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Tibhirine : la possibilité d’une amitié avec les musulmans

Tibhirine : la possibilité d’une amitié avec les musulmans

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Les moines de Tibhirine seront béatifiés le 8 décembre prochain avec d’autres martyrs. A Lyon, l'association "Le message de Tibhirine" a vu le jour en 2016 pour continuer à faire vivre le témoignage des moines et leur message de paix et de dialogue entre chrétiens et musulmans. MN a rencontré Sébastien de Pothuau, président de l'association.

MN : L’association "Le message de Tibhirine" œuvre pour le dialogue entre chrétiens et musulmans. N’y a-t-il pas là un paradoxe à utiliser le nom de martyrs catholiques en pays musulman pour amorcer le dialogue ? Quelle image ont les moines de Tibhirine a priori auprès des musulmans ?

S2P : Quand on parle des moines de Tibhirine, on parle de personnes libres, de Bruno, Paul, Luc, Christian, Christophe, Célestin, Michel. Quand on parle de ces sept-là, on ne peut pas ne pas parler des 12 autres martyrs et bien sûr de toutes les victimes de la guerre civile d’Algérie. A une heure de Marseille, en cette décennie noire des années 90, le conflit déclenché et alimenté par divers groupes islamistes a fait 300 000 victimes, et déplacé un million de personnes. Les algériens ont subi de plein fouet ce conflit. Il n’y a donc aucun paradoxe à faire référence aux moines de Tibhirine quand on veut nourrir un dialogue entre chrétiens et musulmans. Et pour comprendre, il nous faut revenir au testament de Christian de Chergé, quand un A-DIEU s'envisage… Il a donné sa vie pour ses amis d’Algérie. Tous ceux qui l’ont connu savent l’authenticité de ce sacrifice. L’enlèvement des moines de Tibhirine a provoqué une émotion colossale autour d’eux et dans tout le pays. Il faut tout de même avoir en tête que frère Luc a soigné quelque 600 000 personnes dans sa vie. C’étaient des hommes de Dieu, c’étaient des hommes de paix. L’objectif de l’association est le dialogue, mais pas un dialogue de surface ou de consensus mou, un dialogue qui permet de créer des liens d’amitiés, d’estime, de confiance, et même d’admiration entre chrétiens et musulmans. Pensons ici au Cardinal Barbarin lors des vœux aux échevins en 2014, dans le contexte des attentats qui ont touché la France, qui qualifia la tolérance de niveau zéro, de minimum vital du vivre ensemble et qui exhortait, pour vivre ensemble, à se connaître et à tisser des liens d’amitiés. C’est exactement ce qu’ont fait les moines de Tibhirine. Et leur béatification nous les montre comme des exemples et des intercesseurs très efficaces !

MN : Quels sont les objectifs de ce dialogue entre chrétiens et musulmans ? Comment dialoguer sans immédiatement induire un certain relativisme ? Comment prier avec des gens qui ne donnent pas les mêmes définitions que nous aux mots : paix, personne humaine, etc. ?

S2P : On peut effectivement avoir l‘illusion d’être d’accord quand on reste à la surface. En fait, l’objectif de l’association n’est pas le dialogue pour le dialogue, mais il est de provoquer de vraies zones de contact permettant de nourrir des liens d’amitié. C’est beaucoup plus exigeant car il faut accepter les désaccords, les différences. Concernant le risque de relativisme que vous évoquez, il est bon de réaffirmer ce que nous sommes. Moi je suis chrétien. En face de moi, il y a quelqu’un qui a une foi différente que je peux admirer. Et en le découvrant, je découvre à quel point je suis attaché à ce que je suis, à ma foi. La question posée par la rencontre nous oblige à être pleinement chrétien afin que la rencontre ait lieu. Et c’est de fait tout le contraire du relativisme. Et si nous voulons trouver un point commun, il est dans le regard que nous portons sur l’autre quand il prie. De voir l’autre prier, nourrir une relation avec son créateur est toujours magnifique.

MN : Quel est l’accueil des musulmans que vous rencontrez ? Ont-ils des attentes vis-à-vis des chrétiens ? Ont-ils conscience d’être dans un pays chrétien et quel est leur niveau de connaissance de la chrétienté ?

S2P : Avec les musulmans, dans l’association, nous affirmons notre foi, et le lien de la France avec la foi chrétienne, cela les intéresse au premier plan, car c’est aussi leur pays et ils l’aiment, ils ont envie de le découvrir dans son histoire et ses racines chrétiennes aussi. Leurs attentes ne sont pas explicites mais il y a une vraie soif de nous connaître. Ils ne savent rien ou peu de chose de la chrétienté qui ne se donne plus à voir aussi facilement que par le passé dans notre pays qui a supprimé la perspective de la transcendance. Et puis la référence aux moines de Tibhirine, qui ont choisi de rester avec leurs frères d’Algérie aux pires moments de la guerre civile, est un point commun, un point de départ de notre relation, d’une très grande force.

MN : Quels sont les principaux freins que vous rencontrez dans votre entreprise de dialogue et comment les lever ?

S2P : Le principal frein, c’est la peur de ceux qui croient savoir ce qu’est l’islam sans jamais avoir rencontré un musulman, sans jamais avoir discuté avec un musulman, sans jamais avoir tissé des liens d’amitié avec un musulman. Et ceci est vrai symétriquement avec les musulmans : parfois ils pensent que l'Eglise est ce que les médias en disent…   Pour éviter les fantasmes, il nous faut toujours revenir au réel, c’est-à-dire à la personne. Les freins, ce sont aussi bien sûr, les sujets d’actualité qui font écran à une vraie relation interpersonnelle, qui obligent à des prises de position partisane et caricaturale, qui sont contraire à ce qu’est une personne humaine dans sa complexité et dans sa relation à Dieu.


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