Avenue de l’impératrice
Littérature Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngAvenue de l’impératrice
Raphaël remonta l’avenue de l’Impératrice en longeant les grilles du Palais. Derrière, toutes fenêtres allumées, la villa Eugénie étincelait. Elle veillait, souveraine fantômatique et fière. En face, la falaise d’architecture du Carlton s’abattait sur l’avenue. Serrée à son flanc, l’église orthodoxe ressemblait à une icône échappée d’un conte des mille et une nuits. Puis s’ouvrait le cortège des villas aux noms enchanteurs : Renelia, dont le balcon sculpté flottait comme un sirocco ; Casablanca et Marrakesh, mirages mauresques échoués dans la nuit basque ; Cyrano, dont les pignons néogothiques semblaient vouloir érafler le ciel ; Édouard VII, plus austère, posée comme une énorme boîte à bijoux sur son socle de pierre.
Plus haut, surgissait le Miramar. Sa blancheur éclatante, ses terrasses géométriques et ses matériaux que le temps semblait incapable de patiner lui donnaient une présence droite et athlétique, étrangère aux songes de l’avenue. Il parlait une autre langue. En face, la rêverie reprenait aussitôt. Mon Palais. Façade étroite, fronton élégant : la bâtisse parlait à voix basse. Elle paraissait une miniature de luxe, gênée entre ses imposantes voisines, comme un écrin construit pour garder un secret. Turquoise se dévoilait davantage. Sa terrasse à colonnes s’ouvrait sur l’avenue telle une loge de théâtre où regarder passer la nuit.
Raphaël titubait et l’ivresse, d’abord douce, s’épaississait en lui comme un nuage lourd. Bégonia. Mirasol, encore chaude d’un soleil disparu. Roche Ronde. Château fort échappé d’un rêve. Les villas tournaient maintenant autour de lui comme des revenantes. Elles devenaient des visages, des fragments de rêve. Des stèles somnambules. Thalassa. Herrera. Promesses retenues par la pierre. Enjerada. Tout tanguait. Ses tempes battaient. Il s’agrippa à un lampadaire pour ne pas chuter. Il marcha encore. Il ne savait plus très bien s’il avançait ou si les villas dérivaient vers lui.
Depuis toujours, l’avenue de l’Impératrice avait été un théâtre somptueux et cruel. Aristocrates européens, fortunes américaines, exilés russes, princes sans royaume, écrivains en fuite, musiciens fiévreux, femmes sublimes, esthètes délicats : des voix semblaient vibrer derrière les murs. Des visages flous derrière les vitres. Ce soir, les grands mondains aux voix évanouies étaient tous là, dans leurs salons ressuscités, une coupe de champagne à la main, tournant la tête vers Raphaël, ivre et vacillant au milieu de l’avenue. Et soudain, au cœur de cette cohorte fantomatique, il la vit, ou crut la voir, ce profil, cette nuque, ce port de tête souverain… Aucun doute possible : elle était là, frémissante, parmi les fantômes.
— Athénaïs ! hurla-t-il.
Mais sa voix se perdit dans le silence. Il avait dû rêver. Il resta seul sur l’avenue, honteux soudain de sa propre voix. Une mobylette passa dans un fracas assourdissant, le tirant de sa torpeur. L’hôtel Régina s’élevait devant lui, massif, trop éclairé. Raphaël le trouva tout à coup ridicule, comme un décor de carton-pâte, grotesque dans sa volonté de briller dans la rue déserte. Derrière les haies, l’océan apparut. Il demeura là un instant, hébété. Il avait besoin de voir la mer. Alors il se mit à courir vers la plage du Miramar, dévalant l’escalier dit de la Descente de l’Océan, trébuchant sur les marches, aveuglé par l’alcool. En bas de l’escalier, la plage s’ouvrit soudain devant lui, large et nue, dans une féerie de lumière. Le Palais de l’Impératrice scintillait et, au loin, l’ombre du Bellevue flottait.
Il retira ses chaussures et, pieds nus, chemise ouverte, il avança vers la mer. Il ne voulait rien d’autre que du froid, du sel, un choc net pour laver la fièvre. Il s’agenouilla et plongea le visage dans l’eau. Le froid, la nuit, l’absence : tout lui revint. Les derniers mots d’Alban, la main d’Athénaïs sur son bras, le rire de Serge. C’est alors que la première vague arriva. Il ne l’avait pas vue venir. Elle le frappa, lui coupa le souffle et le renversa. Le sable se dérobait sous ses mains, comme s’il glissait vers le large. Une deuxième vague suivit immédiatement, lourde et brutale, lui plaquant la poitrine contre le sol qui fuyait. La plage n’était plus qu’une pente liquide où son corps dérivait, inéluctablement, comme s’il basculait dans une bouche. Alors il la sentit approcher. La troisième. Elle montait derrière lui. Le roulement se formait, gonflait, approchait. C’était une machine, une force mécanique, froide, implacable, une vague pleine, qui plaque et ensevelit. Son corps comprit avant lui : il n’y eut plus en lui qu’une peur nue, animale, la violence de vouloir rester en vie et, dans un sursaut convulsif, il roula sur le côté, arrachant son corps au courant. La vague s’écrasa, terrible, dans un déluge d’écume, à l’endroit exact où il se trouvait une seconde plus tôt. Il resta au sol, tremblant, puis se releva lentement. Trempé, il remonta la plage et gravit les escaliers. Plus haut, sur un balcon, un vieil homme en peignoir fumait une cigarette. La vie continuait.
Raphaël regagna son hôtel et s’assit sur le lit défait. Il laissa son carnet ouvert, mais n’y écrivit rien. Trop de fatigue. Trop d’images. Il ouvrit la fenêtre ; l’air était tiède, et au loin, la mer frappait les digues. C’était une nuit comme une autre. Il se coucha tout habillé et s’endormit profondément.
Xavier Beauvillain, extrait de Les Fantômes de Biarritz (inédit)
La voix off du film : https://soundcloud.com/rodolphedupuis/avenue-de-limperatrice?si=5d20e4ae42b44401bb713937676caf28&utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing