Patrice Jean : La fin du monde avait pourtant bien commencé…
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Patrice Jean : La fin du monde avait pourtant bien commencé…
La fin du monde avait pourtant bien commencé, publié au Cherche Midi, est un objet hétéroclite très volumineux : trois premiers romans — La France de Bernard, Les Structures du mal, Revenir à Lisbonne — accompagnés d’aphorismes, de nouvelles et de textes critiques. On pourrait y voir une compilation commode destinée à exhumer les débuts d’un auteur désormais reconnu. C’est exactement le contraire. Le volume tient précisément parce qu’au fond Patrice Jean n’écrit jamais que sur une seule chose : l’homme, ses mensonges, ses illusions, ses vanités, ses contradictions.
Dans La France de Bernard, le héros éponyme se prend pour un philosophe. Il théorise, juge, analyse, et surtout reste convaincu d’une supériorité intellectuelle que rien, dans ce qu’il dit ou fait, ne vient confirmer. Le procédé est drôle, presque cruel. Patrice Jean s’y montre un moraliste redoutable : il aime ces personnages qui se composent une image flatteuse, l’artiste incompris, le penseur profond, l’individu d’exception égaré parmi les médiocres, pour mieux mesurer l’écart entre cette image et ce qu’ils sont réellement.
Avec Les Structures du mal, publié en 2015, le registre change. Paul vient de fêter ses quarante-quatre ans lorsqu’une lettre d’Henri Berg, son ancien mentor désormais mourant, ressuscite un passé qu’il croyait enterré et un secret qu’Henri ne lui avait jamais confié. Plus de satire mordante : Patrice Jean s’y montre capable d’une gravité presque tragique. C’est cette variation de registre, d’un livre à l’autre, qui donne toute sa mesure à l’écrivain.
Le cœur du roman est l’histoire d’amour manquée entre Paul et Virginie, la fille d’Henri. Née au temps du service militaire, elle continue, des décennies plus tard, de peser sur une existence entière comme une ombre qu’on n’a jamais tout à fait réussi à congédier. Il y a les amours accomplies, dont on garde le souvenir précis, avec leurs joies et leurs déceptions. Et il y a celles qui sont restées à l’état de possibilité, et qui sont peut-être les plus tenaces, parce qu’on ne saura jamais ce qu’elles auraient pu devenir. Ces souvenirs-là ne s’éteignent jamais. On peut oublier les détails d’une rencontre ; il reste toujours cette question simple et insoluble : et si cela s’était passé différemment ?
C’est ce que Patrice Jean réussit à faire tenir dans ce livre : montrer que ce qui n’a pas eu lieu continue de vivre en nous, parfois pendant des décennies, avec autant de force qu’un acte accompli. Après l’ironie de Bernard, on ne s’attendait pas à trouver chez le même auteur une telle finesse sur le fil du temps et les sentiments.
Le troisième roman, plus charnel, s’ouvre sur un quiproquo savoureux : Gilles, professeur d’histoire, est pris pour un vrai maçon par la belle Armande, intellectuelle qui préfère visiblement les hommes du prolétariat à ceux de son propre monde, ironie assez juste sur cette bien-pensance qui aime le peuple de loin.
Gilles entretient le mensonge, s’enferre, s’invente une épouse imaginaire à partir d’une vieille photo de Lisbonne. Tout le roman tient dans cette question : jusqu’où peut-on pousser une imposture sans finir par s’y perdre soi-même ?
Le vieil écrivain Lorenzo de Lenclos, moraliste à la Balthasar Gracián avec un zeste d’Alphonse Allais, y parsème ses maximes et n’a manifestement rien perdu de sa libido malgré l’âge.
C’est ici que les aphorismes prennent tout leur sens : ils révèlent que ces trois romans et ces textes critiques ne sont pas des productions séparées. Patrice Jean est un moraliste au sens classique, non au sens contemporain du mot, qui a fini par désigner son exact contraire, le donneur de leçons. Un moraliste, au sens où on l’entendait avant que le mot ne devienne une insulte, observe les hommes et tente de comprendre leurs vanités, sans prétendre les corriger. Il aurait pu écrire au XVIIe siècle, s’il n’était pas si attentif aux objets du quotidien de notre époque.
Ce regard, on le retrouve aussi dans son admiration pour Houellebecq : non pas un style académique, mais une capacité à voir l’époque là où elle se trouve réellement, dans les autoroutes, les chambres d’hôtel, le sexe, la solitude, le ridicule. Bref, dans la vie.
Le ridicule, chez Patrice Jean, n’est jamais innocent : il révèle l’écart entre ce que nous sommes et ce que nous prétendons être. Et cet écart, chez chacun de nous, est immense. Bernard se croit philosophe. Le progressiste se croit affranchi de toute morale bourgeoise. Le conservateur se croit immunisé contre les modes. Nous nous racontons tous des histoires, et le roman n’a peut-être pas d’autre fonction que de montrer l’écart entre nos mensonges et le réel.
On serait tenté de ranger Patrice Jean parmi les écrivains « réactionnaires », étiquette commode qui dispense certains de le lire. Ce serait manquer l’essentiel. Sa cible favorite, c’est précisément celui qui se croit supérieur parce qu’il appartient au bon camp. Il se moque du conformisme de droite autant que de celui de gauche, de l’intellectuel progressiste persuadé d’avoir échappé au conformisme parce qu’il possède les bons mots, aussi bien que du réactionnaire persuadé d’avoir seul conservé le sens du réel. Son véritable ennemi n’est ni la gauche ni la droite : c’est la bonne conscience, cette maladie qui traverse parfaitement les frontières politiques. Hier elle portait une soutane. Aujourd’hui elle porte parfois un badge militant. Elle changera encore de costume demain. Mais elle gardera toujours le même réflexe : condamner les autres pour se trouver soi-même admirable.
Un aphorisme, entre tous, mérite d’être cité : « La valeur d’une œuvre se mesure à la dose de vérité qu’elle contient et en ce qu’elle rompt avec la pensée commune […] Une œuvre de valeur doit blesser l’époque. » Voilà une conception de la littérature devenue presque originale, tant on demande aujourd’hui aux livres d’accompagner leur temps, de le représenter, de le réparer, de sensibiliser. Patrice Jean lui demande autre chose : de lui résister, de lui dire qu’elle n’est pas aussi libre, tolérante et émancipée qu’elle aime le croire. La littérature cesse alors d’être un salon où l’on vient confirmer ses opinions. Elle redevient une arme, assez primitive au fond : regarder et écrire le réel.
Ce regard éclaire tout le volume : des intellectuels qui se prennent pour des penseurs, des artistes qui se prennent pour des génies, des amoureux qui découvrent qu’ils n’ont pas échappé à leur passé, une société qui change de morale mais garde son besoin de juger. Un univers profondément désenchanté, mais pas nihiliste. S’il ne croyait vraiment plus à rien, Patrice Jean ne consacrerait pas tant d’éloges à Chamfort, Céline ou Gombrowicz ; il ne défendrait pas l’idée qu’une œuvre doit contenir une part de vérité ; il ne serait pas aussi sévère avec les mauvais écrivains. La sévérité, ici, est une forme d’exigence.
Patrice Jean ne cherche pas à nous apprendre comment penser. Il se contente de regarder les hommes, avec assez d’ironie pour défaire leurs certitudes et assez de lucidité pour reconnaître qu’il n’est pas lui-même à l’abri de leurs illusions. C’est peut-être cela, au fond, qu’il demande à la littérature : nous rendre un peu moins dupes de nous-mêmes.
La fin du monde avait pourtant bien commencé, Patrice Jean, 2025, 784 pages.



