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Tout l’art d’être français selon Debray

Tout l’art d’être français selon Debray

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Régis Debray a été sollicité pour avis. Le sujet pour lequel on est venu le trouver et où sa science d’intellectuel lettré semble précieuse concerne (interdiction de se moquer !) la désignation statutaire de « l’écrivain national » qui donnera son nom au pavillon français de la prochaine exposition universelle. Celle-ci se déroulera à partir d’octobre 2020 à Dubaï. Ouf ! Il paraît que cela fait bien de désigner des gens de lettres comme porte-étendards, quand bien même nous sommes à Dubaï et quand bien même les industries de l’hébétude, de l’image et de l’exhibition permanente ont justement comme cadet de leurs soucis…. la littérature. L’auteur du récent et remarqué Civilisation en a conçu un petit ouvrage intitulé Du génie français. Il y brocarde les intelligents et les sachants : « J’apprends que mes éminents confrères, si je puis dire sans me pousser du col, ont déjà blackboulé Molière, pour misogynie petite-bourgeoise, Pascal, pour incitation aux jeux de hasard, Racine, pour élitisme, Chateaubriand, pour poses et draperies, Balzac, pour surpoids, Flaubert, pour abus de gueuloir et mépris de classe, et le Bonhomme La Fontaine, comme trop attendu, consensuel et scolaire. Mortifiant dézingage. »

Debray s’interroge sur l’utilité de ces rapports d’experts et de celui qu’il a dû rendre par la même occasion, qui servent « une opération de marketing et d’affichage, où il n’en va ni de la fin du monde ni de nos fins de mois. » S’il devait s’agir d’endiguer la déculturation générale et rappeler à chacun en France qu’il peut légitimement être dépositaire d’un certain génie issu de la culture, des arts et des lettres, l’entreprise ne serait pas vaine. Mais il en va autrement. Peut-on sérieusement croire à la réussite d’une telle ambition alors que tout concourt à servir de médiocres réflexes individualistes et à entretenir la frénésie consommatrice des homo-æconomicus qui composent la société ? En fait, il s’agit d’un machin de plus. Une lubie, un gadget de commissaire bruxellois peut-être. Notre ancien maoïste n’est dupe de rien : « Nous savons bien que le Meccano de comptables baptisé outrageusement "Europe" est appelé à se déglinguer, mais nous sommes quelques-uns à refuser que notre cher et vieux pays, faute de légende, en vienne à mourir de froid et tomber, sans mot dire, dans une trappe d’algorithmes. »

Il enchaîne, convaincu de la force de la culture judéo-chrétienne et peut-être même de la prééminence de celle-ci sur ses congénères d’autres régions du monde :

« Sur notre boule terraquée où survit l’espèce humaine, chaque peuple, chaque canton emprunte à ses voisins, communique et échange avec eux, mais de même que les corps ont leur formule chimique, chacun a son équation propre, où se combinent climat, langue, costume, transparence de l’air, plat préféré, et place faite aux dames. […] La psychologie des peuples, qui est celle des profondeurs, a eu jadis son heure de gloire mais elle a aujourd’hui mauvaise presse (essentialisme, conservatisme, fétichisme). Plus de grappin sur le dos, plus de fil à la patte, pour nous autres feux follets qui nous voulons fils de nous-mêmes, sans dette envers quiconque. »

Henri Beyle, au célèbre pseudonyme Stendhal, est pressenti pour décrocher la timbale dubaïote au détriment de Victor Hugo son challenger dans la dernière ligne droite. Cela ne convainc pas Debray qui pointe la construction artificielle de la célébrité posthume du « père » de Julien Sorel et Fabrice Del Dongo :

« Quand on s’est rêvé comte d’Empire ou ambassadeur en titre, se retrouver sous Napoléon inspecteur du mobilier de la Couronne et auditeur (le dernier rang) au Conseil d’Etat, puis, sous la Restauration, vérificateur adjoint des armoiries près de la commission du Sceau, et enfin, sous la monarchie de Juillet, consul dans un trou perdu, Civitavecchia, cela témoigne d’une aptitude certaine d’un débarqué à se remettre en selle après chaque tour de manège, chaque relève de la garde au Château, mais cela peut aussi humilier et susciter quelque amertume. Beyle a surmonté la vexation en se revenchant de l’ingratitude des pouvoirs à son égard par une plume acerbe, quoique toute en apartés, et de suite dans un tiroir […] L’exécuteur testamentaire, son cousin Romain Colomb, a fait imprimer ébauches, nouvelles, récits laissés en plan, écrits intimes, quitte à les corriger, amputer ou compléter lui-même. Depuis lors, et grâce aux successeurs du premier successeur, franc-maçonnerie fervente, fouineuse et sympathique, les marginalia ont pignon sur rue. »

Pour Régis Debray, Stendhal est « Monsieur Myself », l’instigateur, après l’ère altruiste dite chrétienne, de celle du « tout-à-l’égo ».

Nous serions les proches descendants de cette « grande figure ». Pour notre auteur, un stendhalien n’admet rien au-dessus de lui, hormis l’idée qu’il se fait de lui-même. Cela ne rappelle-t-il pas quelque chose ? Debray nous aide à y voir clair : « La selfisation de l’Occident, parallèle à la marchandisation, des ventres, des idées et bientôt de l’oxygène, suppose l’atomisation des vieilles troupes -soit la réduction ad individuum de tout ensemble historiquement constitué. »

Dans ce petit ouvrage, trésor d’espièglerie, l’auteur nous gratifie de fines perles. Celles sur l’image, cette déesse toute-puissante, offrent de jolies réflexions :

« L’avènement de la photographie, nouveau régime de réalité, séisme aux effets différés mais inexorables fut fort bien pressenti par Baudelaire. "A partir de ce moment-là, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal." -puis verre, papier et enfin écran portatif. La fracture de l’ordre symbolique par l’empreinte lumineuse des choses (l’image non faite de main d’homme) a révélé la force insoupçonnée du singulier et discrédité à terme les vues générales et partant, généreuses, au bénéfice des particuliers, en annulant les personnes morales incapables d’impressionner une pellicule. »

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