MgD
Livres Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngMgD
Maurice G. Dantec. Une cicatrice plus qu’une signature. MgD comme paraphe de fin de siècle, trigramme de l’ovni du début du suivant. Saint-Germain ne pouvait pas l’accueillir, trop cuir, trop électrique, trop sombre, voilà l’écrivain de trop, beaucoup trop pour le faubourg. La profondeur fait toujours rire les cons. Et pourtant, Dantec fut le dernier écrivain car il fut le dernier à accepter le sacrifice pour la littérature, le dernier à ne pas consentir à être le rentier de lui-même. J’ai envie de poser cette simple double question au-dessus de laquelle plane la mort : qu’est-ce qu’un homme ? Et en quoi diffère-t-il d’un écrivain ?
L’œuvre de l’homme est colossale. Nous pourrions l’appeler Somme. Il aurait aimé qu’elle fût ainsi nommée. Œuvre, somme, livres bien sûr. Pas seulement des romans, mais aussi des nouvelles, des essais, des journaux, des textes, des aphorismes, des pièges. Pas seulement des histoires à raconter, mais le monde à récapituler et l’homme à verticaliser. Il s’agissait d’engendrer l’objet qui opèrerait la modification du lecteur, sa propre révolution, sa conversion.
Il fut classé policier, SF, cyberpunk, inclassable. Il ne peut pas y avoir de frontières pour l’écrivain qui a rendez-vous au-delà. Il est impossible de le ranger en rayon, il faut l’avoir toujours à portée de main, comme un stylo, comme une arme. On y entre à cause d’un hameçon culturel, et une fois dedans, on est pris de vertige. Certains y ont pénétré directement parce qu’ils ont toujours lu les livres de la Noire, d’autres plus tard car la SF est le bain grâce auquel ils échappent au monde. Pour ma part, j’y suis entré par les journaux métaphysiques. À cause du mot métaphysique et parce que ma conscience politique avait besoin de devenir incorrecte, de ne plus être dupe du Camp du Bien.
Mais Dantec, ça a commencé comment, pour lui ?
Au commencement, il y avait La Sirène rouge, puis Les racines du mal… Voilà donc exprimé le projet de Maurice G. Dantec : sonder le mystère du mal pour mieux révéler d’une manière apophatique la lumière, celle qui, contenue dans les ténèbres, demeure toujours non saisie. Hors de question désormais de camper dans un genre, de répondre à l’attente d’un lectorat. De policier, le roman vire à l’anticipation. Il ne faut pas faire l’économie de brouiller les pistes pour sonder le mal. C’est un projet au long cours qui s’entame et qui inaugure la nécessité de convoquer dans la trame du roman tout ce qui pourra le servir. Le livre devient bibliothèque avant de devenir bientôt arche. C’est avec Babylon Babies (1999) que la mise sur orbite est effective. Les possibles s’ouvrent et se démultiplient. Le héros de La Sirène rouge est toujours là, mais une prophétie naît autour de la venue prochaine au cœur de la guerre de tous contre tous, au cœur de l’apocalypse, de jumelles génétiquement modifiées. Tous les romans appelleront désormais une suite. On est tout autant projeté dans un futur si proche qu’on le reconnait, que dans une vaste aventure de la pensée. Nous savons dès lors que la lecture ne nous laissera pas indemne. Villa Vortex, c’est alors que la jouissance intellectuelle rejoint celle de la chair, on lit Dantec comme on se shoote, on se le télécharge à haut débit grâce à son phrasé de plus en plus nouveau, farci de raccourcis, de techno-poésie, d’illuminations. Grâce à son swing, la lecture devient élection, nous entrons dans l’arche ! Quand on est à ce point d’exigence, on peut se permettre d’écrire cent pages de théologie au milieu du roman, d’incorporer le cosmos à sa narration, cent pages indispensables pour éprouver les cœurs et finir de sélectionner les lecteurs dignes de combattre. À partir de Cosmos Incorporated (2005), nous ne sommes plus de simples lecteurs, nous sommes une armée d’élite, lecteurs d’élite… Nous savons que le futur nous sera redevable. Dire que le siècle vient tout juste de commencer et nous avons déjà des milliers de pages en capacité de sanctuariser la civilisation, l’être, le cosmos. L’écrivain nord-américain de langue française, le fondateur du cyberpunk, le catholique du futur, MgD est toujours sur tous les fronts et ne mettra plus jamais personne d’accord. Le cercle s’amenuise à chaque nouvelle parution. La rive gauche veut bien continuer de le lire mais ne souhaite surtout pas fréquenter la rive droite. Grande Jonction suit de très près Cosmos Incorporated, des anges sortent de partout, la SF a définitivement des vertus théologales. Artefact et American Black Box sont de véritables bombes. Pas le temps de tout lire. C’est le tour de ceux qui abandonnent. Hommes de peu de foi qui n’ont pas ressenti l’urgence de dévorer ce que le prophète distribuait. Il nous prend à croire que rien n’arrêtera la prose de Dantec, qu’il y aura toujours un livre à venir, comme une vague éternellement recommencée. Un uppercut attendu. Les derniers lecteurs vont-ils tenir sur la longueur ? Combien sommes-nous encore ?
Dantec ne nous a pas abandonnés, il nous a laissés sur le champ du possible comme sur un champ de bataille, au moment où on est encore capable de se projeter. Non. Dantec a construit une arche et nous sommes dedans car nous sommes ses lecteurs, c’est tout. Cela signifie simplement que nous sommes sauvés. Ce qui lui restait à écrire était infini. C’est ainsi, quand on veut rendre grâce à la vérité. Prolonger sa vie n’aurait fait qu’agrandir la liste de ses projets. Plus il avançait, plus l’horizon reculait. C’est la seule façon qu’il a trouvée pour nous faire côtoyer l’Espérance, en nous installant en dehors de ses livres, ou plus exactement, sur le bord de ses livres, la main en visière comme un marin, guettant les prochains. Je vois aussi, dans tous ces projets, une façon, encore une fois, de ne pas nous laisser orphelins, de nous guider, de nous orienter. Il faut que nous marchions vers ces livres non-écrits, à notre façon. Tout ça est très risqué. Dantec n’est pas un bon remède pour le développement personnel ! Peut-on survivre à la lecture de Dantec ? Peut-on survivre à Dantec ?
À croire que c’était possible puisque nous sommes encore aujourd’hui réunis dans ce Cahier de la marge consacré au patron. Nous ne sommes pas des amis, notre unique point commun est Dantec. Nous ne sommes pas un club de fans, nous sommes réunis par l’unique nécessité de rendre grâce pour l’écrivain de notre génération. En commettant ce Cahier de la marge, nous sommes assimilés à ses écrits, nous reconnaissons avoir été écrits par lui, prévus, programmés. MgD écrivait : « L’écriture évolutionniste active naissait de leur retrait, de leur absence volontaire, de leur paradoxale présence apophatique. » Nous naissons donc ici de son retrait, de sa paradoxale présence apophatique.
Maurice G. Dantec est mort. Cela fait dix ans. À la mort de son personnage Darquandier, il écrit : « Il n’a jamais été aussi vivant. » Et si c’était vrai… Dantec est mort. Il y a dix ans. Dix ans de silence. Certains l’ont oublié, d’autres ne savent même pas qu’il a existé. C’était pourtant un bestseller… Connais pas ! Voilà ce que l’on nous répond en nous faisant comprendre que nous avons vieilli. Je réplique que dans dix ans, on nous dira la même chose de Houellebecq… La postérité est peut-être bien définitivement un concept du passé. Pourtant, avec les Cahiers de la marge, nous nous échinons à croire que l’on peut encore sauver la littérature. Non pas en faisant œuvre académique, mais en écrivant tout simplement : nos hommages, nos tribunes, nos récits, nos entretiens, nos souvenirs, nos analyses, nos recensions, nos poèmes, nos clins d’œil, nos outrances, nos délires, … notre nostalgie. C’est ainsi que les Cahiers de la marge prennent le relais pour fournir une mémoire longue à l’usage des hommes de l’avenir. Ceux qui écrivent ici sont légitimes car ce sont ceux qui l’ont lu et donc connu. Ceux qui écrivent ici sont ceux qui l’ont aimé. Ceux qui écrivent ici sont ceux qui ont été modifiés par lui.
Au programme de ce Cahier de la marge consacré à Dantec :
* Un premier hommage est rédigé par l’écrivain engendré par Dantec, celui qui prit le relais d’une narration globale, la réussite de notre génération : Marc Obregon !
* Un entretien avec Dantec lui-même nous est offert par sans doute le meilleur, voire l’unique critique littéraire français qui fait de son érudition et de l’intelligence une arme de combat, Juan Asensio !
* Un nouvel hommage est offert par ce membre de la première heure du Vortex (société des lecteurs de MgD), ce lecteur avide, ce dévoreur de bibliothèques, toujours fidèle comme la sentinelle qui veille car elle ne connaît pas l’heure : Joan Roméo !
* Comme il est impossible de lire Dantec sans philosopher, nous avons commandé une analyse flirtant avec la théologie au philosophe toujours inlassablement et généreusement à l’œuvre : Marc Alpozzo.
* Et il nous fallait que l’hommage prenne racine en littérature et poésie, Raphaël Denys vint ennoblir ce cahier et délicatement le hisser haut.
* Et puisque nous causons littérature, il fallait qu’il y ait création littéraire, Sylvain Gauthier, grâce à qui j’eus accès à RING puis à Dantec, nous a peaufiné une nouvelle vertigineuse « à la façon » de Dantec non pas simplement pour prolonger le plaisir, mais pour faire entrer la tonalité dantecquienne dans la perpétuité.
* Sylvain Gauthier a prolongé l’hommage par la case musicale, car il ne peut y avoir de cyberpunk sans musique, et il est allé à la rencontre de Richard Pinhass pour lui tirer les vers du nez et compléter à sa sauce.
* Parce que Dantec a pris à rebrousse-poil tous les tenants du camp du bien et autres gardiens de la révolution du politiquement correct, il nous fallait un polémiste, et Pierre Joncquez s’est levé et nous a offert sa tribune.
* Vérité et poésie sont les deux lames du même glaive, il nous fallait l’ange capable de le tenir avec grand style : Romaric Sangars nous a offert dans un scintillement ironique la lecture apocalyptique de nos temps.
* Quant à moi, je me suis contenté de raconter mon expérience de lecture et de travail avec MgD dans une logique de thésaurisation pour que rien ne soit oublié dans l’Arche qui se construit.
* Celui qui avait connu le patron au lycée Romain Rolland de Vitry, Luc-Olivier d’Algange, se devait forer les origines de la littérature d’évasion par fracture des verrous, par tunnels creusés avec les ongles.
* Nous avions enfin besoin de terminer ce cahier en poésie, et seul un musicien, seul un compositeur, pouvait le faire avec cette grâce interstellaire digne de MgD : David Atria !
Écrire à ce point de non-retour, oser muter sa chair en verbe, considérer la littérature comme la récapitulation de la création sous forme d’offrande, ne peut que déranger encore le monde d’ici et maintenant. Il faut peut-être mourir pour être bien lu ? Chiche. Lisez-nous maintenant et lisez Dantec immédiatement après. Il y a urgence. Il y a toujours eu urgence.
Cahiers de la marge Maurice G. Dantec, collectif dirigé par Maximilien friche et Sylvain Gauthier, ed. Nouvelle Marge, 18€