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Les leçons dogmatiques de Ken le survivant

Les leçons dogmatiques de Ken le survivant

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Ken le survivant. J’avais failli l’oublier. J’avais failli oublier que les divertissements de masse du club Dorothée avaient forgé mon imaginaire, ma représentation du héros. J’avais oublié que Ken m’avait laissé entrevoir la possibilité d’une dignité en plein chaos. Le fameux manga, critiqué pour sa laideur, sa vulgarité et sa violence, a réussi à échapper aux griffes matriarcales d’une Ségolène Royal férue de censure, pour fasciner une génération. Il s’agit bien d’un homme, un héritier qui a mérité et qui détient désormais le secret d’un art martial, la capacité en touchant les points vitaux de son ennemi à programmer la mort quelques secondes plus tard. Il se fait alors prophète de l’instant en déclarant à la future victime : « Tu ne le sais pas encore mais tu es déjà mort ! » Phrase phare que nous retrouvons en titre du livre. Phrase dérisoire dans un monde où règne la mort et évocatrice pourtant d’une puissance messianique. Comprenons le bien, Baptiste Rappin prend appui sur la narration postmoderne du manga pour nous révéler la nature de l’homme telle que l’on peut l’identifier une fois l’homme dépouillé de toute civilisation. Baptiste Rappin passe par une description précise de la société post-apocalyptique qui nous permet en tirant les fils de comprendre également les temps de l’apocalypse dans lesquels nous sommes. En effet, Ken Le survivant relève « d’une expérience de pensée anthropologique poussée à un point de radicalité rarement égalé ».

 

Lecture par les émotions et identification

Avant d’en venir aux leçons dogmatiques, Baptiste Rappin nous fait comprendre l’origine et l’expression du manga par ses différences avec les autres BD, notamment de Belgique et de France. Le manga avec les gros plans sur les expressions du visage, les gros yeux, les regards souvent anéantis des personnages met l’accent sur les émotions. Et c’est par les émotions vécues dans la chair, l’expressivité faciale que l’histoire va être lue, que la narration va se tisser dans une économie de mots. Si le langage est réduit, c’est essentiellement que seuls les instants existent et donc l’émotion de chaque moment. Par ces visages et ces regards, l’identification est non seulement possible mais immédiate. Enfant, l’imaginaire est le moyen de dépasser la philosophie, de l’embarquer dans sa chair, d’en faire l’expérience. En un mot, le manga offre la possibilité de questionnements métaphysiques.

 

Le manga d’après la bombe

Pour Baptiste Rappin, le Japon est le lieu de la post modernité autant que l’occident est celui de la modernité. Ken le survivant est issu du traumatisme du Japon de la fin des temps après les bombes nucléaires. Le Japon est effectivement la seule nation pour qui la guerre nucléaire est crédible et facile à imaginer. La destruction de la planète apparait comme le prolongement logique et inéluctable de la société industrielle, son aboutissement et son parachèvement dans « son programme de destitution de l’héritage métaphysique et de ses catégories fondatrices, être , identité, sujet, âme, origine, etc. » (page 69). Et si les mangas ont envahi le divertissement de masse destiné à nos têtes blondes, c’est un peu le retour de boomerang de la société industrielle partie s’achever au Japon et revenant après l’apocalypse. Baptiste Rappin met en parallèle Ken le survivant avec la figure de Mad Max et l’univers du manga avec celui de La route de Cormac McCarthy. Cette correspondance va s’établir tout au long de l’essai et va permettre de faire converger toutes les expériences humaines d’après la mort des civilisations.

 

Qu’est-ce qu’une société post-apocalyptique ?

La pelote se tire et la maïeutique de Baptiste Rappin est efficace. Pour identifier la nature de l’homme, il commence par décrire le monde après l’apocalypse, le monde résiduel, un monde où la vie, en sursis, se contente du résiduel. Premièrement, les lieux dévastés deviennent déserts et la planète n’est plus que prolifération des banlieues. Le monde et les êtres sont redevenus poussière, c’est-à-dire en mobilité universelle, tous semblables. L’indifférenciation est générale, aucune personne ne fait la différence, aucune vie ne fait le poids. L’existence des rescapés, des survivants de l’explosion nucléaire est le fruit du hasard et ce hasard est sans cesse recommencé éliminant tout processus causal. Dans le monde post-apocalyptique, il n’y a pas de raison d’être. La conséquence immédiate pour l’homme s’impose. Il doit errer en quête des restes de nourriture des civilisations englouties. Le nomadisme est son mode de vie, le départ ne connaît pas de retour, l’homme vit « une expérience continue du hors de chez soi ». Et cette errance se transforme en fuite perpétuelle.

Deuxièmement, le temps est lui aussi transformé dans un monde sans cause et sans généalogie. Le reboot général opéré par l’explosion nucléaire laisse après l’apocalypse le temps suspendu. En réalité, ce temps est désormais un délai, à l’image de l’humain qui n’est plus qu’un résidu. Baptiste Rappin prend l’exemple de la sentence donnée par Ken le survivant à sa victime : « Tu ne le sais pas encore mais tu es déjà mort ! » Entre cette phrase et la mort, il n’y a qu’un délai. L’homme désormais privé de commencement est également privé d’avenir et la réinitialisation devient permanente. La mémoire ne peut être que courte et l’horizon ne peut être qu’un mirage, simulacre d’avenir.

Troisièmement, Baptiste Rappin constate une désertion des mots : « Les destins du monde et du langage sont finalement liés, et à la désolation du premier correspond la dévastation du second. » Certes, le manga ne se caractérise pas, on l’a vu, par de la grande littérature, mais ce qu’il faut souligner, c’est l’incapacité désormais à conceptualiser le monde, l’impossibilité à le raconter.

Quel est donc l’avenir de l’homme après la disparition de toute civilisation ? « La grande régression biologique de l’état de nature justifie aussi bien l’arbitraire du droit subjectif, la loi du caprice, que l’eugénisme visant d’une part à améliorer les hommes jugés extraordinaires et d’autre part à éliminer les maillons les plus faibles. » (page 108.) D’où l’omniprésence de l’angoisse chez les survivants. Les résidus de la civilisation se partagent en deux : meute de pillards d’un côté et horde de zombies traqués de l’autre. Il n’y a plus d’identité personnelle mais la participation à un collectif comme fractale de la mole. Baptiste Rappin qualifie les êtres de cette ère de « sans papiers ontologiques ».

 

Identifier les signes de l’apocalypse

« L’humanité, dans son existence et dans son idée, se trouve véritablement mise en jeu à l’âge de l’atome. » (page 40) Il y a une nécessité à réactualiser l’apocalypse à chaque époque car c’est le temps dans lequel nous vivons par définition. La description des attributs philosophiques du monde post-apocalyptique nous permet de lire les signes avant-coureurs présents dans les temps de l’apocalypse, c’est-à-dire les nôtres, ceux de la société industrielle globalisée. On peut dire que l’apocalypse a commencé avec l’ère industrielle, ou du moins qu’elle est devenue un horizon certain avec elle, comme parachèvement d’une logique qui lui est propre. « De notre point de vue, au sein de l’époque industrielle, la catastrophe fut toujours déjà là car elle lui est consubstantielle. » (page 80)

La logique de performance de la modernité est vouée à une fuite en avant grisante qui confine au suicide. « Révélation de la vérité et destruction du monde deviennent indissociables. » (page 84) Arrive donc immédiatement l’idée de l’achèvement et de l’accomplissement de l’histoire et donc aussi l’apparition de la possibilité d’un salut. Mais avant cette émergence une fois la table rase constatée, regardons l’attitude de l’homme de l’apocalypse, avant qu’il ne lui soit proposé, comme nous venons de le voir ci-dessus, la meute de pillards ou le troupeau de zombies. Baptiste Rappin connaît l’humanité de la modernité pour avoir diagnostiqué sa transformation au travers des sciences du management mises à l’œuvre dans les entreprises et toutes les organisations. Ainsi se souvient-il de ses essais précédents (Théologie du management) en précisant dans celui-là : « La disparition des métiers qui se trouvent disloqués dans des référentiels de compétences, inventaires des modes opératoires déconnectés de toute situation incarnée, est synonyme de prolétarisation généralisée. » Comprenons donc que le troupeau de moutons précède la meute, comme la modernité précède la société post-apocalyptique…

 

Révéler la nature de l’homme

La narration de Ken le survivant nous montre à quoi ressemble une société post-apocalyptique. Baptiste Rappin nous accompagne dans la compréhension de ce qui y mène, la société apocalyptique qu’est la modernité industrielle et il débouche sur l’homme. En quoi cette fiction peut nous aider à comprendre l’homme. Comment l’homme d’après l’homme nous révèle l’homme. Y a-t-il une nature humaine, une vérité de l’homme ?

L’homme de la civilisation se réfère à l’invisible, à un idéal fantasmé qui le justifie. Ainsi pratique-t-il l’amalgame dans l’ordre religieux, vis-à-vis de ce qui fait référence. Il s’élève. La société post-apocalyptique, au contraire, impose la logique du plus petit dénominateur commun. Elle propose une opération de réduction, nous l’avons vu. Les hommes sont des grains de sable interchangeables, sans passé, sans avenir, sans identité, sans enracinement. A partir de ce grain de sable, Baptiste Rappin se pose la question de ce qui fait l’homme, ce qui le distingue de la bête, de l’objet, du néant. Et c’est avec une approche apophatique de l’être qu’il avance. Si nous ne savons pas vraiment qui est l’homme, nous allons tout de même parvenir à dire ce qu’il n’est pas.

Il est bon pour cela de revenir en arrière et d’observer la civilisation et voir comment celle-ci envisage l’état de nature. Elle l’envisage en fait comme une menace légitime, la civilisation se définit donc consciemment en opposition à la nature a priori. « L’état de nature doit également se laisser interpréter comme la possibilité permanente qui accompagne le droit positif comme son ombre. » (page 92), en d’autres termes, comme une menace permanente de l’homme de rompre le contrat social et de reprendre ses billes. « La civilisation est toujours une conquête, jamais une victoire définitive. » (page 92) Et pourtant, quel serait cet état de nature redouté ? L’état d’après la civilisation, nous l’avons vu, se décompose entre meute et zombies, entre loups augmentés et déchets humains.

Baptiste Rappin note que c’est dans le rapport à la peur et l’angoisse que l’homme tel que nous le connaissons commence à émerger. L’angoisse révèle en effet la finitude de l’être et la conscience qui en émerge permet de commencer à tisser une continuité entre le passé et l’avenir. La généalogie repart en espérance avec la peur. Et cette généalogie en espérance est déjà la marque d’une culture. En effet la vie ne se transmet pas sans tradition. Il y a chez les paysans zombies une réalité métaphysique liée à la peur de mourir. Puis vient une nouvelle peur quand la terreur et son cortège de caprices s’abat, la peur de ne pas mourir, de ne pas mourir tout de suite. Si jamais la civilisation ou l’état de droit ne reviennent jamais alors la dernière dignité est de choisir de mourir. Ce qui fait l’homme dans la société post-apocalyptique, comme dans un camp de la mort, est de finalement pouvoir encore se suicider. Baptiste Rappin nous donne l’exemple de La route où le père apprend à son fils à se supprimer en dernière limite plutôt que de se faire prendre par une horde de cannibales. La dignité est plus importante que la survie. La possibilité de mourir, de le choisir, nous conserve humain. La dignité est un mystère car le mouvement de l’âme qui proteste contre la violence ou l’injustice ne provient d’aucun calcul. L’indignation semble spontanée, immédiatement liée à une émotion plutôt que issue du recul de la raison.

Et cette amorce d’humanité dans le dénuement le plus complet est le point d’appui à l’émergence d’une humanité totale en la figure du héros, du prophète. Baptiste Rappin note que bizarrement, le désert est le lieu d’émergence des prophètes. Il s’agit de « chercher la présence de Dieu dans le rien » (page 208). Ken est l’incarnation de la quête du bien commun dans la guerre de tous contre tous. S’il se distingue c’est qu’il est l’élu, l’héritier d’une longue tradition d’art martial et c’est également qu’il est revenu de la mort. Celui qui lance la sentence « Tu es déjà mort. » l’a lui-même été. Ce qui détruit, sauve. Ken est en fait mort à lui-même et il porte les marques de ce passage sur lui, les 7 cicatrices comme preuve d’une sorte de parcours initiatique. En revenant de la mort, en se comportant en héritier, en prenant appui sur ce mouvement de l’âme vers la dignité, le héros permet de réhabiliter la consistance du temps. Baptiste Rappin note que dans Ken ou dans le roman de McCarthy, l’enfant joue un rôle essentiel pour que d’autres assument leur destinée d’être des héros. Dans Ken, c’est une petite fille qui a le pouvoir de faire pousser des graines et donc de semer un avenir pour l’humanité ; dans La route, le papa répète à son enfant qu’ils sont porteurs du feu et que cela justifie la raison pour laquelle jamais, sous aucune raison, ils ne deviendraient cannibales. Le temps causal ressurgit quand l’homme devient ce qu’il est et permet à la généalogie de reprendre tout sens.

Baptiste Rappin apporte une synthèse philosophique à toutes ces observations. Tout d’abord, « La nudité originelle de l’homme, son primitif dépouillement le vouent à la technique et même, à l’inventivité technique. » (p239) Par ailleurs, « L’effondrement de la cité conduit à l’extinction de l’espèce à court terme. » Il note également la force fictionnelle du langage provoquant par le truchement d’une voix intérieure, un dédoublement permanent de l’être humain. Le langage confère une schizophrénie qui rend l’homme créateur et qui rend sa parole, par boomerang, efficace, performante. L’homme est donc non seulement un animal technique, un animal politique mais également un animal symbolique à cause de sa faculté narrative. L’homme est par nature dans un monde de fiction, de sa propre fiction. Il crée un monde dont il est le héros. Il corrige la nature pour s’y inclure, y avoir une place, toute sa place. Toute nature humaine est culture. Baptiste Rappin de conclure : « Il n’existe pas de nature humaine qui ne soit déjà culture. »

 

Envoi

Ken le survivant, le manga symbole de la sous-culture de masse dans ce qu’elle a de plus vulgaire, me révèle donc que toute nature humaine est avant tout culture. La fiction vient au secours d’une « philosophie incapable de penser l’état de nature car incapable de penser hors d’elle-même ». L’essai de Baptiste Rappin prend appui sur la description de la société post-apocalyptique pour nous révéler l’aboutissement de la logique de notre société moderne et ce qu’est la véritable nature de l’homme. Il démultiplie également les questions sur l’homme et la civilisation à partir de leur avenir respectif de résidu et de poussière.

Les amateurs de philo auront donc pu  éprouver au travers de la narration de Ken le survivant ou encore de La route de Cormac McCarthy, leur théorie, vérifier leur incarnation possible. Quant aux victimes de la culture de masse, elles auront eu la jouissance d’entrevoir derrière le manga honteusement regardé, la présence de Hegel, Heidegger, Arendt, Platon, Deleuze, Kant, Merleau-Ponty, Weil, Hobbes, Blanchot, Kundera…


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