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Catholique et libéral

Catholique et libéral

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Robert Sirico est un prêtre catholique américain. Il est aussi un économiste dont Jean-Paul II reprit certaines thèses dans la rédaction de son encyclique Centesimus annus publiée en 1991 pour marquer le centenaire de Rerum novarum du Pape Léon XIII, première grande encyclique consacrée à la question sociale. L’ouvrage Catholique et libéral de Robert Sirico, recensé ici, cherche à démontrer la compatibilité de ces deux notions, croire en Dieu et croire au marché, toutes deux fondées sur la liberté individuelle.


Le Père Sirico s’ingénie à démontrer que pour que nos sociétés vivent bien il est impératif de réduire le rôle de l’Etat et de renforcer l’initiative individuelle. « Prenons en considération l’hiver démographique qui s’abat rapidement sur l’Europe. Les Européens ont-ils perdu espoir au point de ne plus désirer avoir d’enfants ? […] Les discussions entourant la crise du régime des retraites en Europe dissimulent une profonde crise morale. L’Europe devient stérile. Les liens unissant une génération à la suivante ont été affaiblis par un Etat-nounou qui s’est approprié nombre des tâches incombant par le passé aux parents soucieux de leurs enfants, et aux enfants soucieux de leurs parents âgés. » En effet, nous sommes frappés de plein fouet par un relativisme, revers de médaille de la perte de la valeur suprême qu’est la morale. Nous ne croyons plus à un avenir prospère, ni pour nous-mêmes ni pour les générations futures, nous avons le sentiment de n’avoir ni destinée ni vocation, et pas le moindre objectif qui vaille la peine d’être poursuivi. « Le fait que nous soyons en situation de déclin au moment même où la conception judéo-chrétienne du monde s’est retirée de l’espace public n’est-il que pure coïncidence ? » interroge notre auteur en usant de l’efficace procédé selon lequel poser la question revient à y répondre.


L’ancien gauchiste qu’il fut croit dur comme fer au capitalisme. Il est un défenseur passionné de l’économie libre, d’un Etat limité et d’une approche traditionnelle de la culture et de la moralité. Autant de choses que les Pères fondateurs des Etats-Unis avaient à cœur, affirme-t-il, et qui seraient menacées au sein même du pays de l’Oncle Sam. Il a bien sûr lu Tocqueville, « le plus grand observateur du caractère unique de l’Amérique », et comme lui, considère que « la liberté est, en vérité, une chose sacrée. » Sirico a depuis longtemps relégué au placard son habit marxiste : « Les civilisations ne sont pas mues par un quelconque processus fataliste de matérialisme dialectique. Dieu se trouve aux Cieux et les hommes libres continuent de parcourir la Terre. L’esprit d’envie et de lutte des classes peut laisser place -il l’a déjà fait et le fera encore- à la rencontre entre classes ainsi qu’à une créativité coopérative au sein d’un marché compétitif. » La lutte des classes, si elle est attisée dans certains pays par les nostalgiques de l’égalitarisme forcené, s’est aussi déplacée sur le terrain du grand village mondial interconnecté : les nations pauvres envient celles plus riches, rêvent de les imiter ou de les conquérir. Robert Sirico met en garde contre les dangers du socialisme et de son postulat clé de l’égalité qui est une sorte d’idole révérée imposée par la puissance étatique : « Changée en idole, l’égalité devient alors l’instigatrice du conflit social, du vol collectif et de la discrimination à l’encontre de catégories entières de la population. La pauvreté, l’oppression et la misère, souvent à grande échelle, en sont un résultat inévitable. » Il y a en effet là un danger absolu qui aboutit à casser les ressorts de la liberté individuelle, de la libre entreprise, de l’émancipation réelle de la personne. Rappelons ce que le grand pape Jean-Paul II avait écrit à propos de l’initiative économique : « Il faut remarquer que, dans le monde d’aujourd’hui, parmi d’autres droits, le droit à l’initiative économique est souvent étouffé. Il s’agit pourtant d’un droit important, non seulement pour les individus mais aussi pour le bien commun. L’expérience nous montre que la négation de ce droit ou sa limitation au nom d’une prétendue « égalité » de tous dans la société réduit, quand elle ne détruit pas en fait, l’esprit d’initiative, c’est-à-dire la personnalité créative du citoyen. » La « destruction créatrice », notion chère à son concepteur Schumpeter et au capitalisme, est selon Robert Sirico, plus créatrice que destructrice ; l’Etat Providence quant à lui, argumente-t-il, est une providence bien peu pourvoyeuse de bienfaits.


Avec son institut Acton qui l’amène à visiter toutes les zones de pauvreté dans le monde, notre prêtre itinérant a un credo : « En explorant les moyens de venir en aide aux pauvres, on ne se demande jamais « quelle est la cause de la pauvreté ? », mais plutôt « quelle est la cause de la richesse ? » » Intéressante inversion de perspective. L’œuvre charitable n’est pas suffisante en soi. Elle doit être complétée d’un accompagnement de toute la personne tenant compte de ses talents et de ses potentialités, afin de lui redonner foi en sa propre richesse pour qu’elle puisse progressivement sortir de l’assistance et rejoindre une vie autonome. Moïse Maïmonide, célèbre rabbin, philosophe et théologien du XIIème siècle, soulignait la nécessité « d’anticiper la charité en empêchant la pauvreté. »
« Notre civilisation est, je le crois, profondément vulnérable. Que se passe-t-il lorsque nous sommes dans la prospérité, mais que nous en perdons le sens ? Que se passe-t-il lorsque nous perdons le sens de nous-mêmes en tant qu’êtres transcendants ? Qu’advient-il lorsque nous ne sommes plus capables de défendre les institutions et idées qui ont rendu possible notre prospérité et qui continuent de garantir notre liberté ? » Nous partageons ces graves interrogations, notamment celle de la grande vulnérabilité de notre civilisation. L’analyse de Robert Sirico, pour intéressante qu’elle soit, minore ou omet la question du mondialisme débridé, du multiculturalisme et de la disparition des cultures singulières, toutes choses qui participent à l’effondrement du modèle occidental. En bon américain, il perçoit essentiellement les choses par le prisme strict de l’économie. Il n’est en cela pas si différent de ces socialistes en France qui expliquent que l’économie bien pilotée (étatisée et planifiée) constitue « l’alpha et l’omega » pour régler toutes les questions sociales et créer les conditions du bonheur. Lui croit au capitalisme, les autres au socialisme, et finalement tous convergent sur l’idée du primat de l’économie sur les autres domaines de l’activité humaine. Seul le poids qu’il faut octroyer à L’Etat diffère dans leurs analyses respectives. Peu de poids d’après Sirico, massif pour les socialistes. Nous considérons pour notre part que le libéralisme, dans sa version actuelle (libérale libertaire) devenue folle, n’est pas le bon moteur pour régir nos sociétés. Nous pensons, tradition monarchique puis jacobine de l’Histoire de France oblige, que l’Etat est un acteur nécessaire pour nombre de questions sociales, économiques et financières. En même temps, nous croyons à une hiérarchie de valeurs : la morale chrétienne (et ses aspects transcendants) est supérieure à la politique (qui régit les relations entre les hommes dans la cité) qui elle-même est supérieure à l’économie (le fonctionnement des échanges marchands). Sans cette hiérarchie, l’homme perd son latin et plus que cela. Il devient fou comme le synthétisait en une phrase percutante et ô combien prophétique Chesterton : « Si l’homme ne croit plus en Dieu, il ne croit plus en rien, et s’il ne croit plus en rien, il croit en n’importe quoi. » Nous portons donc volontiers la contradiction à Robert Sirico en affirmant la prééminence de l’intervention de l’Etat en tant que régulateur de l’économie et de la vie en société, tout en rejoignant sa conviction de pasteur que Dieu est le vrai horizon indépassable de l’homme. Ce qui dès lors renvoie au second rang le rôle de l’Etat. Sans le marginaliser, bien au contraire, n’en déplaise à notre prêtre libéral.


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