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La leçon de Mouche

La leçon de Mouche

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Si je voulais me faire connaître, je débuterais par ce qui suit. Alors je le mets page 161. Qui peut bien lire la page 161 d’un recueil de fragments ? Un éditeur dit-on, au mieux, lit les vingt-cinq premières pages et puis poubelle. Aux obsessionnels, aux pelleurs de livres, aux hagiographes de la petite page délaissée, je demande que cette clef reste cachée. C’est peu de choses mais depuis vingt-cinq ans, ma vie tourne autour de cet écrou central, et si des cahotements, des bonheurs en écartent la trajectoire, l’avenir est centripète. Qu’il est dur, n’est-ce pas, pour nous de « laisser du jeu », de ne pas trop serrer ?

Forcé à dire, forcé à dire, c’est exactement ça. Tout môme, je sermonnais d’un doigt sévère les gens de ma famille, d’un : « je te ferais dire que ! » Ils riaient de bon cœur comme si j’avais été un singe savant. Pourtant je ne croyais pas si bien dire. Ce monde extrait la parole de tous les coins et s’en repasse les gencives. Mais j’étais enfant et ma cruauté était pure et païenne, les mots une joyeuse barbarie. Je n’avais pas encore compris qu’il faudrait payer pour tout ça. Enfant et jusqu’à très tard dans ma vie d’adulte, je ne croyais pas éprouver la violence. Avoir conscience du mal que l’on fait est, en ces siècles, un long, un impossible apprentissage.

Parfois des groupes de garçons se battaient dans la cour de l’école primaire, et je ne comprenais pas. J’étais sans jugement, toutefois. Pour moi, la violence n’était qu’un discours d’adulte incarné par la loi, elle-aussi, un discours d’adulte. Mais il existe des êtres pour qui la parole prime le sens, et j’étais ça, moi, maudit de cette malédiction très précise qui fait la matière des prêtres : j’avais foi en l’adulte, j’avais foi en la parole. Je me souviens d’un môme dans mon école, il avait un patronyme terrible : Mouche. Il n’avait rien à envier aux damnés de la terre, aujourd’hui, on dirait qu’il était « harcelé ». Je devais avoir dix ans. Cônes de vapeur blanche, cous transpirants dans les manteaux d’hiver, bruits de baskets sur le gravier, petites pirouettes pour se dégager, coups de pieds dans le vent, depuis quelques minutes une sorte de cabale œuvre contre Mouche. Une petite meute le traque, le repousse à distance contre un mur. Mouche court vite, mais moi encore plus. Je m’interpose. Tout se fige. Pourquoi ? Pourquoi suis-je intervenu ce jour-ci ?

Évacuons tout de suite un potentiel goût pour l’héroïsme : je ne crains rien, malgré le gros bonnet en laine et la morve, mes camarades de classe m’aiment bien et me laissent tranquille. Non, c’est autre chose… La compassion… J’ai le lourd poids de la bonne parole. A ces barbares, je vais dire, je vais dire la compassion par la loi, et je leur arracherai le silence et la tranquillité… Je ferai le Bien, ainsi que mes parents et mes professeurs me l’ont appris : lutter contre l’abomination de la violence… Je vais dire, oui, je vais dire avec mon grand manteau aux manches trop longues… Mon bonnet recouvre à demi mon regard, tout coule sur mes lèvres… Je vais être fier de moi… Je vais dire… La parole les arrêtera tous ! Et ce sera un grand pouvoir…

Mais brusquement, ai-je à peine le temps de dire « non ! » qu’un vertige me dérobe, sous mes pieds, deux mains me ravissent et me projettent, mes genoux éclatent sur le goudron. Me retournant vivement, je vois Mouche se relever, s’épousseter les mains et repartir à toute vitesse à travers la meute stupéfaite. La seconde d’après, l’atmosphère s’est resserrée. Ils se jettent sur lui, le rouent de coups plus férocement encore, justifiés devant la méchanceté à l’œuvre. Quelque chose s’est arrêté en moi ce jour-là et je suis encore à genoux face la stupéfaction de mes camarades, vingt-cinq ans après…

Mais maintenant que j’écris, je discerne quelque chose de minime… j’entends dans le ahanement de la course de Mouche, les craquements et les râles imperceptibles de sa gorge : un rire ! Il riait ! Il fulminait, il chialait et en même temps il riait ! Il riait d’un rire intérieur, coquin, violent, interrompu par ma grosse parole. La violence subie chaque jour de sa vie, il s’en jouait en la déroulant et en y habitant à coups de passements de jambes, de mots violents, de crachats, de méchanceté pure… et de rire. Vouloir le protéger lui avait été insupportable car, à l’instant même de jouir de sa souffrance, j’avais gêné le sublime de sa cruauté. Je n’avais pas compris qu’à ses propres yeux, aux nôtres aveugles, il existait des raisons à cet acharnement, des raisons qui le dépassaient, qui nous dépassaient tous. Simplement, il traversait sa tragédie d’enfant, à la vie, à la mort. Et moi, j’avais seulement considéré le Prométhée face aux aigles, et non Prométhée le coquin, goûtant le frémissement des colères divines. J’avais enfermé Mouche entre les dents d’une compassion cruelle. Une seconde durant, le châtiment l’avait mordu et c’en était trop pour lui, je l’avais désespéré, le poussant à détruire la règle censée le protéger, certes, mais dans laquelle il était empêché de vivre pleinement la récompense de son malheur : survivre, courir, pouvoir être cruel de la vraie cruauté des gens de peu, éprouver coquin le vivant dans la violence de la meute, avoir raison contre tous les autres, sentir dans le danger le maximum de la vie.

Qu’avais-je porté au milieu du combat sinon une parole trop grande pour moi ? Ne sont-ce pas, plus tard, de ces paroles désincarnées qui désespèrent les plus nobles combats et nous empêchent de la même façon de vivre jusqu’au bout la récompense d’exister, c’est-à-dire de souffrir ?

Je connais Mouche, parce que je me connais moi. Après un croche-patte, nous nous écroulons vers une époque que l’on croyait révolue par la science. Celle de la religion aux abords les plus abominables : « souffrez et endurez ! » nous disent les statisticiens médicaux.

Un texte célèbre du trop oublié Rozanov (Pourquoi la gauche triomphe-t-elle toujours de la droite ?) évoque l’idée selon laquelle la religion chrétienne n’a rien fait d’essentiel pour l’humanité : accompagnante tyrannique et fastueuse de nos faims, soifs, de nos tiraillements contre le démon, elle ne les aurait pas combattus mais seulement mis sous le boisseau, au contraire de la science qui, en 1917, pérorait d’orgueil de jeunesse, lancée à corps perdu dans la lutte pour l’essentiel : l’abolition de toutes les souffrances. Ce Rozanov-là se contredira lui-même dans de nombreux autres textes où il reconnaîtra la nécessité de la religion chrétienne, cette civilisation qui-n’a-rien fait, sauf se trouver là à l’endroit le plus aigu de l’âme humaine : le lieu de sa souffrance éternelle. Éternelle, oui, et aussi alternative : le Rozanov pétri des premières joies révolutionnaires, voyant en elles l’œuvre du Seigneur, s’oppose au Rozanov famélique et grelottant qui va mourir. Et pourtant ce sont les mêmes.

L’on oublie trop la qualité rythmique, en tout cas répétitive de la souffrance, sa petite musique. La souffrance nous tombe dessus, elle prend appuie, s’élève, retombe, elle frappe à la surface de la plénitude en sa limite la plus sonore, et puis s’élève dans de grands souffles, retomb’, retomb’, retomb’, comme la mailloche d’une grosse caisse… La science dans sa meilleure et humaniste qualité, le bonheur, la jouissance, les rires aux larmes sont des sentiments de la côte ascendante du souffle : en fanfares, le mal se déplie, laissant respirer le corps, l’âme, endorphines, odeurs, joie, émoi physiologique sans pareille, don de soi, érection… Et puis, comme un malheur aussi grand, tomb’ le repli, la décevante flétrissure, le sentiment tourné en passions incontrôlables, la science devenue exquise régulatrice des comportements moraux, contre-don insidieux rappelé au don qu’on croyait gratuit.

Alors il est temps pour la religion de se la ramener avec sa trousse de mouchoirs finement tissés, ses croix, ses lustres, ses dorures qui ont pour objet, objet sacré, de rappeler au souffrant tombée dans la souffrance une existence plus grande que la sienne, un lien, la beauté… Les cathédrales mugissantes ont été faites à la gloire du souffle et de l’espace. C’est par ce souffle que l’on extrait le moi du moi malade, qu’on l’arrache à cette page rabattue où il respire fastidieusement les poussières, les débris, les gravats d’un monde à l’agonie… le faire exhaler d’un regard, un sentiment, un détail, ces petites bulles de pierres douces aux bronches, enfermées dans l’odeur de nos églises, l’air oublié des hauteurs pures, l’arôme d’une fleur… Ce temps perdu des saints où les mal-en-point doivent être sauvés : c’est là l’œuvre négligée, pourtant grandiose de l’Eglise.

Aujourd’hui ? Aujourd’hui… La chrétienté est si peu et la science, sous ses aspects positifs, parvenue à ses limites… Les uns perçoivent l’une comme le méchant de l’ancien monde qu’il ne faut pas se lasser d’abattre, tandis que les autres, à raison, voient poindre avec angoisse l’échec absolu de la science dans sa lutte pour l’essentiel. C’est que le maillet retombe. Cela n’aura pas suffi. Redite. Même au bout du progrès, à la découverte du boson de Higgs de la souffrance humaine, se trouve un minuscule espace irréductible, contenant la souffrance, c’est-à-dire TOUTE la souffrance. Echec inacceptable. D’un tel bilan, l’histoire se fragmente, les formes se diversifient, l’homme mute : certains lui voient pousser des ailes. Les scientifiques se muent tranquillement en scientologues alimentant les dévots de passions toutes religieuses (transhumanisme, etc.) Les consolateurs, les compassionnels, de force décuplée, reprennent leur place alors que l’histoire du progrès est arasée en tristesses et en déceptions… C’est une leçon, la leçon de Mouche : la souffrance devient, la souffrance est lorsqu’elle acquiert un corps, et ce corps, est bien souvent celui du consolateur.


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