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Tout le miel de Slobodan Despot

Tout le miel de Slobodan Despot

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Vera, une herboriste sauve un vieil apiculteur sur le bord d’une route en Serbie. C’est le premier geste qui va lui permettre de recevoir en retour du miel et un récit, celui de Vesko le Teigneux. Un premier geste qui va conduire ce dernier vers son père. Slobodan Despot nous livre un roman comme il poserait discrètement une énigme. L’énigme clé du « comment » après avoir ressenti les nécessités de l’existence. Comment vivre avec l’existence, comment exister ? Au cœur ou à côtés des événements ? Au cœur ou à côté du monde ? Côtoyer l’éphémère ou l’immuable ? À quelle aventure sommes-nous invités ? Pour poser discrètement cette énigme, l’écrivain-éditeur raconte une histoire, ou plus exactement raconte ce que l’on a raconté au narrateur. Le roman de Slobodan Despot commence donc par témoigner de l’importance de la tradition orale, de la transmission. Raconter permet de tisser une histoire, de relier les êtres au monde, de dépasser l’individu et l’éphémère. C’est une victoire sur le temps qui me restreint et l’espace qui me contient. Vera l’herboriste raconte au narrateur ce que lui a raconté Vesko le Teigneux, jeune Serbe brut de décoffrage sur son voyage pour ramener son père d’un lieu devenu l’étranger vers l’intérieur de nouvelles frontières plus étroites.

Le roman de Slobodan Despot prend comme décor l’ex-Yougoslavie, son écartèlement entre ethnies. La guerre est un élément de contexte. Tout récit se déroule quelque part.  Le contexte géopolitique ne sert pas à produire une pensée militante, à la dissimuler au cœur d’un récit « vu par les yeux d’un serbe ». Non, elle sert juste de décor. Il y avait des hommes dans ce camp-là, avec ce décor-là, qui ont vécu quelque chose. Au cœur de l’histoire des peuples, des personnes vivent leur histoire propre. Ce serait une erreur de penser qu’ils ne sont qu’un organe du tout sociopolitique. Une personne n’est pas dans un camp ou l’autre. Dans la guerre de tous contre tous, la personne existe au point de parvenir à se raconter. Bien sûr nous apprenons ce qu’ont subi les Serbes des Croates tant attachés à « nettoyer » les villages serbes enclavés dans leur territoire. Bien sûr ce point de vue nous donne à voir ce que les médias occidentaux à la solde de l’Otan ne nous ont jamais dit. Mais l’essentiel n’est pas de prendre une revanche pour dire à quel point le camp d’en face était peuplé de salauds, mais davantage de se souvenir que « la guerre suspend le code pénal et même le décalogue », et permet à notre voisin de devenir légalement un tueur en série.

Le récit offert par l’herboriste au narrateur se fait par étapes. « Si le pays n’existe plus, les routes si. » Et c’est sous la forme d’un road-movie que l’on voit évoluer Vesko vers son père.  Ce père apiculteur, épargné de l’épuration croate car réfugié en ermite auprès de ses ruches. Ce père qui ne veut pas partir sans ses kilos de miel en bidons, cet homme taiseux qui pense que tous les problèmes de la vie peuvent se régler avec un pot de miel et qui de fait agit comme un magicien agaçant, renvoyant dans son regard ironique toute l’absurdité du monde des hommes. Agaçant au point d’avoir envie de le tuer ? Le message de l’histoire que Vera raconte est une philosophie. Il s’agit de comprendre comment domestiquer la vie, de comprendre à quoi on appartient, à quoi on peut appartenir pour être sûr d’exister. Et ce qui permet de vivre malgré tout. Ce qui permet d’être un homme sage dans un monde de fous. Le roman de Slobodan Despot révèle la banalité de l’immuable.  Les événements extraordinaires ne sont qu’éphémères. Comme un orage, comme un orage d’acier, comme la guerre. Les abeilles le savent. Elles ne se taisent qu’un court moment pendant que les Croates détruisent le village. Et juste après reprennent leur bourdonnement et leur ballet de collecte du nectar.

L’histoire racontée par l’herboriste est émaillée de digressions sur la santé, la philosophie, la religion, … Elle fait écho au narrateur emprunté avec l’histoire des hommes. Gêné d’en n’être que le spectateur. Comment endiguer l’envie de participer à l’aventure ? « Il crevait d’envie ! Avant de mourir, avant de transformer le pays en champ de ruines et d’endetter tous leurs descendants, ils auraient vécu, eux ! » Il faut prendre conscience que la guerre ne fait pas rentrer réellement dans la réalité de l’existence. Le rendez-vous que l’on rate n’est pas celui là. « Il y a davantage d’intelligence dans un essaim d’abeilles que dans n’importe quelle assemblée humaine. » La sagesse est de s’extraire avec la conscience que  « tous nos gestes comptent » comme des mains tendues par la providence. Qui connait les fruits de ce geste accompli par Vera sur le bord d’une route pour sauver l’apiculteur ? La grâce se démultiplie par nature.

Le miel est un roman apophatique. On ne parle pas vraiment de Dieu. On tourne autour, on en dessine le contour. Et au final Vera l’évoque avec la même banalité que tout le reste. Il était là et vous ne l’aviez pas vu. Elle dit à son interlocuteur qui ne comprend pas ce que cela vient faire dans le récit : « Que croyez-vous que soit le baptême ? Un usage familial ? Une occasion de ripaille ? Non, jeune homme ! Le baptême est une infusion de savoir, instantanée et totale. Par le baptême, vous savez tout ce qui est arrivé et qui arrivera, et si c’est bien ou si c’est mal. » Une infusion de savoir sans nécessité d’apprentissage ? Il en est de même pour le roman d’une façon générale, et particulièrement pour celui de Slobodan Despot. À travers le récit d’un récit, nous recevons toute notre histoire, ses possibles. Et nous savons désormais que « chacun de nos gestes compte » puisque c’est ainsi que les romans et les vies se tissent. Une herboriste sauve un vieil apiculteur sur le bord d’une route en Serbie. Un simple geste qui rend possible la seule vraie aventure humaine, celle du salut.


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