JA d'Ornano ou le retour des aquarelles magiques…
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JA d'Ornano ou le retour des aquarelles magiques…
Sur Une saison inventée de Joseph-Antoine d'Ornano. Éditions L'Inventaire, 2025
La magie étrange des saisons ajoutées, décortiquées, nous pouvions avant le recueil mince mais dense et superbe de Joseph-Antoine d'Ornano, Une saison inventée, la soupçonner dans des récits, ceux d'Italo Calvino, ceux d'André Dhôtel, plus encore peut-être chez Maurice Pons, on pouvait s'y attendre au coin de la rue, dans des nouvelles et, dans le ton de l'immense et si digne de regret haut et vif Daniel Boulanger, chez qui du reste il conviendrait de ne jamais non plus oublier le poète. Chez Jacques Perret aussi. Ou chez Ramuz, à sa façon…
La saison inventée par Joseph-Antoine d'Ornano, dans la forme de proses poétiques ciselées et justes, si elle est méditative et précieuse, s'ajoute aussi et s'approfondit par l'illustration constante qui accompagne, précise, complète sans chercher à peser ni à expliquer. Elle est poétique et picturale à la fois et ce couplet, ce doublement réussissent et touchent.
Ce qui me retient le plus dans le travail constant et l'artisanat splendide de Joseph-Antoine d'Ornano, et dans l'enchâssement particulier des aquarelles avec l'allure perlée des textes, des élans et de la mesure des mots (car la saison inventée de Joseph-Antoine d'Ornano est autant passée au jardin, vécue au jardin que par et dans une musique), c'est le rythme et le détail des stations. Stations, oui. (Au sens christique et chrétien, pour ce mot-là). À condition de préciser qu'il ne s'agit pas d'une saison où la mort se fait sentir trop, en appui violent. Mais qu'on peut vivre ces stations comme des degrés dans l'émerveillement du regard et des émotions et dimensions de sensibilité; il y a des Annonciations saluées dans ces arrêts marqués, une sorte de rigueur adoucie, flamande ou brabançonne autant que française et romaine – entre Philippe de Champaigne, et non pas du portrait seulement, mais du paysage, un monde et des jardins harmonieux ou suivis entre Poussin et un Claude Lorrain enluminé, un cousinage avec des maîtres comme cela, et qui seraient avec J-A. d'Ornano, devenus des rois de cartes au service de la miniature.
Entre les personnages, les arbres, les décors et les rythmes de chaque point ou détail, il y aurait encore quelque chose de vénitien, disons de villégiature. Imaginons dans un jardin, un Goldoni peintre. Il y aurait, enfin, dans l'esquisse et la couleur pointue ou estompée, posée, avec détachement ou volonté précise, un croisement charmeur entre Turner (celui si justement marqué par Venise ou allant chercher toute sa neuve lumière en Italie) et van Gogh (entre ses passions pour un peuple malheureux, sa compassion envers la souffrance des autres, du début de son art absolu, sensible mais pas fou, et pas fou jusqu'en Arles et même dans sa mort, qui sait ?) …
Dans les textes et les réflexions, outre l'influence picturale du Nord ou des Flandres, l'illustration des mots et des thèmes, les jardins italiens ou corses autant qu'italiens s'invitent et s'inventent magistralement.
La réflexion peinte ou écrite, fixée dans l'encre ou mise en couleurs par Joseph-Antoine d'Ornano dans ce beau, très beau recueil, Une saison inventée, me fait curieusement songer aussi à un monde poétique que, me semble-t-il, comme tant de fois quand il s'agit de maîtres des îles, les Français connaissent mal. Et que, nous fils de la Méditerranée, nous négligeons ou oublions trop parfois à notre triste tour.
Ce monde, c'est celui d'un poète sicilien – lié aussi par son ascendance aux Rois normands de Sicile. Un baron à la fois illustre et discret, dont l'un des aînés dans sa fratrie fut aussi peintre et l'un des principaux cousins fut l'auteur du Guépard. Ce poète, négligé par trop de monde, fut profond, et aussi enchanteur et baroque qu'inventif et subtil, c'était Lucio Piccolo.
Quand je lis ou relis le recueil de Joseph-Antoine d'Ornano – qui ajuste ses petites plaques de prose fine et forte comme l'on saurait graver, qui surtout les applique aux riches heures de sa saison inventée, les ajoute à ses jardins, y place ses rencontres et tout un monde, je sens qu'il pourrait s'entendre étonnamment bien avec la mémoire éloignée (Piccolo est né en 1901 et mort en 1969) du poète sicilien.
En refermant les yeux, sur les derniers mots de Joseph-Antoine d'Ornano, qui évoquent : la venue de l'heure, et la certitude d'avoir tant aimé, je crois achever une sorte de colloque sentimental, à l'accent partiellement verlainien seulement. Mais surtout, lecture refaite, je crois que L. Piccolo justement s'inviterait et s'ajusterait parfaitement à cette saison inventée, explorée et superbement dite et marquée et démasquée par l'aquarelle.
Je devrais d'ailleurs dire et préciser : les Piccolo. En duo. Le poète – quelque peu magicien, musicologue et ésotériste, donc. Et aussi, son aîné, un peintre et photographe, lui, auteur surtout d'un cycle d'aquarelles dites : magiques.
Lisez en tout cas, et relisez surtout, la pépite que nous offre, chez les Éditions L'Inventaire, sous une forme mince qui n'est qu'apparente et malice fine, Joseph-Antoine d'Ornano. Une saison inventée, complément, qu'on peut lire tout-à-fait séparément de recueils publiés entre 2021 et 2023, c'est le bel ouvrage d'un poète et d'un artiste à douce franchise, à la haute maîtrise. Il faut le lire, absolument, bien et à vif. Puis y revenir.
Quant à Lucio Piccolo, que j'invite à distance dans cette saison inventée, en voici quelques mots, superbes :
I giorni…
I giorni della luce fragile, i giorni
che restarono presi ad uno scrollo
fresco di rami, a un incontro d’acque,
e la corrente li portò lontano,
di là dagli orizzonti, oltre il ricordo,
– la speranza era suono d’ogni voce,
e la cercammo
in dolci cavità di valli, in fonti –
oh non li richiamare, non li muovere,
anche il soffio più timido è violenza
che li fra storna, lascia
che posino nei limbi, è molto
se qualche falda d’oro ne traluce
o scende a un raggio su la trasparente
essenza che li tiene
ma d’improvviso nell’oblio, sul buio
fondo ove le nostre ore discendono
leggero e immenso un subito risveglio
trascorrerà di palpiti di sole
sui muschi, su zampilli
che il vento frange, e sono
oltre le strade, oltre i ritorni ancora
i giorni della luce fragile, i giorni…
Comme Lucio Piccolo, J-A. d'Ornano possède dans son art la capacité de fixer et de convoquer ou d'exprimer aussi, venue d'un autre poème du baron sicilien une "Voce umile e perenne, / "sommesso cantico del dolore nei tempi", mais sa prière finale est délivrée de toute angoisse et s'affirme et se donne dans un dernier mot : la confiance.
Ce recueil, publié courant 2025 et que je relis, est donc une épiphanie et un émerveillement. Découvrez-le !
Joseph-Antoine d'Ornano est poète et peintre, il est surtout, en mode majeur et discret, un inventeur et magicien. Vous ne serez pas au bout de vos surprises … J'ai parlé au début de saisons décortiquées par bien des artistes. Celle de J-A. d'Ornano est touchée, délicatement, précisément comme un clavier de piano, elle est survolée, et elle devient une musique totale. Suivez-là en ouvrant les yeux autant que les oreilles …



