Des vivants parmi les morts : écrire à l’ère de l’IA
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Des vivants parmi les morts : écrire à l’ère de l’IA
On veut des histoires. Voilà l’époque. Des histoires qui tiennent, qui s’installent bien, qui rassurent l’éditeur, le libraire, le lecteur pressé. Pas de heurts, pas d’aspérités, surtout pas d’angles trop vifs. On appelle cela la qualité. On appelle cela le professionnalisme. Moi je n’ai jamais aimé les histoires pour elles-mêmes. J’ai aimé les voix. Une voix, ce n’est pas un produit, ce n’est pas un plan en trois actes, c’est une nécessité qui pousse, qui insiste, qui dérange. Une voix ne cherche pas l’approbation générale, elle cherche son exactitude. On me dit souvent : ne prends pas parti, tu vas t’isoler, tu vas y laisser des plumes, sois plus fin, plus stratégique, épouse un peu l’époque, ne la contrarie pas frontalement. Mais à force d’épouser l’époque on finit par se dissoudre en elle. On devient compatible, acceptable, interchangeable.
Ce que je vois aujourd’hui, c’est une littérature obsédée par la “bonne histoire”, par l’arc narratif impeccable, par la tension savamment dosée. On veut du fluide, du partageable, du recommandable. On évite ce qui dépasse. On corrige ce qui tranche. On neutralise ce qui pourrait fâcher. Dans une ancienne émission du Club Figaro (toujours actuelle), Alain Finkielkraut rappelait cette phrase de Kafka : un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. Patrice Jean évoquait cette capacité de la littérature à nous arracher à nos automatismes, à l’anesthésie de l’air du temps. Je les écoutais et je me disais que tout est là : la littérature n’est pas une décoration culturelle, c’est une effraction. Or l’effraction ne se vend pas bien.
À l’heure de l’intelligence artificielle, la bonne histoire sera produite en série, optimisée, structurée, efficace. Les machines raconteront sans fatigue, sans hésitation, sans faille apparente. Elles analyseront les attentes, compileront les schémas, restitueront l’émotion attendue. Elles feront le travail. Elles feront même mieux que beaucoup d’auteurs dociles. Mais elles ne risqueront rien. Elles n’auront rien à perdre. Pas de solitude. Pas de réputation engagée. Pas de regards qui se détournent. Pas ce moment précis où l’on comprend que ce que l’on va écrire ne sera pas pardonné. C’est là que tout se joue.
On me parle de prudence, de nuance, d’équilibre. On me conseille d’adoucir, d’atténuer, d’éviter la phrase de trop. Et je vois des auteurs qui consentent à ces petits déplacements successifs, un pas vers le centre, puis un autre, jusqu’à parler une langue qui n’est plus tout à fait la leur. Ce n’est pas la censure brutale qui étouffe aujourd’hui, c’est l’ajustement permanent, l’auto-réduction, la petite voix qui murmure : retire cela, ce sera plus sûr. On appelle cela l’intelligence. J’y vois une asphyxie lente.
La littérature que j’aime ne cherche pas à être approuvée, elle cherche à être exacte, exacte dans ce qu’elle voit, dans ce qu’elle comprend, dans ce qu’elle refuse. Je préfère un texte excessif, imparfait, qui trébuche parce qu’il va trop loin, à un roman irréprochable qui ne met rien en jeu. Au moins, dans le premier cas, quelqu’un s’est avancé sans filet.
J’ai une admiration sans borne pour les parias, pour ceux qu’on range trop vite, pour ceux qu’on caricature afin de ne plus les entendre. Ceux qui continuent malgré l’hostilité polie, malgré les portes qui se ferment, malgré les invitations qui cessent. Ils ne parlent pas pour provoquer, ils parlent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement. Ce sont des vivants parmi les morts.
Autour d’eux, beaucoup publient, commentent, débattent, mais combien acceptent de perdre quelque chose pour une phrase ? On peut réussir sans jamais avoir dérangé personne. On peut être célébré sans avoir jamais franchi la ligne où l’on tremble. La littérature que j’aime n’est pas toujours récompensée, elle est tenace, elle insiste, elle dérange, elle expose. Je veux me tenir de ce côté-là, du côté des voix qui persistent même quand l’atmosphère devient irrespirable, même à l’ère de l’I.A., même lorsque l’algorithme propose des récits plus efficaces que nous.
Résister, ce n’est pas crier plus fort, c’est refuser de se réduire. Refuser d’édulcorer ce que l’on voit sous prétexte que cela inquiète. On me dira que c’est inutile, que le monde ne change pas pour un livre, que le lecteur veut d’abord se distraire. Peut-être. Mais si la littérature abandonne le risque, elle devient un produit parmi d’autres, un flux culturel de plus, interchangeable et docile.
Je ne veux pas écrire pour ajouter du flux. Je veux écrire pour tenir une ligne intérieure, pour aller jusqu’au bout d’une vision, même si elle isole. Il n’y a pas de neutralité réelle, il n’y a que des choix. Même le silence est un choix. Même l’adaptation est un choix. Je choisis les vivants, ceux qui parlent alors qu’on leur conseille de se taire, ceux qui écrivent alors qu’on leur suggère d’attendre des temps meilleurs, ceux qui savent qu’ils y laisseront peut-être des plumes et qui avancent quand même. Parce qu’au fond la littérature n’est pas une histoire bien racontée, c’est une présence. Et une présence, cela ne s’optimise pas, cela ne se programme pas, cela ne se conforme pas. Cela se paie.



