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L'œuvre et l'auteur - Grandeur et misère d'une filiation

L'œuvre et l'auteur - Grandeur et misère d'une filiation

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Faut-il relier la première au second comme on relie une progéniture à son géniteur ? Faut-il conditionner son appréciation, son jugement ou - mieux - son fol amour pour la première, en fonction du certificat de bonne vie et mœurs du second ? Ou le lien de paternité qui relie indéfectiblement l’œuvre à son auteur, ne mériterait-il pas de rester inconnu à partir du moment où l’œuvre abandonne à son récepteur une profusion de similitudes qui font d’elle son « enfant naturel » ?


En observant les très austères Ruines d'un cloître à Messines je n'y vois, dans l'immédiateté de ma captation oculaire, rien à redire. Je vois là, au contraire, une architecture plutôt « bien rendue ». Les couleurs me paraissent en harmonie - la terre de Sienne célébrant toujours avec succès ses épousailles avec le bleu… Bref, j'apprécie le tableau avec un tranquille intérêt. Peut-être même, vu mon amour des ruines, le sauverais-je du beau désordre d'une brocante… ?


Ce n'est qu'après son entrée en possession que je me pencherais sur la signature. Là, je découvrirais avec un sentiment de stupeur rétrospectif, que l'œuvre en question est le fruit de l’une des figures les plus funestes de l’Histoire, une figure que la postérité a hissée à hauteur d’archétype et dont le seul prénom conserve à travers les ans un pouvoir répulsif. Et c'est là que les choses deviennent intéressantes lorsqu’on projette sur elles les lumières d’Aristote : Même Zeus ne peut faire que ce qui a été n’ait jamais été. Selon les mots de l’Antique, qui me paraissent avoir valeur d’axiome, rien ne fera que ce que j’ai aimé - entre le moment où j'ai découvert l’œuvre et celui où j’ai pris connaissance du nom de son auteur - n’ait pas été aimé. Que je le veuille ou non, j'aurai rejoint pendant un temps limité mais dont l’empreinte s’établit dans la permanence, l'assassin impérial, la bête immonde… Je l'aurai rejoint là où il demeure inattaquable, là où le crime, l'horreur et l'ignominie absolus lui sont étrangers, là où pointe une tentative d'approche de la beauté, là où le geste artistique, qui est l'un des gestes les plus gratuits qui soient, s'offre à l'instant comme une proposition existentielle incorruptible.


Le phénomène de l'a-posteriori va détruire ce que mes neurones auront accueilli d'emblée dans leur zone affectée à l’intelligence de l’instinct. La raison et la morale viendront s'en mêler. L'œuvre, jusque là indépendante, s'en ira instantanément rejoindre l'arbre infernal, symbole d’une généalogie du mal, qui accueillera en place suprême le tableau maudit entre tous.


Bien sûr, on recourra à quelques pirouettes mentales aux fins de s’arranger avec sa propre ambiguïté ou de se délester du poids d’une attraction coupable. Pour ce faire, on préférera la version anatomique de l’homme à sa vision atomique qui rend toute découpe impossible. Optant pour la première version, celle de l’homme rendu aux deux dimensions d’une figurine de carton, on séparera donc - au choix - l’œuvre du créateur, le créateur de l’homme, ou encore l’homme de l’œuvre selon un découpage sans bavure permettant de séparer les « bas morceaux » des hauteurs sublimes.


Et voici où je veux en venir : il ne faudrait jamais savoir. Et ce vœu, qui a plus que jamais valeur d’utopie à une époque où les informations criblent nos chairs comme autant de flèches décochées par un archer fou, ce vœu n’oublie pas d’embrasser la littérature dans son étreinte vaine. Car chez elle aussi, et peut-être même surtout, l'œuvre doit cheminer seule à travers l'espace et les siècles, aussi loin de l’ange que du « salaud lumineux » qui l’aurait enfantée. Car la littérature est - devrait être - un lieu de liberté totale où les démons intérieurs connaissent une transfiguration le temps d'une transe créatrice. L'œuvre doit surgir d’une magie qui ne convoite que le noir. Elle doit se fomenter comme on fomente un crime et demeurer, loin du corset du manifeste et des didactismes prosélytes, l'écrin d'un instant de grâce. En cas de génie, il importe donc de repérer le livre au soufre étoilé aux fins là encore de
l’arracher non plus au feu des vieux autodafés mais à l’aire de glace qui lui est désormais réservée et dont l’infra Celsius rêverait de geler à jamais le danger magnifique. Car c’est dans la fosse à mélasse que s’élabore le nouveau Nouveau Roman, lequel sera social, sociétal, liant, reliant, humain, « humanitairien », inclusif, cathartique, bienveillant et obscènement, lacrymogène.


Il faudrait abattre toutes les biographies. Sauver l'œuvre encore et toujours. Demeurer vierge devant elle. L'observer, aller vers elle, l'absorber, et pour autant qu'on l'ait aimée au delà du raisonnable, pour autant qu'elle nous ait marqués, bouleversés, transportés, s'incliner face à cette vérité qui dérange : Fruit d'un assassin, d'un salaud ou d'un monstre, l'œuvre aimée dans l'innocence de l'ignorance nous regarde, et nous reconnaît.


…Et rien ni personne ne pourra défaire le lien que nous rêverions de rompre, que nous romprons peut-être voire même sûrement, mais dont l'étreinte continuera - quelque part en nous - à nous mêler à celui que nous abhorrons.


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