelle (objet : relation de raison).

La logique est donc une étape dans l’usage droit de la raison, et non une fin en elle-même, comme a pu la présenter la scolastique décadente. Thomas d’Aquin précisait : « sed ut adminiculum quoddam ad alias scientias ». (In Boethii de Trinitate, V, 1, ad 2um[9]). La logique est donc un tuteur pour raisonner en vérité (selon le titre du manuel d’introduction de Bruno Couillaud). Thomas d’Aquin suit fidèlement Aristote pour dire que la logique est l’instrument de toutes les sciences.

C’est pourquoi l’apprentissage du mode commun doit précéder l’étude de toutes les sciences particulières. Ici encore, Thomas d’Aquin adhère à l’analyse d’Aristote[10]. Bien entendu, comme elle ne peut manifester ses opérations dans le vide, on pourra aussi aborder d’autres sciences, surtout la philosophie de la nature. Mais la logique devra être privilégiée dans un premier contact avec la philosophie.


II. Quand les thomistes « officiels » sont plus platoniciens qu’aristotéliciens

À suivre…


[1] La définition précise du processus inductif dépasse le cadre de ces brefs articles : un futur ouvrage développera les étapes du mode de procéder inductif et manifestera comment tous les « philosophes » modernes et contemporains le nient d’une façon ou d’une autre, pour fonder le libéralisme libertaire.

[2] Il va de soi qu’il s’agit ici de définitions objectives précisées avec les caractères d’universalité et de nécessité.

[3] Praedicamentorum.

[4] 1ère opération.

[5] La définition essentielle de la chose.

[6] 2ème opération

[7] 3ème opération.

[8] « Et principium cognitionis nostrae est a sensibilibus (…) quia sensus cognitio, quae est singularium, praecedit cognitionem intellectus in nobis, quae est universalium ». In Physicorum, I, Lectio 1.

[9] http://docteurangelique.free.fr/bibliotheque/opuscules/69latrinitedeBoece.htm

[10] Commentaire de la Métaphysique, n° 335.


Thomas d’Aquin, disciple d’Aristote
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Conclusions sur Saint-Thomas d'Aquin
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Foi et raison chez Thomas d’Aquin
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