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La conscience. (Ou de l'invincibilité de l'Homme)

La conscience. (Ou de l'invincibilité de l'Homme)

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Texte écrit pour la Veillée du 17 septembre 2014 place Maubert à Paris, et lu ce jour.

Qu’est ce que la conscience ? Vous le savez tous ici, la conscience c’est ce qui permet de résister, de se révolter, d’être là ce soir. Mais au nom de quoi se révolter ? Quelle est cette loi que nous portons tous en nous ?

Dans Profession de foi d’un vicaire savoyard, J.J. Rousseau dit « la conscience ne trompe jamais ; elle est le vrai guide de l’homme : elle est à l’âme ce que l’instinct est au corps ; qui la suit obéit à la nature, et ne craint point de s’égarer. »

Je ne suis pas rousseauiste, mais je crois qu’on ne peut qu’être d’accord avec cette définition. En effet, sans qu’on puisse l’expliquer, tout se passe comme si chaque être humain naissait avec une certaine idée préconçue de justice qu’il savait supérieure à toute autre.

Cela ne serait pas un problème si nous étions des êtres esseulés et autonomes (autonomos en grec signifie « qui se régit par ses propres lois »). Mais nous vivons en société, nous sommes des animaux politiques, nous avons besoin d'une loi qui nous permette de vivre ensemble dans la Cité. Cette loi pour tous, nécessaire mais artificielle est au mieux un plus petit dénominateur commun, au pire l'imposition forcée de la volonté des plus forts aux plus faibles.

Mais en réalité le pouvoir, quel qu’il soit, de quelque régime qu'il s'agisse, dans son entreprise constitutive de recherche de la paix sociale, ne peut voir que sous un mauvais œil sa loi, la loi officielle de la Cité, être en permanence concurrencée et jaugée par une autre loi, qui plus est, inscrite au plus profond du sujet le plus faible. La conscience est toujours un contre pouvoir. (Antigone en est l'incarnation parfaite.)

Nous en avons tous fait l’expérience, nous savons qu’à partir du moment où un enfant est capable de dire par lui-même « c’est bien » / « ce n’est pas bien » - et cela arrive bien vite - aucune autorité, aucune idéologie, aucune Christiane Taubira, ne pourra plus jamais lui faire croire le contraire. Pas même lui-même d’ailleurs n'y arriverait. « Et Caïn dit, cet œil me regarde toujours ».
(Cf. La conscience Victor Hugo).

Ah, supprimer la conscience ! Voilà le rêve de tous les dictateurs! Mais comment faire? Puisqu'apparemment tout se joue au tout début de la vie, la solution est de retirer les enfants à leurs géniteurs et à la mauvaise influence humaine, en les mettant dès le plus jeune âge dans les mains de l'État, seul détenteur de la seule vérité possible. Voilà le doux rêve de toute vision politique systémique qui se respecte, depuis le République de Platon jusqu'aux pouponnières nazis, en passant par les fantasmes de M. Peillon et autres grands libérateurs de l’humanité.

La conscience est ce sur quoi butent tous les projets totalitaires, c’est-à-dire l’ambition de gestion par l’État de la totalité de la vie des personnes, de leur naissance à leur mort. Elle est ce rocher inébranlable sur lequel viennent régulièrement se briser les rêves d’Empires et les grandes idées. La conscience rend l’homme irréductible à une quelconque logique, à un quelconque système ou déterminisme (social, génétique, économique), elle est la part d’infini de l’homme. Oui, la conscience pose évidemment et très directement la question de l’âme et de Dieu.

Rousseau, qu’on ne peut pas soupçonner d’être une grenouille de bénitier, écrit encore : « Quelque chose en toi cherche à briser les liens qui le compriment ; l’espace n’est pas ta mesure, l’univers entier n’est pas assez grand pour toi : tes sentiments, tes désirs, ton inquiétude, ton orgueil même, ont un autre principe que ce corps étroit dans lequel tu te sens enchaîné. »

Ainsi, si l’homme n’est pas que matière, (et c’est un théoricien des Lumières qui le dit), s’il échappe aux lois, fussent-elles celles de l’Histoire, de l’économie, de la psychologie, ou même aux stéréotypes genrés, c’est bien par sa conscience, dont la nature est véritablement infinie, pour ne pas dire divine.

« Pour assurer l’empire de l’homme sur le monde, dit Albert Camus dans l'Homme révolté, il faut retrancher du monde et de l’homme tout ce qui échappe à l’Empire, tout ce qui n’est pas du règne de la quantité : cette entreprise est infinie. ». En creux cela signifie qu’on ne conquiert jamais totalement l’Homme, mais seulement son corps, à la limite sa volonté, sa partie finie, explicable, réductible, chosifiée, valorisable, visible, son avatar temporel et matériel. Mais sa conscience ne peut jamais être capturée, elle est d'une autre nature, elle lui échappe à lui-même, et pourtant elle le définie.

Alors, c’était simple du temps des systèmes totalitaires à la papa. Le communisme, le nazisme, se sont ouvertement opposé à la voix de la conscience en lui opposant dans un cas la nécessité historique, dans l’autre la volonté de puissance boostée par le rationalisme techniciste. Si votre conscience n’était pas d’accord avec ces idéologies, et je pense que c’était le cas de pas mal de monde, au moins vous le saviez, soit vous résistiez, soit vous cédiez au chantage ou à la torture, mais au fond vous saviez tout de même ce que vous auriez dû ou voulu faire. Ce n’était qu’une question de courage, dirons-nous, avec tous les guillemets que requiert cette formulation volontairement provocante.

Aujourd’hui c’est différent me direz-vous, nous sommes dans un pays libre, nous pouvons faire ce que nous voulons, aller où bon nous semble, critiquer tout et son contraire…
Ah oui vraiment ?

N’avez-vous pas un peu l’impression au contraire qu’on essaye continuellement de passer outre votre conscience, de la renvoyer au magasin des archaïsmes pour fascistes en loden, au même titre que les notions de Nature humaine, d'âme ou de Dieu. Pensez-vous que cette société qu’on nous vend comme celle des droits de l’Homme - pardon, des droits humains - réponde un tant soit peu aux exigences de vertu de votre voix intérieure ?

Qui aujourd’hui fait appel à notre conscience ? Les entreprises ? Oh non bien sûr ; ils font appel à nos désirs, les excitant incessamment, faisant tout pour que nos décisions n’aient plus rien à voir avec la réflexion mais répondent à des pulsions. Des êtres de pulsions, voilà ce que la société de consommation veut faire des hommes, un peu comme les souris de laboratoire : un stimuli, une réaction. C’est simple c’est mathématique, c’est scientifiquement prouvé. (le « behaviourisme »).

Les hommes politiques alors ? Non bien sûr ; ils cherchent exactement à nous vendre leur soupe de la même façon : de la com, de l’émotionnel, des petites phrases, du glamour et du people, surtout ne réfléchissez pas quand vous votez. Regardez la télé, soyez bouleversés, soyez touchés, soyez émus, éclatez en sanglots ou éclatez de rire, mais surtout ne réfléchissez pas. Réfléchir cela veut dire se poser à soi-même la question. Ne vous demandez rien. Laissez-vous tranquille. Relaxez-vous. Baissez votre fauteuil et mettez vos écouteurs, ça va bien se passer. La politique est progressivement devenue un divertissement comme les autres, utilisant les mêmes ressorts et répondant aux mêmes lois de stimuli-réactions.

Alors qui ? Les ONG peut-être ? Tous ces gens dont le métier consiste à nous donner « mauvaise conscience » à coup d’enfants faméliques et de slogans-choc étalés en 4x3 à longueur de couloirs de métro. Qui donc peut croire que ces messages aient d’autres visées que la culpabilisation et le sentimentalisme. Oui la pitié existe et c’est heureux, mais ce n’est pas avec la pitié et le « prêt-à-pleurer » qu’on se pose les questions de fond, celles qui sont justement susceptibles de changer le cours des choses. « Dieu se rit des hommes qui chérissent les causes dont ils déplorent les effets » disait Bossuet.

En réalité notre monde, le monde capitaliste pseudo-démocratique et globalisé du début du XXIème siècle, est à bien des égards un soft totalitarisme, un totalitarisme mou qui ne dit pas son nom mais qui aimerait bien, comme ses prédécesseurs, qu’on ne pense pas trop par nous mêmes, et surtout qu’on ne se demande pas si c’est bien ou mal. Plutôt que de nous torturer, il nous divertit. C’est plus efficace.

Alors que faire ? La réponse de l’Homme révolté doit être la même, toujours. L’irréductibilité de l’Homme doit être réaffirmée. La contradiction fondamentale de ce régime libéral-libertaire doit être, comme ce fut le cas de celles du communisme et du nazisme, dénoncée et révélée au grand jour. Toutes ces idéologies fondées sur le rationalisme et le nihilisme, aspirant à réduire l’homme - qui à un agent économique asservi à la lutte des classes, qui à un surhomme asservi à la génétique, qui à un consommateur individualisé asservi à l’argent - ne peuvent achever leur projet de domination de l’humanité qu’en régnant non plus sur des hommes mais sur des choses, des quantités, des marchandises : ce qui rend leur objectif à jamais inatteignable. Jamais l’Empire, quel qu’il soit, ne pourra s’étendre à l'homme car l’Homme n’est pas chose finie. L'Homme est infini par sa conscience.


Illustration : François-Xavier de Boissoudy - http://www.boissoudy.com/


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