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Olivier Rey : Pourquoi encore des enfants ?

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Olivier Rey est mathématicien, philosophe et essayiste prolifique. Il a traité de sujets aussi divers que le transhumanisme, les problèmes liés à la taille des sociétés, mais aussi le lien pouvant exister entre le sentiment d’absurdité existentielle et les développements de la science moderne. Dans son dernier ouvrage, Défécondité, ses raisons, sa déraison (Tracts, Gallimard, 2025), l’auteur interroge les causes profondes de la baisse vertigineuse de la natalité dans les pays développés. S’il comprend les inquiétudes de nos contemporains, Olivier Rey défend un natalisme raisonné à l’aide d’une argumentation solide. Un ouvrage captivant.

Tout d’abord, il s’agit, pour le philosophe, de faire remonter les racines du débat concernant la natalité aux défenseurs et aux critiques de l’économiste Malthus. Dans son fameux Essai sur le principe de population (1798), ce dernier soutient que la population humaine tend à croître de manière exponentielle, tandis que les moyens de subsistance n’augmentent que de façon limitée, ce qui conduit nombre d’individus à l’indigence. Au XIXe siècle, Marx et Engels vilipendent avec véhémence cette théorie en affirmant que Malthus naturalise les défauts inhérents au mode de production capitaliste. Grâce à la science, à laquelle « rien n’est impossible » (Engels), et à l’agriculture intensive, il serait possible de sustenter l’ensemble de l’humanité avec largesse. Dans la même veine, Friedrich Hayek, figure éminente du libéralisme moderne, théorise l’augmentation des rendements permise par l’intensification des échanges mondiaux. Assez rapidement, l’adjectif « malthusien » acquiert une connotation péjorative dans les dictionnaires, où il est assimilé à une doctrine peu généreuse visant à limiter le développement et à formuler des objections à l’encontre de la production économique.

Cependant, cet optimisme n’est plus de mise à partir de la fin du XXe siècle. John von Neumann, scientifique de renom, souligne l’aggravation d’une crise consécutive au développement tous azimuts de la technologie moderne ; il va jusqu’à se poser la question qui donne son titre à l’une de ses conférences de 1955 : « Peut-on survivre à la technologie ? » (Can We Survive Technology ?). En raison de l’empreinte toujours plus forte de nos activités polluantes, les alertes se multiplient pour dénoncer les effets néfastes de l’activité humaine sur son environnement, comme en témoignent les rapports du Club de Rome et ceux du GIEC. D’après l’essayiste Fredric Jameson, il est plus facile d’imaginer « la fin du monde que celle du capitalisme ». Dans cette ambiance propice à l’anxiété généralisée quant à la possibilité d’un avenir vivable, certains préconisent de faire moins d’enfants, quitte à viser l’extinction pure et simple de notre espèce. Nous pouvons légitimement nous demander quelles peuvent être les raisons d’une telle défection.

Avoir un enfant n’a plus de sens pour un homme

 

Tout d’abord, le confort permis par la société de consommation pousse ses bénéficiaires à adopter toute une kyrielle de comportements irresponsables qui ne s’inscrivent pas dans le temps long. En effet, un enfant limite la course effrénée au bonheur individuel ; il est plus aisé de participer à la frénésie technologique en se procurant le dernier smartphone ou en achetant la télévision dernier cri. Nous pouvons détruire notre maison commune puisque, après nous, le déluge. Que vaut une semonce contre la quête éperdue de notre bien-être individuel ? Le mode de vie qui est le nôtre semble non négociable. Par ailleurs, l’individualisme forcené favorise « l’évaporation des communautés ». En vertu de l’adage selon lequel il faut tout un village pour élever un enfant, la communauté (Gemeinschaft), telle que la décrit le sociologue Tönnies, offre un cadre stabilisateur au nouveau venu : les individus y demeurent liés malgré ce qui les sépare. À l’inverse, dans la société (Gesellschaft), les citoyens se trouvent isolés malgré ce qui les unit. Ainsi, la famille nucléaire se délite et laisse place à un milieu plus restreint, mais aussi plus précaire, au sein duquel le foyer est fragmenté. La mère quitte le domicile, appelée par son activité salariée, tandis que les jeunes enfants sont placés très tôt en crèche avant d’être pris en charge par un système scolaire souvent jugé aussi impersonnel qu’inefficace.

Par conséquent, cette dépossession généralisée favorise l’efflorescence de principes dits « anti-éducatifs ». Dès les années 1960, l’autorité parentale est brocardée par les mouvements contestataires. Au même moment émerge un phénomène inédit : l’inversion de l’orientation des poussettes. Alors qu’autrefois les parents faisaient face à leur bébé, ce sont désormais les bébés qui font face au monde sans intermédiaire. L’autonomie de l’enfant est proclamée sur tous les toits, ce qui favorise l’émergence d’une génération d’enfants revendicateurs monopolisant l’attention des adultes qui les entourent. Il faut constamment leur trouver une activité, ce qu’Ivan Illich nomme avec humour « Je-suis-un-enfant-et-vous-devez-vous-occuper-de-moi » (Entretiens avec I. Illich). En outre, le culte de la jeunesse contredit la volonté mûrie d’avoir un enfant. Amoureux du risque, impétueux, impulsif et tout entier requis par son plaisir, le « jeune » ne pense qu’à son « épanouissement », terme largement vidé de son sens originel. Issu du vocabulaire botanique, ce mot désigne d’abord le déploiement des pétales d’une fleur appelée à porter bientôt du fruit. La libération sexuelle, née de la levée des anciens tabous et amplifiée par la diffusion de la pilule contraceptive ainsi que par la légalisation de l’avortement, a laissé place, selon l’auteur, à une forme de stase. D’après de récentes statistiques, la sexualité est aujourd’hui moins pratiquée chez les jeunes. Ravalée au rang d’un divertissement parmi d’autres, elle aurait ainsi perdu une part de sa saveur.

Enfin, le culte du changement pour lui-même déstabilise les sociétés et leurs formes de vie. Il s’agit d’accélérer sans cesse le rythme de l’existence sociale sous peine de décrocher. Dans les sociétés traditionnelles, le cadre évolue peu et l’accent est placé sur la transmission. Charles Péguy écrit à ce sujet : « Ses trois enfants qui lui succèderont et lui survivront. / Sur terre. / Qui auront sa maison et ses terres. » (Le Porche du mystère de la deuxième vertu). Les hommes de l’ancien monde possèdent un savoir-faire dont ils héritent et qu’ils souhaitent transmettre à leur descendance dans un cadre relativement stable. À l’inverse, l’existence de Bruno Clément, professeur de français dépeint par Michel Houellebecq, salarié et locataire, se déroule dans un environnement qui aura profondément changé après sa disparition. Il ne léguera finalement rien à son fils de treize ans (Les Particules élémentaires). Ses actes se trouvent ainsi réduits à l’horizon étroit de son existence individuelle. Nous avons désormais cerné les causes d’une telle défection. Dès lors, pourquoi continuer l’aventure humaine ?

Être à la hauteur

Tout d’abord, vivre revient à être embarqué, selon l’expression pascalienne. Si nous souhaitons continuer à voguer en dépit des difficultés, il faut se lancer dans l’aventure de la parentalité. Les anciennes générations dépendent des nouvelles et vice versa. En effet, les anciens ont besoin d’un bâton de vieillesse, tandis que les nouveaux venus bénéficient de la sagesse proverbiale de leurs aînés. Par ailleurs, Olivier Rey nous enjoint à sortir d’un cadre strictement économique qui rabougrit nos existences. Il nous invite également à être attentifs à la racine étymologique commune à la natalité et à la nature. Issus tous deux du latin nascor (« naître »), ces termes indiquent que la proximité des êtres humains avec la nature favorise leur fécondité. À l’inverse, les grands ensembles urbains atomisent les individus et encouragent une forme de stérilité généralisée. De plus, l’essayiste s’attaque à un argument massue aujourd’hui en vogue, qui dissuade d’enfanter : les lendemains seraient condamnés en raison du péril écologique, et il serait donc plus sage de viser la nulliparité. Or, Olivier Rey rappelle ce truisme que nous avons tendance à oublier : depuis l’aube de l’humanité, « tout a toujours très mal marché » (Jacques Bainville). Si nos aïeux avaient été aussi timorés que nous le sommes parfois, nous n’existerions probablement pas. Les guerres de religion, les épidémies de peste, les conditions de vie difficiles et les drames qu’ils ont traversés ne les ont pas découragés d’avoir des enfants, malgré le climat de désolation qui pouvait les accabler.     Puisque tout va trop vite, nous avons perdu la vertu de patience : si un incident allonge notre voyage en train, « c’est l’enfer ». Douillets, anxieux et hypocondriaques, nous ressemblons à l’homme dénoncé par Sénèque, pour qui le moindre coup de vent est une blessure. Cette fragilité excessive trouve son origine dans la fable moderne qui prétend hisser l’Homme au rang de maître et possesseur de la nature. Les Lumières nous avaient promis de nous délivrer des fatalités de l’existence humaine ; dès lors, leur retour nous paraît insupportable, alors qu’elles constituaient le quotidien de nos prédécesseurs. Loin de céder à la panique, le philosophe nous invite à renouer avec « l’expression de nos facultés naturelles », c’est-à-dire à mener une vie pleinement humaine : habiter un village, exercer un métier qui fait œuvre et engendrer au contact de la nature. Si nos modes de vie contemporains nous en éloignent, si les immenses zones urbaines nous engourdissent et si les écrans nous anesthésient, revenir à une certaine forme de simplicité peut se révéler salutaire. Il s’agit de retrouver ce que les Grecs nommaient la στοργή (storgê), c’est-à-dire l’amour des parents pour leurs enfants. S’il est possible de vivre sans elle, son absence n’en constitue pas moins une béance existentielle difficile à ignorer. En outre, Olivier Rey refuse que le lien avec nos enfants soit remplacé par des formes de parenté interspécifiques, notamment lorsque l’animal de compagnie est considéré comme un enfant à part entière (pet parenting). Si la catastrophe écologique qui s’annonce comporte son lot de calamités, elle peut également débarrasser les relations humaines de la rouille déposée par l’individualisme consumériste. Dans une société plus austère, les liens familiaux tendent à se renforcer. Dans son célèbre ouvrage La Route, Cormac McCarthy représente un monde postapocalyptique ruiné et ravagé, dans lequel sévissent des hordes anthropophages. Au milieu du pire, un père poursuit néanmoins l’aventure humaine : il est une lumière pour son fils, et l’inverse est tout aussi vrai. Ainsi, la désolation peut paradoxalement ramener « le cœur des pères vers leurs fils et le cœur des fils vers leurs pères » (Malachie 3, 24). Il ne s’agit plus pour le père d’être un simple individu distribuant des biens superflus à ses enfants, mais de devenir un père authentique, le seul véritable « aventurier des temps modernes » célébré par Péguy (Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle). Enfin, Olivier Rey nous invite à briser les chaînes de la grisaille existentielle qui pèse comme un couvercle sur les sociétés dites développées. En consacrant la séparation des faits et des valeurs, le scientisme a fait perdre le κόσμος (kosmos) porteur de sens des Anciens. Condamnée à poser elle-même ses propres valeurs, l’humanité est tombée de Dieu sur elle-même et s’est enfoncée dans le nihilisme. Prisonniers d’un mode de pensée problématique, nous nous érigeons en juges de tout dans un monde privé de valeur intrinsèque. Pour remédier à un tel désert philosophique, l’essayiste nous invite à prendre le beau risque de donner la vie à un être dont l’avènement nous engage à une responsabilité infinie, ce « Tu dois » décrit par Hans Jonas auquel nous ne pouvons-nous soustraire (Le Principe responsabilité). Il s’agit de choisir la vie dans toute son incertitude plutôt qu’un confort mensonger et stérilisant.

Pertinent et audacieux, le tract Défécondité d’Olivier Rey nous invite à réfléchir au bien-fondé de notre frilosité face à l’enfantement, frilosité nourrie par l’appréhension de l’avenir du monde. Viciées par un mode de vie instable et individualiste, les sociétés développées ravagent la nature et stérilisent des individus gagnés par le consumérisme. À l’encontre d’une quête de confort à tout prix, il s’agit d’embrasser la vie dans ce qu’elle a de plus banal et de plus merveilleux, en dépit de ses incertitudes : donner la vie à un enfant. À l’heure où la peur nous conduit dans l’impasse d’une existence étriquée, la lecture de cet ouvrage nous encourage à ne pas renoncer à notre statut d’aventuriers.


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