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Bertrand Louis : musique, littérature et monde moderne

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MN Votre premier album voit le jour en 2001, signé chez Polydor. Il reçoit un très bon accueil et vous propulse sur la scène de la « nouvelle chanson française », une étiquette comme une autre, sans doute étriquée et répondant à un impératif étranger à l’art. Qui étiez-vous et d’où veniez-vous, Bertrand Louis, avant la naissance de cette première œuvre largement saluée ? Comment avez-vous vécu ce baptême, cette entrée dans la lumière ?

Bertrand Louis Parallèlement à des études de piano et de solfège au conservatoire, en bon petit enfant d’une famille plutôt aisée, j’ai été guitariste de plusieurs groupes que l’on pourrait qualifier de post-punks. Une double casquette, en quelque sorte. J’ai débuté des études d’ingénieur qui se sont vite arrêtées et j’ai également composé quelques œuvres de musique contemporaine avant de me consacrer uniquement à la chanson vers l’âge de 30 ans. Ce fut un peu étrange cette signature chez Polydor, car je m’attendais plutôt à me retrouver chez un petit label indé, type Lithium. J’avais peu d’expérience en tant que chanteur et je me suis senti un peu perdu, tout cela avait l’air un peu trop artificiel pour moi. J’ai eu l’impression que cette entrée en matière était un peu forcée, car les majors, à l’époque, mettaient de grands moyens sur leurs nouveaux poulains. Il y avait un côté un peu hors-sol car je n’avais pas vraiment de public, mais c’était assez confortable finalement.

 

MN Dans votre belle discographie, huit disques en une quinzaine d’années, Le centre commercial, quatrième album sorti en 2010, semble occuper une place à part : sorte de pivot, de point nodal à partir duquel votre art de la chanson semble glisser vers une certaine forme de radicalité, pour le moins une réaction au monde qui vous entoure. Êtes-vous en accord avec cette façon de lire l’évolution de votre travail ? Le cas échéant, cet aspect a-t-il été conscient, ou même réfléchi ?

BL Oui, tout à fait. Je pense que la rupture avec Polydor a déclenché chez moi quelque chose de radical. Dans Le centre commercial, j’ai glissé presque inconsciemment vers quelque chose de plus sombre et de plus critique envers le monde qui m’entourait. J’ai décidé de faire confiance à mon instinct et le reste est venu naturellement : sonorités post-punks, thriller musical, critique acerbe de la société de consommation… J’ai l’impression depuis cet album que je peux faire ce que je veux, sans me préoccuper d’un éventuel succès. Même si personne n’en est à l’abri !

 

MN En 2013, votre album Sans moi met en musique des textes de Philippe Muray et vient confirmer une vision corrosive et caustique de notre post-modernité occidentale : quand et comment avez-vous connu l’œuvre du père d’Homo Festivus ?

BL Dans Le centre commercial, j’avais mis en musique un poème de Houellebecq, Hypermarché Novembre. Un jour, je regardais une interview de lui, par Le Ring, dans laquelle il disait du bien de mon disque. Il y évoquait également un certain Philippe Muray. Je suis alors « allé voir » et cela a été comme une révélation : j’ai eu l’impression que je l’avais attendu jusque là et que des pensées qui germaient en moi depuis des années prenaient forme dans ses écrits. Avec le recul, au-delà du fond de son œuvre, je pense que c’est surtout son énergie et sa puissance de vie mêlées à une forme de rogne qui m’ont conquis. Il y a même des textes de Minimum Respect qui ont immédiatement collé à des musiques que j’avais composées avant de les connaître ! Pour résumer, j’ai donc connu Muray grâce à Houellebecq, ce qui est somme toute assez naturel. De plus en plus, mais c’était déjà le cas à l’époque, je suis beaucoup plus friand de littérature contemporaine que de musique et de chanson. Il y a des écrivains comme Patrice Jean, par exemple, qui me touchent profondément, parce qu’ils parlent de la vie intérieure d’un homme d’aujourd’hui sans aucun prisme militant.

 

MN Après avoir chanté Baudelaire, en 2018, vous vous êtes tourné vers un autre grand poète français, Paul Verlaine : le splendide Chansons pour Elle, votre plus belle réussite selon moi sur le plan mélodique, est consacré à la figure de la femme, au couple, à la tendresse et au désir. Cet album, sublime collection d’odes intemporelles, m’évoque un autre artiste occupant une place à part dans la chanson française : Jean-Louis Murat (paix à son âme). Acceptez-vous ce rapprochement ? Connaissiez-vous Mareva Galanter avant de la faire chanter sur deux des morceaux de l’album ? Si vous deviez situer vos dilections musicales actuelles ou plus anciennes, qui citeriez-vous ?

BL Oui, vous avez totalement raison : j’avais un grand besoin d’exprimer de la tendresse dans cet album. J’avais évidemment en tête le Madame Deshoulières de Murat que j’aime beaucoup (j’ai même composé une chanson « haïku » à sa mémoire), et effectivement Chansons pour Elle est sans doute mon album le plus muratien… Je connaissais Mareva Galanter depuis un moment déjà puisque j’avais composé une chanson pour l’un de ses albums (Nul qui me connaisse) il y a déjà plus de 10 ans, je crois ; chanson qu’elle aime beaucoup et elle a tout de suite accepté de venir prêter sa voix et son sourire. Concernant mes dilection musicales, je dirais The Kinks et Gainsbourg, s’il fallait n’en garder que deux qui m’ont aidé à me construire. Il y en aurait tellement d’autres… Bach, Debussy, Poni Hoax, The Strokes, Lou Reed, John Cale… je m’arrête là. On retrouve la dichotomie entre le conservatoire et le rock. Mais en ce moment, je n’écoute pas grand-chose. Je lis beaucoup, en revanche.

 

MN Votre dernier album, Stéréotype(s), quant à lui, semble achever d’ouvrir en grand toutes les vannes : il sonne résolument comme une œuvre « anti-moderne », en tout cas éminemment critique de notre époque, à la fois triste et réjouissante. Votre travail, jusqu’à ce disque, semble avoir bénéficié d’une bienveillance, voire d’un enthousiasme marqué par la presse « de gauche » (Télérama, Les Inrocks, Libération, etc.). Quel accueil a donc été réservé à cette collection inouïe de chansons électro-pop un peu « réac » ? La police de la pensée s’est-elle manifestée à votre égard ou bien l’art permettrait-il de s’affranchir des rets des gardiens du Camp du Bien ?

BL Houellebecq m’a écrit qu’avec ce disque, j’allais prendre des coups. Cela n’a pas été le cas car j’ai plutôt été victime d’une omerta, comme je m’y attendais d’ailleurs. Télérama a écrit que la chanson « Je suis donc un vieux mâle blanc » était controversable… J’ai reçu pas mal de messages privés de la part de personnes qui aimaient le disque et qui ne voulaient pas se mouiller sans doute. Cela dit, je ne trouve pas que ce disque soit réactionnaire, je me suis délecté des travers de notre époque et je me suis beaucoup amusé. C’est fascinant d’ailleurs le décalage qu’il y a entre cet espèce de surmoi sociétal du « Camp du Bien » et la réalité exprimée par les gens en privé.

 

MN Néo-féminisme, wokisme, hygiénisme, consumérisme, nombrilisme, écologitarisme… Le chantier est immense, et vous faites feu de tout isme contemporain. Votre petite entreprise de démolition ne connaîtra sans doute pas la crise de sitôt : quels sont les travers post-modernes qu’il vous reste à tourner en ridicule, à saper par le chant ? Un autre disque est-il en préparation ? Quels sont vos projets actuels ?

BL Je suis actuellement sur un rond-point et je ne sais pas encore quelle sortie prendre. J’ai encore une dizaine de stéréotypes# en tête mais un peu l’impression de me répéter (cela dit, s’ils ne s’arrêtent pas, je me sentirai dans l’obligation de continuer). J’aimerais écrire un stéréotype sur l’antiracisme mais c’est un sujet tellement brûlant… J’ai quelques nouvelles chansons plus mélancoliques également, l’envie de faire quelque chose autour de Nietzsche, de Dantec, un album piano/voix avec des chansons de mes trois premiers albums… bref, beaucoup trop de choses. Il faut que je tranche.


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