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Mona Ozouf rencontre Alain Finkielkraut

Mona Ozouf rencontre Alain Finkielkraut

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Mona Ozouf est une grande dame des lettres et une historienne spécialiste de la Révolution française. Elle a participé à plusieurs émissions Répliques d’Alain Finkielkraut avec lequel elle partage le même goût de l’intelligence et de la haute culture. Ces émissions font l’objet d’un livre intitulé Pour rendre la vie plus légère (sous-titré Les livres, les femmes, les manières) dont nous faisons ici la recension. Au cours de ces émissions, aux côtés de Finkielkraut, elle anima l’échange avec des personnalités invitées. Pour Claude Habib, il fut question de son ouvrage Galanterie française. Mona Ozouf définit ainsi l’homme galant : « Il faut à l’homme galant, comme à l’homme courtois, être capable d’inverser en esprit les données de la réalité : transformer la faiblesse en force et la force en faiblesse ; garder aussi assez de distance à l’égard de ses propres émotions -colère, dégoût, dépit, aversion- pour ne pas leur céder. Chercher avec soin les mots justes, éviter de blesser. Tout un entraînement à la délicatesse, pratiqué dans l’espoir d’un commerce plus heureux entre les êtres humains, et singulièrement entre les sexes. » Toutes choses que l’amour courtois médiéval ou fin amor, partie intégrante du génie français, a établies pour permettre un degré supérieur de civilisation. Bien sûr, le principe d’égalité humaine du christianisme a favorisé l’émergence des femmes qui ont toujours occupé un rôle déterminant dans la société française. Notre historienne rappelle leur omniprésence (et même leur omnipotence dans certains domaines) : « Lorsqu’on lit les récits des voyageurs étrangers en France, à partir du XVIIème siècle, puis au XVIIIème, au XIXème, un phénomène les frappe toujours : la visibilité féminine. Les femmes sont partout. Elles sont dans les occupations, elles attellent les carrioles, elles vendent des violettes dans la rue. »

Ozouf va au bout des choses, au cœur des débats actuels : « L’indifférenciation des sexes serait un bien ? C’est à cette extrémité-là que mon féminisme n’est pas du tout près d’aller, car je ne crois nullement l’indifférenciation souhaitable. Je crois pour tout dire que ce qui fait le prix de l’existence des femmes en France, c’est de pouvoir jouer sur deux tableaux très différents. Le tableau de leur féminité, c’est-à-dire qu’une femme peut parfaitement être attentive à son apparence et désirer plaire, sans pour autant se penser en femme-objet comme on nous le serine. […] Mais par ailleurs, en France, l’individu a des droits parce qu’il est dénué de ses qualités personnelles. Par conséquent, la femme peut aussi se penser comme un sujet neutre du droit. » S’ensuit la discussion de savoir si la question politique de l’amour, autrement dit l’intrusion de la politique dans les foyers, est un facteur d’émancipation de la femme. Finkielkraut apporte un écot brillant au sujet en rappelant que Mme de Staël avait constaté pendant la Révolution que les femmes n’étaient que très peu entrées dans le processus de la Terreur parce qu’elles avaient résisté à l’invasion du politique dans le privé, et en particulier à l’idée de la dénonciation civique ou patriotique. Face à la fureur idéologique, les femmes furent un bouclier qui protégea les fondamentaux naturels et anthropologiques de l’amour, du foyer, des enfants. Grâce à Dieu, on n’éteint pas facilement l’instinct de compassion des femmes. Lueur d’espoir pour nos temps obscurs…

Mona Ozouf, lucide et politiquement incorrecte (Dieu que cela fait du bien !), assène : « Il est vrai que la verticalité, la transmission, la filiation sont des éléments contre lesquels la démocratie tend à œuvrer. » Cette assertion renvoie à l’empreinte idéologique dont nous sommes profondément marqués depuis la Loi Veil, et par conséquent à l’actualité immédiate : durant la période de confinement due au coronavirus, certains partisans de l’avortement ont exigé de repousser le délai légal de 12 à 14 semaines afin de répondre à « l’inquiétant recul du niveau d’IVG » (sic !). Sauver des vies d’un côté, continuer d’en abattre de très innocentes de l’autre. O tempora, o mores !

Mona Ozouf cite Victor Hugo qui affirmait que « pour pénétrer l’âme française, la littérature est une meilleure clé que la vie politique » suscitant la question angoissée de Finkielkraut : « Les livres sont une cause à défendre, mais n’est-il pas trop tard dans ce climat où la fermeture à la culture est convertie en accueil de la diversité ? » Les thèses modernes selon lesquelles la culture serait discriminatoire servent d’alibi à la préférence de l’Autre et à l’instauration forcée du modèle multiculturel. Modèle dont la ligne de flottaison culturelle se situe au plus bas étiage, dans le but de faciliter l’inclusion de tous, vertueux mécanisme d’égalitarisme que la République a adoubé dès son origine, en ses principes constitutifs, et n’a cessé depuis de renforcer. Mais revenons à Mona Ozouf, à son amour immodéré de ce qui tient sa vie depuis l’enfance : « Pourquoi la littérature ? Parce que la littérature nous pourvoit de dons que nous n’avons pas. Elle nous pourvoit par exemple immédiatement de l’ubiquité. Grâce à la littérature, nous vivons dans des pays, des villes où nous n’avons jamais posé le pied. Grâce à la littérature, nous pouvons reculer vers des époques révolues. La pratique des livres donne une immense liberté, que nous ne trouvons pas ailleurs […] La littérature démultiplie l’existence. » L’une des vertus de la littérature, non des moindres, est de nous délivrer de la pensée massive, puisqu’elle a « ontologiquement affaire aux individus. »

La pensée des masses décryptée par le brillant duo Ozouf/Finkielkraut est devenue une non-pensée qui s’est immiscée dans les cerveaux du plus grand nombre. Les esprits ont été soumis à l’implacable roue du moulin de la déculturation. Les formes et les nuances se sont amenuisées jusqu’à devenir incompréhensibles aux temps démocratiques actuels « parce que ce sont les temps de l’horizontalité, où plus personne n’est enclin à comprendre l’autorité, le surplomb », affirme Mona Ozouf en lectrice avertie de Tocqueville. Temps où l’admiration de l’autre a disparu et où le sentiment de contemplation s’est du même mouvement éteint. Temps qui ne cessent de produire trois fruits par essence véreux : inculture, indifférence et indifférenciation ; ces fruits fétiches du libéralisme et de ses avatars que sont la République, la démocratie égalitariste, le capitalisme mondialisé. Fruits qui sont dénoncés par le christianisme qui essaie tant bien que mal et à contre-courant de s’ériger en paraclet de la sacralité de l’homme.

Nous vivons une époque de ruptures où les « grands hommes » modernes tels que définis au XVIIIème siècle ont succédé aux héros de jadis. Le roi équestre et caparaçonné, les chevaliers, les saccageurs de provinces ont été supplantés dans la gloire par les figures nouvelles du siècle des Lumières. Ces héros modernes se sont parés d’atours moins radicaux, plus universels, consensuels et se tiennent strictement à l’injonction de plaire au grand nombre. Ils ne risquent plus leur vie. Que l’on pense à la star du show-biz, au joueur de football, au youtubeur ou au capitaine d’industrie, ils sont tous objets de dévotion massive et symboles d’une réussite très souvent factice. Le héros d’antan a quant à lui été démoli, sa statuaire déboulonnée et réduite en poussière. Avec sa disparition, la valeur de sacrifice a été consumée à jamais.

A notre époque vouée à l’obsessionnel « présentisme » et au culte du tout à l’ego, Aristote avait pourtant légué un aphorisme véridique : « Le sacrifice de soi est la condition de la vertu. » Aristote est bien vivant c’est sûr. Quant aux lubies post-modernes, elles sont rongées par l’éphémère et la superficialité. Pour notre malheur, elles déconstruisent notre civilisation, mais finiront par passer et tomberont dans l’oubli.

 

 

 


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