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La pitié de Dieu ou le huis-clos d’une humanité expérimentée

La pitié de Dieu ou le huis-clos d’une humanité expérimentée

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Ils sont en prison et nous en sommes. Ils sont quatre et nous en sommes. Nous suivons le narrateur dans son identification à chacun des criminels. Il y a le docteur épileptique, Alex le catcheur, Eugène le grutier et Match le mystique, ou si on veut le fou, la brute, l’ivrogne, et le joueur. La geôle est hors du temps et on ne sait où sur terre. Avec La pitié de Dieu, Jean Cau a créé un huis-clos qui donne le tournis et nous confond dans l’universalisme angoissant du criminel. Tous les quatre en ont pris pour perpète mais la perpétuité ce n’est rien d’autre que la vie.

 

« Les criminels sont toujours en état de légitime défense. »

Dans cet étrange roman que l’on aurait envie de voir en théâtre, nous sommes d’abord confrontés à une succession de monologues, symbole du débordement du dialogue intérieur des personnages. Chacun s’y essaye comme il peut. « Mais personne n’a écrit le rôle d’Alex, si bien qu’il le connaît mal et bafouille. » A tour de rôle, chacun ressasse des souvenirs, avoue puis se rétracte, puis avoue de nouveau sous un autre jour en cherchant des justifications. Le docteur a-t-il tué sa femme, était-il en crise épileptique ou la simulait-il ? Alex le catcheur a tué Khadi sur le ring, c’est certain, mais a-t-il tué son ami Guitare, a-t-il également tué la prostituée qu’il faisait travailler ? Eugène ivre de jalousie a-t-il tué le contremaître courtisant sa femme ? Match a-t-il tué son beau-père, sa mère, les deux ? Chacun son tour se raconte pour exister. Leurs histoires, c’est leur mauvaise haleine. On vérifie ici que la première des conditions de vie est bien la capacité à inventer une histoire dont on est le héros dans un environnement a priori hostile à l’homme.

 

La tragédie est toujours une fatalité. Les prisonniers évoquent la prédestination des victimes. Pour eux, la victime leur préexiste et engendre le meurtrier. Le vertige nous prend. « Je ne sais rien de plus doux que de vivre aux côtés de quelqu’un dont on a décidé la mort. » Et puis, ils cherchent à expliquer leur acte et imaginent que tout a comploté contre eux-mêmes. Ils font les questions et les réponses et cherchent à expliquer le piège. La détention post-jugement leur donne tous les droits et tout le temps de réécrire l’histoire. Un jour, ils sont coupables, le lendemain, ils sont innocents. Match dit : « Je ne suis pas coupable. Le signe de la culpabilité, c’est le remord, n’est-ce pas ? Or, je n’en éprouve aucun. » puis se justifie immédiatement, c’est sa laideur de naissance qui est responsable de tout : « Derrière la beauté, je me serais camouflé ; derrière la laideur, tout le monde me devine. » Le docteur décide de conforter tout le monde avec la parole définitive : « Les criminels sont toujours en état de légitime défense. » Ça ne se discute pas. Il faut dire que le docteur joue au prophète avant de bientôt se prendre pour Dieu. Il parle en aphorismes, avec autorité. Avec cet homme qui est le contraire d’un dialecticien, on croit entendre la voix de Jean Cau, on croit reconnaître le timbre pointu, aristocratique de l’écrivain-chevalier à plume, le ton sec de celui qui a trahi pour devenir. Il est vrai que lorsque l’on en a pris pour perpète, il est bon d’avoir quelques aphorismes à méditer : « Dieu, c’est la vie éternelle dont la mort est toujours im-mi-nen-te. »

 

Tueurs de temps

Les monologues laissent place petit à petit à des discussions par paires. Ils se font acteurs et se mettent en scène réciproquement dans le huis-clos, inversent les rôles, jouent à être le juge, la victime, le prêtre… Tout est permis. Eugène tient bon de préciser : « Je me prétends cheval pour rire, en réalité, je sais que je suis un homme. » Et puis il se prend pour le coach d’Alex et l’entraîne en vue du combat du siècle. La frontière entre le pour rire et pour de vrai va devenir aussi floue que celle entre la vérité et le mensonge. Quel malin plaisir que de jouer avec la vérité ! « C’est que nous parlons surtout pour faire du bruit. » Match a choisi d’instituer un rite, il dit les nouvelles du monde : guerre, diplomatie, faits divers, … face à ce spectacle de l’immuable vanité du monde extérieur, tous répondent en chœur : rien de neuf ! Entre eux, certains débats prennent des semaines, certains jeux aussi, il n’y a aucune urgence. On se paye même le luxe du silence. « Pourquoi ne pas se taire éternellement, jusqu’à la mort ? » C’est comme si l’humanité était en expérimentation dans une cage de laboratoire. Ils font bien plus que s’occuper en expérimentant leur être, ils le révèlent. Alex le comprend ainsi : « Je suis un assassin : je tue le temps. »

 

 

L’amitié c’est la complicité

En perpétuité, il n’y a qu’aujourd’hui qui compte. Nous voilà dans la singerie de la toute éternité. S’il n’y a que des aujourd’hui, il n’y a aussi que des moi. Jean Cau fait se ballader ce moi de l’un à l’autre pour nous confondre, et peut-être même nous amener à avouer et nous rétracter sans cesse à notre tour. Et nous passons de cette confusion à la fusion de tous : les souvenirs, les mensonges, les aveux, les crimes deviennent communs. Voilà la misère commune qui engendre l’universel. « Nous sommes un en quatre personnes. Comme Dieu, à une unité près. » Rien ne doit venir perturber ce qu’il nomme désormais bonheur. L’amitié, c’est donc la complicité vis-à-vis d’une culpabilité commune. Ils vont d’ailleurs s’en créer une en plus. L’occasion leur est donnée lorsqu’on leur impose un cinquième détenu. Les amis complices vont le rendre fou et le pousser au suicide, simplement en ne cessant de le regarder en silence. Conclusion ? « Il a suffi de trois mots : qui suis-je et l’hémorragie de raison a commencé. » N’est-ce pas docteur Cau ?

 

 

La pitié de Dieu, roman de Jean Cau, éditions Gallimard, 1961, 276 pages.

 


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