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Chronos, suite

Chronos, suite

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L'enfant, l'infans, ce silence d'émerveillement et d'effroi, ce qui parle en ne disant rien. Il est, dans son éveil, sans savoir, sans passé, plein de désirs terribles et puissants : l'informe qu'il est le tente, et il veut retourner sur lui-même, sur ce rien qu'il est encore, cette nuit d'avant le matin d'où il vient, et il veut s'accorder au vide de l'absence, au vide repliement de soi -même sur soi. Effroi originel de ce temps du repli, du recourbement, rond de la Bouche d'Ombre et aller retour de la rime hugolienne, circularité de la serpe de Chronos, le fourbe aux pensées courbes, le trompeur castrateur…

L'enfant ne connaît pas la chair, la viande, les puanteurs cruelles, l'odeur des bêtes. Il voit, dans la stupeur et sans comprendre, ce dont il n'avait pourtant pas le pressentiment, bateau ivre dérivant entre sommeil et rêve. Et le monde, résonne en lui, brutal comme cailloux dans un seau de fer ! Il s'éveille dans ce monde sans épaisseur, sans perspective, image d'une inquiétante , immémoriale peinture primitive, image immédiate que les médias fabriquent dans ces écrans qui font écran et qui, semblant révéler, aveuglent. Et il peut, comme Narcisse, se noyer dans le temps, dans l'écran, dans l'étang miroitant…

Il ne pourra donc vivre, devenir un adulte, que s'il sait prendre la distance, se souvenir de ce qu'il porte en lui, cet émotion de sa naissance, cet oublié inoubliable… Mais le géant est là, le géant pâle au teint verdâtre qui est le teint « chlorique » du quatrième cavalier de l'Apocalypse… Chronos le dévoreur, le négateur, le pas (au sens beckettien) au delà duquel il n'y a rien, au delà duquel « cesse de revenir l'éternel suspens de toute chose au dessus du néant par quoi le monde est ce qu'il est » ! Il est le pas par qui s'opère le retour au néant, retour sur ce moi qui n'est rien, boucle, fermeture de la totalité. Le pas de l'ogre, enjambeur monstrueux, marcheur aux bottes de sept lieues.

Mais ce pas dévoreur de lumière peut-être aussi le jour tremblant et incertain du berceau de l'enfant flottant sur l'eau. Le pâle, le blême, le blanc matin, c'est aussi l'aube. Alors le retour du jour n'est plus répétition, perpétuel retour du même néant, mais l'éternel sans fin revenu, retenu, suspendu, le surgissement sans fin de la source qui jaillit chaque fois pour la première fois. C'est encore un enfant qui, dans la stupeur et l'émerveillement de ce retour vécu comme des retrouvailles, nous dit : « Elle est retrouvée. / Quoi ? - L'Éternité. / C'est la mer allée / Avec le soleil. »

Enfin , bien sûr, on ne le voit pas mais il est là, l'ange qui veille et sauve et sauvegarde, l'ange qui garde Isaac. Il est là, sur le Mont Moriah, l'ange lutteur qui immobilise l'ogre en retenant son bras. Il est là au bout de la nuit du sacrificateur, au bout de son voyage. Et de la montagne haute Abraham redescend et un fils l'accompagne. Chronos transfiguré, père délivré de l'ogre qu'il était, il est ici, dirait Proust, le Temps délivré du temps…


Une autre approche vers l’immortalité ?
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À la Douloureuse (Stabat Mater)
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