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Les musulmans, Ben Affleck et le syndrome de Lima

Les musulmans, Ben Affleck et le syndrome de Lima

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Le syndrome de Lima désigne l’attitude inverse à celle du fameux syndrome de Stockholm. Il affecte le ravisseur qui se met à éprouver de l'empathie pour son otage, et par extension l’agresseur pour sa victime.

La récente indignation télévisuelle de Ben Affleck contre le « racisme anti-musulman » (je n’emploierai pas le mot islamophobie, je suis totalement phobie-phobe et j’assume) est d’autant plus caractéristique de l’égarement où se trouve l’Occident qu’elle est sincère et emprunte des meilleurs sentiments de fraternité humaine. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et le pavement est presque fini. Bienvenue dans l’enfer américain : le monde de 2014 après J-C.

Pourquoi l’Islam est-il progressivement devenu un problème depuis la fin de la guerre froide? Ce n’est pas parce qu’il y a plus de musulmans dans le monde, leur part dans la population mondiale - environ 25% - s'est stabilisée depuis 30 ans. Ce n’est pas parce que les musulmans ont changé, les musulmans n’ont pas changé. Lisez Loti, voyez les peintures des orientalistes du XIXe ou les photos de la Casbah d’Alger en 1950 ; les femmes sont voilées, souvent intégralement, les hommes sont volontiers barbus, et prient cinq fois par jour. Ce n’est pas parce que l’Islam a changé, l’Islam n’a pas changé. Les chiites, les sunnites et les autres s’écharpent avec autant d’ardeur depuis, peu ou prou, la mort de Mahomet.

Ce qui a changé depuis 30 ans, c’est quelque chose qu’on appelle naïvement la mondialisation, qui en réalité désigne un phénomène ultra-violent de colonisation du monde et des esprits, une sorte de rouleau compresseur culturel écrasant tout sur son passage sous prétexte de « développement économique » et de « droits de l’homme », anéantissant les cultures et les particularismes qui font la richesse du monde. Ce « libre échange » à marche forcée qui ne profite jamais qu’aux mêmes, et fait perdre aux autres jusqu’à leur âme, génère parmi ses nombreuses conséquences des flux migratoires intercontinentaux comme jamais l’Histoire n’en a connus. Des flux qui pourraient bien avoir raison de la mondialisation qui les a engendrés.

Si vous êtes légitiment choqués par l’Islamisation de l’Europe, soyez le tout autant, et en premier lieu, par l’occidentalisation des pays arabes. Car ce qui se passe ici aujourd'hui n'est que la conséquence de ce qui ce passe là-bas depuis un bout de temps. Si la richesse du monde se trouve dans sa diversité, voir se multiplier les mêmes panneaux publicitaires Coca-Cola du Tibet au Yemen en passant par la cordillère des Andes n’est assurément pas un gain, mais un terrible appauvrissement pour l’humanité.

Pour que les différentes visions du monde co-existent, pour que les différentes façons d'être Homme puissent être possibles, chacune doit avoir son espace de liberté, d'immunité, de créativité, en un mot son territoire. (Ce qui n’empêche pas les échanges, mais au contraire leur donne leur valeur). L’Islam est une façon d’être Homme, ce n’est pas celle de John Wayne ni celle de Ben Affleck. Si les mosquées wahhabites n’ont effectivement rien à faire dans les plaines du Montana ni à Asnières-sur-Seine, John Wayne, Ben Affleck, leurs Levis, leur Big Mac et leur morale protestante, n’ont jamais rien eu à faire en Arabie. Ce qui a changé, c'est l'interpénétration accélérée et dérégulée des cultures et des visions du monde, c'est autant la proportion de musulmans vivant dans les pays occidentaux, que la proportion d'Occident dans les cerveaux orientaux.

En 1951, Claude Lévi-Strauss écrit « La lutte contre toutes les formes de discrimination, participe de ce même mouvement qui entraîne l'humanité vers une civilisation mondiale, destructrice de ces vieux particularismes auxquels revient l'honneur d'avoir créé les valeurs esthétiques et spirituelles qui donnent son prix à la vie et que nous recueillons précieusement dans les bibliothèques et dans les musées parce que nous nous sentons de moins en moins certains d’être capables d’en produire d’aussi évidentes.

 

Sans doute nous berçons-nous du rêve que l'égalité et la fraternité règneront un jour entre les hommes sans que soit compromise leur diversité. Mais si l'humanité ne se résigne pas à devenir la consommatrice stérile des seules valeurs qu'elle a su créer dans le passé capable seulement de donner le jour à des ouvrages bâtards, à des inventions grossières et puériles, elle devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même leur négation. Car on ne peut à la fois, se fondre dans la jouissance de l'autre, s'identifier à lui, et se maintenir différent.

Pleinement réussie, la communication intégrale avec l’autre condamne, à plus ou moins brève échéance, l’originalité de sa et de ma création. Les grandes époques créatrices furent celles où la communication était devenue suffisante pour que des partenaires éloignés se stimulent, sans être cependant assez fréquente et rapide pour que les obstacles indispensables entre les individus comme entre les groupes s’amenuisent au point que des échanges trop faciles égalisent et confondent leur diversité.» [1]

L'Islam n'est pas un problème, Ben, le problème c’est l’obligation qui nous est faite partout sur cette Terre de devoir adorer ton Dieu dollar, de boire ton Coca-cola, de regarder ta télévision, et de rêver à ton prochain Batman. Le problème c’est cette nouvelle Babel dont tu es l'un des éminents édificateur et que construit jour après jour le capitalisme américain mondialisé à coup d’accords de libre-échange et de productions hollywoodienne, ravageant ainsi l'environnement télévisuel, matériel et spirituel de la planète. Parlez tous globish! Communiquez avec mes smartphones californiens! Regardez tous ma pub! Soyons un village ! Mais pas un village tamoul, ni dogon, ni provençal, plutôt une bonne petite bourgade texane de chez nous, avec ses fast food, sa pompe à essence, et ses 3 télés par foyers.

Alors Ben, il y a peut être des gentils musulmans qui jouent au baseball, et des méchants musulmans qui coupent des têtes, mais il y a tout de même l'Islam, et ce dont Islam est devenu le nom au delà des informations du 20h : celui d'une vaste réaction identitaire de la part d'un groupe humain, d'un réflexe de survie d'une culture humiliée face à l’américanisation du monde. Le rouleau compresseur marchand et nihiliste occidental qui avait pris l'habitude, au nom du progrès, d'aplatir sans vergogne ni difficulté les reliefs des religions, des « derniers obscurantismes », et autres « irrationalités de marché », se retrouve, avec l'Islam, confronté à une sacrée bosse.

Et le problème, Ben, c’est que cette réaction qui a pour nom Islam, que tes gouvernements successifs croyaient pouvoir circonscrire à quelques régions du monde déclarées à jamais personna non grata à la table de la mondialisation heureuse, la voilà qu'elle s’invite de facto chez nous par le simple truchement de la présence désormais massive des musulmans en occident, de telle sorte que la mondialisation, par un puissant et surprenant retour de balancier, vient ébranler et remettre en cause les fondements mêmes de notre civilisation « judéo-chrétienne ».

S'il ne veut pas disparaitre entre le marteau Islamique et l'enclume mondialiste, l'Occident chrétien doit se ressaisir et comprendre, comme l’explique le Père jésuite libanais Samir Khalil Samir, que « Le problème ce n’est pas l’Islam, c’est l’Islam comme système ne s’intégrant pas aux droits de l’Homme »[2].  Aux droits de l’homme occidental mondialisé, bien sûr! Celui qui porte des Lévis, boit du Coca et va voir les films de Ben Affleck au cinéma.

Mais dis-moi Ben, pourquoi diable toi et tes amis tenez-vous tellement à ce que tous les hommes de cette Terre partagent votre vision de ce que doit être l’Homme, de ce que doit être une bonne ou une mauvaise action, des valeurs pour lesquelles se battre, vivre et mourir? L'idée ne t'est-elle jamais passé par la tête que cela pouvait être pour mieux vendre tes films?

 

[1] C. Lévi-Strauss. Race et culture, 1951

[2] Père Samir Khalil Samir, Les raisons de ne pas craindre l’Islam, 2007


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