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Écrivains professionnels et la grande domestication du verbe

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Ils sont quelques-uns à vivre de l’écriture, pas si rares, finalement, on aimerait croire à une poignée d’élus touchés par la grâce, une aristocratie de l’âme, mais non, la vérité est plus grise, plus bureaucratique : ce sont surtout des fonctionnaires habiles, des techniciens du dossier, des athlètes de la subvention, ils savent monter un projet comme on monte un business plan, flairer la niche éditoriale, serrer la bonne main, sourire au bon moment, écumer les salons, les rencontres, les tables rondes, transformer chaque phrase en capital potentiel, chaque ligne en ticket d’entrée, chaque livre en carte de visite. En soi, je m’en moque. Chacun survit comme il peut. Le problème commence quand ces gens-là viennent nous expliquer comment écrire, comment se définir, comment devenir écrivain, car ce qu’ils insinuent, à mots feutrés, c’est que nous, les autres, les outsiders, les courbés de l’ombre, les solitaires, les indésirables, nous ne serions pas des écrivains. Alors quoi ? Qu’est-ce qu’on est ? Juan Asensio l’a balancé sans anesthésie, avec cette verve à la Bloy qui frappe droit au plexus : écrivain, c’est un style et quelque chose à dire. Voilà. Pas un statut, pas une carte professionnelle, pas une invitation à la Grande Librairie, un style, une nécessité, une voix qui ne demande pas la permission. Tout le reste est folklore. Tous ces habitués des bourses et des commissions, des dossiers à monter et des cases à cocher, donnent surtout l’impression d’apprendre à dire ce que les institutions ont envie d’entendre, ils lissent leur verbe, neutralisent leurs phrases, rendent leur langue hospitalière, inclusive, digeste, pour que tout le monde s’y retrouve, pour que personne ne soit heurté, pour que le texte passe comme une eau tiède. Mais qui lit vraiment ? On nous brandit les dix mille exemplaires vendus comme un trophée, dix mille lecteurs, très bien, mais qui sont-ils, où sont-ils, que lisent-ils en dehors de ce livre-là, dans quelles librairies traînent-ils ? Question simple. Car pour avoir souvent erré entre les rayons, je vois surtout des vendeurs réciter l’argumentaire entendu la veille à la radio, pousser le livre passé sur un plateau télé, faire tourner la petite musique médiatique, je croise peu de défricheurs de langue, peu de chercheurs d’abîmes. Les écrivains professionnels le savent. Ils sont invités à force de picoler avec les libraires lors des salons, ils acceptent d’aller remplir des stands laissés vacants, payés pour faire de la figuration à côté des mastodontes, ils jouent les utilités, et parfois, à la longue, l’ombre des géants leur laisse tomber quelques miettes de lectorat, un reste, un reliquat, une poussière de prestige. Mais qu’on ne se trompe pas : ces fameux professionnels ne créent pas de nouveaux lecteurs, ils héritent, le prestige underground de leur éditeur leur ouvre la porte, voilà tout, ils peuvent alors “vivre” de leur plume, c’est-à-dire vivre dans un aquarium culturel, circuit fermé, toujours les mêmes têtes, les mêmes jurys, les mêmes festivals, les mêmes selfies. Imaginez Kafka préparant un dossier pour une résidence. Pessoa animant un débat avec le nouveau maître de la SF ou du roman porno. Beckett cherchant sa niche éditoriale. On rit, mais c’est exactement ce qu’on exige aujourd’hui. Et je ne parle même pas des convictions. Quand on vit au crochet du système, on ne peut plus le critiquer, on joue les auteurs à la marge mais la réalité est plus molle : le politiquement correct irrigue les veines, on apprend vite à reconnaître les infréquentables, tous les rageux sentent le soufre, on les évite, on évite même celles et ceux qui ne servent plus à rien dans la chaîne d’intérêts, les gens normaux, avec un vrai travail, deviennent soudain très ennuyeux. On brandit son passé un peu punk comme un badge jauni, on raconte ses années de galère comme un rite initiatique, tout en célébrant désormais le capitalisme et ses inégalités puisque, nous, on s’en est sortis, on est écrivain, poète, c’est marqué sur la feuille de route. Les autres ? Les perdants ? Les écrivaillons ? On peut leur expliquer comment écrire, comment vivre, comment penser, comment respirer. Voilà le vrai scandale. Pas qu’on vive de sa plume. Mais qu’on confonde survie et légitimité. Être écrivain n’a jamais été un métier. C’est une fracture. Une insistance. Un style qui ne se négocie pas. Une parole qui ne rentre pas dans les cases. Le reste, c’est de la gestion de carrière. Et pendant que les professionnels optimisent leur trajectoire, les textes véritables continuent de naître ailleurs, dans les chambres froides, les marges sociales, les nuits sans subventions, chez ceux qui n’ont rien à vendre sinon une phrase qui brûle. Ceux-là ne remplissent pas les stands. Ils ne montent pas de dossiers. Ils écrivent. Ils ne demandent pas la permission.


Manifeste pour écrivains catholiques du futur
De Verbe et de chair Henri Quantin
Revue Dissonances : une marge pour écrire