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« Service de la dette » et catholicisme : Jusqu’à quand l’imposture ? (1)

« Service de la dette » et catholicisme : Jusqu’à quand l’imposture ? (1)

Par  

« Puis Jésus entra dans le Temple et chassa tous les vendeurs et acheteurs qui s'y trouvaient : il culbuta les tables des changeurs, ainsi que les sièges des marchands de colombes. » Matthieu, 21, 12.

« En pur don vous avez reçu, en pur don, donnez » Matthieu, 10, 8-10.

 

Introduction

On parle beaucoup du nouveau PDG de Renault, Jean-Dominique Sénard, ancien président du Groupe Michelin. Face aux démesures des groupes capitalistiques occidentaux, n’en vient-il pas à recommander un « capitalisme responsable » (Rencontres Economiques d’Aix-en-Provence, Juin 2018) ? Doit-on pour autant négliger que dans sa formule, le terme capitalisme demeure ? Si monsieur Sénard avait un peu approfondi ses fondamentaux philosophiques, il connaîtrait les principes de son capitalisme, à savoir l’absence de repères objectifs, universels et nécessaires qui pourraient freiner la passion du gain qui reste le moteur de l’ordolibéralisme actuel. Difficile de réclamer à des associations d’immatures et de libertaires d’être responsables… Et combien est étroit et resserré le chemin qui mène à la sagesse humanisante !

Bien des années avant la naissance de Jésus, et donc son message aux marchands du Temple, Platon s’interrogeait sur la légitimité du prêt à intérêt. Dans son dernier ouvrage, Les Lois (V, 742c 4-6), Platon soutient ainsi que le prêt à intérêt doit être interdit. Et si un tel prêt est de fait contracté, le débiteur a le droit de ne rendre ni le capital, ni les intérêts.

Plus tard, Aristote analyse ce phénomène et aboutit aux mêmes conclusions dans sa Politique : « cette façon de gagner de l’argent est de toutes la plus contraire à la nature. » (I, 10).

Pour Aristote, la monnaie est à son origine une création qui permet un perfectionnement du troc. Mais quand on manipule les termes de la circulation (1257b 22-23), on pervertit l’échange car on donne l’initiative à l’argent. On voit ainsi l’argent se soumettre la marchandise alors que dans l’ordre naturel, c’est la marchandise qui doit se soumettre l’argent. C’est ainsi qu’Aristote parle de « violence » (Éthique à Nicomaque, 1096a 6) : la mauvaise chrématistique est en effet une activité contre-nature ; elle engendre donc de la violence sociale en pervertissant l’échange. Aristote précise : « Elle n’est pas naturelle, mais pratiquée par les uns aux dépends des autres » (1258b 1-2).

Si l’économie a son correspondant dans le langage humain, c’est la sophistique. « La sophistique, d’ailleurs, n’est qu’une sorte de chrématistique » (Réfutations sophistiques, XI, 171b 28). Car dans la mauvaise économie, l’argent-symbole prend la place des choses-marchandises, tout comme dans la sophistique, les mots remplacent les choses mais pour trahir leur sens objectif. Le nominalisme économique a pour maître Protagoras.

Un livre récent de David Graeber, « Dette : 5 000 ans d’histoire[1] » tente de retracer l’historique de la question. Le crédit, affirme Graeber, est presque aussi vieux que l’humanité. Le prêt à intérêt aurait été inventé en Mésopotamie où, vers 2400 av. JC., temples et palais sumériens et babyloniens rivalisant de richesses et de puissance, consentaient aux paysans des crédits commerciaux ou des crédits à la consommation, contre une garantie en nature. Si les bénéficiaires ne remboursaient pas, les administrateurs s’appropriaient peu à peu leurs biens : le grain, puis le bétail, puis les champs et les maisons puis les femmes et les enfants et jusqu’à l’emprunteur lui-même, tous réduits à l’état d’ouvriers non-spécialisés contraints de servir dans la maison du créancier.

Et si la récolte était mauvaise, un gros pourcentage de la paysannerie tombait en esclavage, les familles étaient brisées, les terres abandonnées. Confrontés au risque d’effondrement de l’ordre social, les rois sumériens puis babyloniens annonçaient périodiquement l’effacement des dettes et rendaient leurs terres aux propriétaires initiaux. Chez les Sumériens, ces amnisties étaient appelées « déclarations de liberté ». Le terme employé, amargi, semble ainsi le premier mot signifiant « liberté » dans toutes les langues humaines connues. Si le livre de Graeber est instructif au sujet des mécanismes de la dette, il esquive la solution que pourtant il est sur le point d’évoquer sans faire le pas : la solution à cet enfermement progressif et déshumanisant du pressoir de l’endettement, c’est la communion chrétienne. Le christianisme, effet, dans son expression catholique, aura été un frein à ces dispositifs avilissants. On ne peut pas en dire autant du protestantisme, comme l’a souligné Max Weber, ni du judaïsme, comme l’a également souligné Werner Sombart, récemment validé par Jacques Attali.

Pour sa part, le livre de Pamphile Akplogan, L’Enseignement de l’Eglise Catholique sur l’Usure et le Prêt à Intérêt (L’Harmattan, 2010), récapitule les arguments du catholicisme vis-à-vis du prêt à intérêt. Tous les thèmes et textes cités ci-dessous sont extraits de ce livre dont nous recommandons vivement la lecture à ceux qui veulent encore connaître l’enseignement du Magistère à ce sujet.

Suite aux discours de Jésus, l’Eglise a informé la vie sociale des pays dans lesquels ses membres ont pu transmettre ses conseils et préceptes à leurs contemporains.

Ces principes touchent ainsi aux modes de gouvernement, à l’usure, aux droits des pauvres, à la dignité des malheureux et des opprimés.

L’Eglise n’a pas seulement enseigné : elle s’est concrètement rangée du côté des pauvres en érigeant des hospices, des hôpitaux, des écoles, des banques mêmes au service des plus démunis. L’esprit de ces actions est la gratuité sans retour.

De nombreuses Congrégations religieuses sont nées avec pour mission d’améliorer le sort des plus pauvres. Parmi les quatre grands Ordres religieux, on remarquera les Franciscains, disciples de celui qui s’appelait lui-même le « Poverello ».

Alors que se développait l’ère industrielle et ses cohortes de salariés miséreux, le pape Léon XIII publie l’encyclique Rerum Novarum (1891) sur la condition ouvrière.

Plus tard, le pape Pie XI déclare dans son encyclique Quadragesimo Anno (1931) :

« Ce qui à notre époque frappe tout d’abord le regard, ce n’est pas seulement la concentration des richesses, mais encore l'accumulation d'une énorme puissance, d'un pouvoir économique discrétionnaire aux mains d'un petit nombre d'hommes qui d'ordinaire ne sont pas les propriétaires, mais les simples dépositaires et gérants du capital qu'ils administrent à leur gré.

Ce pouvoir est surtout considérable chez ceux qui, détenteurs et maîtres de l'argent, gouvernent le crédit et le dispensent selon leur bon plaisir. Par-là, ils distribuent en quelque sorte le sang à l'organisme économique dont ils tiennent la vie entre leurs mains, si bien, que, sans leur consentement, nul ne peut plus respirer. »

L’usure est un phénomène très ancien[2] qui posait déjà question à Aristote. La situation sociale et économique actuelle lui doit beaucoup.

« De fait, nos sociétés actuelles connaissent l’usure et en subissent des conséquences très tragiques : appauvrissement des uns et enrichissement des autres sur la base d’un échange inégal qui a pour résultat de réduire de plus en plus d’individus, et même certains pays entiers, au statut de débiteurs totalement privés de liberté et de dignité ». Pamphile Akplogan, L’Enseignement de l’Eglise Catholique sur L’usure et le Prêt à Intérêt (L’Harmattan, 2010, p. 20)

 

[1] Editions Les Liens qui Libèrent, 2013.

[2] David Graeber : Dette : 5 000 ans d’histoire (Babel, 2016)


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