Frédéric Schiffter : Le mirage identitaire
France Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngFrédéric Schiffter : Le mirage identitaire
Frédéric Schiffter est philosophe et écrivain. Auteur prolifique, ce dernier est le défenseur d’un nihilisme sans chichi dans le sillage de Cioran et Schopenhauer. Dans son dernier ouvrage, La Berlue Identitaire (Louise Bottu, 2026), il s’emploie à dégonfler la baudruche conceptuelle de l’identité individuelle et nationale, terme creux rabâché sans cesse au sein de nombreux médias. Un ouvrage passionnant.
Lorsqu’un quidam cherche avec application son petit Moi substantiel, il tombe sur un vide. Individu unique façonné par les circonstances, il est en réalité un assemblage épars dont la réalité est conférée par les autres : défini par sa famille, ses collègues de travail, ou encore par ses papiers d’identité, l’homme en question existe en situation, formé de « pièces rapportées » (Montaigne). Cantonné à son existence empirique, habitué à des émotions répétitives et routinières, habité constamment par un cortège de pensées triviales, il lui est souvent difficile de se contenter de son existence monotone, il se lance donc sur la quête d’un Moi authentique dont la société le priverait indûment. Nihil novi sub sole : lorsque Alonso Quijano, illustre inconnu et modeste, s’ennuie et n’accepte pas le réel tel qu’il est, il se forge un double magnifié, Don Quichotte, auquel il ajoute une terre nommée La Mancha. A l’instar de la figure littéraire créée par Cervantes, Emma Bovary, épouse d’un officier de médecine atterrée par l’ennui provincial qui lui échoie, se rêve en héroïne d’un roman sentimental. Dans ces deux cas de figure, les protagonistes se mentent à eux-mêmes, tissant des royaumes fantoches où leur Moi authentique peut prospérer sans être bridé par les impératifs de la vie sociale : manque de bol, Emma reste une bourgeoise de province ordinaire aux yeux de ses contemporains et Don Quichotte demeure un illuminé aux yeux des siens.
Ainsi, la quête éperdue de l’identité suscite un malaise. Lorsque la devise gravée sur le temple de Delphes nous enjoint de nous connaître nous-mêmes, nous pouvons nous poser la question pascalienne : « quel est donc ce Moi ? ». De manière intuitive, nous comprenons qu’il existe une subjectivité dont il est difficile de dégager une unité parfaite. D’après David Hume, l’introspection nous fait buter sur une perception particulière de ce qu’il appelle le Moi : perception de chaud, de froid, de lumière, ou d’ombre (Traité de la nature humaine). D’autre part, la convention sociale du Moi est largement construite par l’appoint des autres qui m’ont entouré au cours de mon existence ; je ne suis en fin de compte que la collection des relations que j’ai pu nouer dans la trame de ma vie. Mes faits et gestes sont divers, épars, et je me décline sous une multiplicité de manières d’être, irréductibles à une unité substantielle : à ce sujet, Montaigne parle d’un individu dans lequel toutes les contrariétés s’y trouvent, tout à la fois « honteux, insolent, chaste, luxurieux, bavard, ou encore taciturne » (Essais). Depuis Socrate, les tentatives philosophiques d’établir un substrat intangible se sont trouvées inutiles : Frédéric Schiffter se montre tout aussi persifleur quant au stoïcisme et à l’épicurisme pour qui le véritable Moi se trouve dans le dépassement volontaire de nos affects quotidiens ; en effet, se mettre hors de soi et échapper à l’Homme est tout aussi présomptueux que vain. Pourquoi s’exposer au ridicule ?
Les racines introuvables
Tout comme le Moi authentique, l’identité nationale est bien difficile à circonvenir avec rigueur. En effet, l’identitaire a peur : un simple acte administratif fait d’un étranger un Français comme les autres. Eprouvant une insécurité ontologique, il craint de voir sa nation dénaturée par l’apport massif d’immigrés extra-européens : le Français dit « de souche » pourrait être supplanté, submergé, envahi par le Français dit « de papier ». D’où vient donc cette hantise d’être remplacé ?
Héritiers d’un idéalisme platonicien, les identitaires surajoutent à un réel changeant et divers une entité stable et anhistorique ; si les hommes du quotidien sont incarnés et individualisés, issus de mélanges bariolés, l’Homme identitaire flotte dans un ciel des Idées impalpable. Si à l’instar de Montaigne, l’historien « peint le passage », constate les formes successives de sociétés, la variation des climats, des langues, et des cultures ; l’identitaire invente le Français en soi soustrait au devenir. Modelée par les guerres, les épidémies, les révolutions, les catastrophes naturelles, l’urbanisation, ou encore les brassages de populations, la France ne vole pas hors des vicissitudes de la condition humaine. Fernand Braudel, auteur de L’identité de la France, le disait déjà : les contraires, les antinomies, les ruptures firent et font encore notre pays. Terrifié par les faits divers impliquant certains immigrés, l’identitaire essentialise et procède à une entreprise de mystification : sous sa plume, les individus habiles deviennent des grands hommes, les groupes ethniques divers mutent en peuples homogènes, et les rapports de classes se changent en âme du Peuple (volkseele).
Sous l’effet d’une panique vis-à-vis d’une invasion putative, l’identitaire se conforte dans un préjugé essentialiste purement imaginaire, renforcé dans ses idées par une presse à l’affût de tout problème qui permettra de désigner un bouc-émissaire, figure absolue du Mal.
Plus que la peur, l’identité nationale a sur les foules un effet de décuplement du narcissisme des petites différences. Arraché aux tourments matériels et concrets du quotidien par des discours chimériques, le sans-grade de souche trouve dans la grandiloquence des harangues nationalistes une fierté qu’il ne peut acquérir au sein de son emploi dévalorisant. Si dans les faits, il est un consommateur de marchandises mondialisées, il se rêve Charles Martel héroïque et phallique ferraillant contre les Sarrasins. En somme, il s’agit d’ennoblir son moi quelconque.
En outre, Frédéric Schiffter souligne le caractère incertain de ce qu’est substantiellement l’identité française. Est-ce une religion ? Protestants, catholiques, juifs et musulmans cohabitent depuis longtemps au sein de L’Hexagone. Est-ce une langue pure ? Elle contient plus de termes issus de l’arabe que du gaulois, et beaucoup de francophones ne sont pas français. Est-ce une terre ? La France s’étend en Afrique, en Asie, en Amérique, aux Caraïbes, dans l’océan Indien, et dans le Pacifique. Est-ce une culture unifiée ? Les bretons, les basques, les corses, les alsaciens et autres ne peuvent être unifiés sous une culture absolument monolithique. Puis, quitte à être pur, l’identitaire pourrait remonter à la source de la vie humaine comme le suggère Ernest Renan, et faire en sorte que les hommes des cavernes retrouvent leur terre d’origine, les orangs-outans pourraient aussi exiger de retrouver leur territoire (Qu’est-ce qu’une nation ?). Ainsi, on ne s’en sort pas et Renan a bien du mal à dire ce qu’est la France : c’est pour lui un principe spirituel, une volonté de vivre ensemble. Insatisfait par le caractère vaporeux de cette définition, Frédéric Schiffter nous remet les pieds sur Terre : seuls existent des individus en concurrence pour des motifs sociaux et économiques. L’identité est une faribole fondée en partie sur des oublis volontaires, ce qu’Ernest Renan a mis en avant dans sa conférence. Enfin, nous pouvons douter de la qualité des hommes épris d’identité nationale, un ancien président de la République se piquait de mépriser La Princesse de Clèves, et se targuait d’avoir lu les « Roujoun-Macquart ». Bref, il s’agit bien plus de nous forger une personnalité que d’épouser une identité en toc.
Une esthétique de l’existence
S’échiner à se fondre dans une identité, c’est refuser de se tailler une personnalité. Chacun l’expérimente au quotidien, nous sommes inextricablement seuls : Le philosophe Ortega y Gasset affirme que la vie n’est jamais la vie en général, mais celle de quelqu’un. Intransférables, les sentiments d’un individu lui sont propres, seul l’écrivain peut tenter de les restituer avec plus ou moins de brio. En effet, vivre c’est toujours vivre avec d’autres solitudes.
Dans cette perspective nominaliste selon laquelle une chose existe dans la mesure où nous la nommons, Frédéric Schiffter affirme qu’on ne peut croiser l’Homme que Diogène cherchait en vain. Il existe des êtres en chair et en os, ondoyants et mortels, mais il est impossible de donner consistance à l’Idée d’Homme. Puisque l’essence est chimérique, seule demeure une ontologie des apparences : l’existence est esthétique, c’est-à-dire sensible ; il n’existe pas de substrat ontologique mais seulement des phénomènes sporadiques. Dans cette optique, l’individu qui a une personnalité met un point d’honneur à se faire remarquer : par un art subtil de la figure, de la prestance et de l’éloquence, l’homme discret vanté par Baltasar Gracián doit faire preuve de distinction par sa « manière », faux naturel qui accompagne ses paroles et ses gestes qui est tout sauf une affectation. Il s’agit pour lui de se faire tour à tour ironique, drôle, érudit et désinvolte ; il démontre par son style sa singularité irremplaçable et une personnalité sans égale. Ainsi, l’identité est un mirage, la personnalité est une apparition.
A l’inverse de l’esthète qui cherche à se distinguer par sa singularité, l’épris d’identité souhaite à tout prix faire corps, il n’attend qu’une chose, « d’en être ». Subordonné docile et zélé, ce dernier se montre d’une détermination sans faille lorsqu’il agit de s’investir, de mettre des projets sur pied, de servir les intérêts d’une patrie ou d’une famille. Ainsi, il se veut le thuriféraire de l’assimilation, ce qui revient à vouloir être le même que les autres. S’oublier derrière une entité collective permet à ce dernier de remédier à son sentiment d’insuffisance sociale qu’il ressent chaque jour. Au sein de son travail, l’identitaire se vante d’être l’employé modèle ; au sein de sa famille, il est tour à tour le martyr de ses ancêtres et le bourreau de ses enfants ; au sein de sa patrie, il peut être enrôlé par n’importe qui au premier coup de sifflet ; au sein de sa religion, il fait montre de prosélytisme confortant ainsi ses maîtres. Loin de le limiter à un parti politique, Frédéric Schiffter voit aussi l’identitaire dans le militant puritain qui se prévaut d’appartenir à une fraternité ou à une sororité, toujours enclin à céder à sa pulsion communautaire au détriment de sa singularité.
Précis et tranchant, l’ouvrage de Frédéric Schiffter s’attaque à la berlue identitaire, terme désignant un trouble visuel qui empêche celui qui en est atteint de voir les choses telles qu’elles sont. Insatisfaits de leur Moi quotidien, les défenseurs de l’identité dédoublent le réel par une fiction nationaliste ou communautaire palliant leur ennui face à leur routine quelconque. Au moment où les affects collectifs s’embrasent, lire cet ouvrage est une cure d’altitude intellectuelle bénéfique.