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Michaux, à l'écart

Michaux, à l'écart

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Henry Michaux, mieux que d'autres, confirme cette intuition : la poésie est une science exacte. Ce que le poète doit au langage, c'est de le tenir au plus près, au plus juste, de la chose à dire, qui est cause, par étymologie, et comme disent les métaphysiciens « cause causatrice », c'est dire, une sorte de fiat lux personnel, un Esto ! un être à l'impératif, mais extrêmement particulier. Poète singulier, nul ne le fut mieux que Henri Michaux s'intéressant à ce que la plupart des autres négligent : ces orbes intimes, ces brouillards, ces zones remuantes à l'intérieur de la sensation, du songe, de la précarité de la pensée, de ses ruses non-dites, de ses tourments et de ses extases intimes dont il ne peut sortir aucune généralité.

Nul n'est moins édifiant que Michaux. On peinerait à vouloir l'inscrire dans l'Histoire de la poésie. D'autres, et des grands, parcourent cette histoire et la redéploient à leur guise ; Hugo refait le chemin, de la Séquence de Sainte Eulalie jusqu'à son temps, et même au-delà, symboliste avant les symbolistes, surréaliste avant Breton. Aragon chante sur la gamme de ses prédécesseurs, de Marie de France à Apollinaire. Henri Michaux, lui, se tient à l'écart, non seulement de l'Histoire, des engagements collectifs, mais à l'écart de lui-même, de la représentation, qu'auteur, il pourrait se faire de lui-même. Le collectif lui est étranger ; il sait voir et plonger dans cet interstice où sa propre pensée est étrangère à lui-même, pour s'en laisser surprendre.

Pris et surpris, Henri Michaux nous enseigne l'attention, qui délivre de l'engourdissement. Il sait que quoique nous fassions, et quelles que soient nos outrances, nous ne cessons de glisser sur des pentes communes, passées ; nous ne cessons d'emprunter des voies déjà parcourues, frayées, balisées. Nous cédons à des automatismes, des déterminismes qui nous chassent de la solitude essentielle, royale, que nous ne percevrons qu'en des minutes rares, tant effrayantes qu'heureuses. Enivrés de narcissisme idéologique nous pouvons nous croire farouches et rebelles, alors que nous ne sommes qu'un sillage sans gloire, nous pourrons passer d'une opinion à l'autre, croyant changer, mais nous ne ferons que reproduire la précédente sous des espèces inversées. Crispés sur le refus de nous quitter, de nous aventurer, nous demeurons enchaînés à nous-mêmes : plus rien ne se passe. Michaux nous invite à nous déprendre, à recommencer, sans vues aucunes sur l'échec ou la réussite. Echouer, c'est encore connaître un moment de la vague, le scintillement du sable, le vacillement de la conscience qui cesse alors d'être imbue d'elle-même, incarcérée dans ses certitudes, et recevoir, peut-être, un moment, le sentiment et la sensation, à fleur de peau, d'une lente solennité, d'une légende immémoriale retrouvée dans un fracas d'écume.

Michaux a l'art du suspens, de l'aporie. Que se passe-t-il lorsque nous cédons à l'intervalle ? Que se passe-t-il dans l'intervalle, là où précisément nous cessons d'être sociaux, familiaux, ou, pire encore, consommateurs dans cet individualisme de masse qui est le véritable totalitarisme de notre temps ? Que se passe-t-il par devers nous, en dépit de nous, en dessous et au-dessus ? A quels moments commencent à frémir, à s'accroître d'ardeurs, les zones frontalières entre ce que nous percevons et ce que nous ne savons pas ? Où en est notre guerre contre le temps ? Par quelles attentions ravivées ?

Même lorsqu'il semble s'approcher de quelque préoccupation de son temps, l'écart demeure. Certes, il voyage en Orient, il expérimente les drogues, dont la mescaline, mais c'est pour en dire le « misérable miracle » et décrire un Orient visité par un Européen qui lui demeure fondamentalement étranger. Le voici tout aussi loin de ces mouvances « new-âge » qui recyclent, par l'exotisme, des dévotions usées, des religiosités lassées. Le pape du L.S.D, Timothy Leary écrivait une « Politique de l'Extase », les voyageurs d'Orient revinrent avec des recettes de yoga, et des solutions à des problèmes peut-être mal posés. Michaux ne « solutionne » rien. Il n'est « pro », ni « anti », il demeure en arrêt, l'intellect et les sens aiguisés. « En poésie, écrit-il, il vaut mieux avoir senti le frisson à propos d'une goutte d'eau qui tombe par terre, et le communiquer, ce frisson, que d'exposer le meilleur programme d'entraide sociale. Cette goutte d'eau fera dans le lecteur plus de spiritualité que les plus grands encouragements à avoir le cœur haut et plus d'humanité que toutes les strophes humanitaristes. »


Du renoncement à l’espèce humaine comme la plus parfaite condition d’un suicide collectif
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Henri Michaux, un oiseau-poète
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Pierre Gardeil, Lectoure, Henri Michaux et moi
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