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Marjane Satrapi, la femme aux deux patries, s'en est allée rejoindre ses encres

Marjane Satrapi, la femme aux deux patries, s'en est allée rejoindre ses encres

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Marjane Satrapi (1969–2026)

Elle est morte à 56 ans, ainsi sont les âmes sensibles et vives, leur vie brûle plus vite, les idiots meurent centenaires… Elle avait traversé deux révolutions, trois continents et quatre volumes de Persepolis. Il aura suffi d'un seul chagrin pour l'emporter…

Ce jeudi 4 juin 2026, ses proches ont annoncé à l'AFP que Marjane Satrapi était « morte de tristesse, un peu plus d'un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l'amour de sa vie ». Elle avait 56 ans — l'âge, dit-on, où l'on commence tout juste à comprendre ce que l'on a vécu. Elle n'en aura pas eu le temps.

De Racht à Paris, ou le roman d'une double appartenance

Née le 22 novembre 1969 à Racht, en Iran, Marjane Satrapi avait rejoint la France en 1994 et obtenu la nationalité française en 2006. Entre ces deux dates, toute une vie de déracinements et de réenracinements, un perpétuel mouvement de pendule entre Orient et Occident, entre la chaleur d'une famille iranienne cultivée et l'asphalte gris d'une Europe qui ne la regardait pas encore.

Elle était de ces artistes que l'exil ne brise pas mais forge — comme on forge l'acier, dans la douleur et la précision. Ses parents, inquiets de l'extrémisme consécutif à la révolution de 1979, l'avaient envoyée à Vienne dès 1983, achever ses études au lycée français de la capitale autrichienne. Elle y apprit l'isolement, la neige, et que la liberté peut aussi avoir le goût amer de la solitude.

 

Persepolis, ou comment faire tenir l'Histoire dans un trait de pinceau

Son œuvre maîtresse, on la connaît par cœur — ou du moins, on croit la connaître. Avec Persepolis, bande dessinée autobiographique en quatre volumes publiés entre 2000 et 2003, elle racontait son enfance en Iran pendant la révolution islamique, puis son exil en Europe, le tout en noir et blanc, dans un style apparemment naïf qui dissimulait une sophistication redoutable. On aurait pu croire que ce dépouillement graphique était une concession à la simplicité ; c'était en réalité une déclaration d'intention : la complexité du monde n'a pas besoin d'ornements pour éblouir.

Il a été dit de « Persepolis » que « peu d'œuvres ont eu une telle capacité à irriguer la culture populaire tout en constituant l'un des meilleurs récits historiques de notre temps ». Ce n'est pas de l'éloge excessif. C'est le simple constat que certains livres, une fois ouverts, ne vous quittent plus.

 

Une artiste qui ne connaissait pas les frontières de genre

Satrapi ne fut jamais prisonnière d'un seul médium, d'un seul registre, d'une seule case — au sens propre comme au figuré. Romancière graphique, cinéaste, peintre, membre de l'Académie des beaux-arts de France depuis 2024 : elle aura tout tenté, avec ce mélange d'insolence et de rigueur qui était sa marque.

Poulet aux prunes, prix du meilleur album au Festival d'Angoulême 2004, fut adapté au cinéma en 2011, avec Mathieu Amalric, Édouard Baer et Maria de Medeiros au générique — un plateau de choix pour une histoire de deuil impossible, celle d'un musicien qui décide de mourir parce qu'il a perdu son violon bien-aimé. Prémonitoire, peut-être, pour celle qui vient de succomber à une peine similaire.

Broderies, publié en 2003, témoignait de son attachement à l'Iran intime, celui des femmes qui parlent entre elles, à voix basse, de tout ce que la société leur interdit de dire à voix haute. Un livre de chuchotements qui résonnait comme un tonnerre.

 

« La voix qui ne s'est jamais tue »

Il serait réducteur de n'évoquer Satrapi qu'à travers ses propres œuvres. Elle fut aussi, jusqu'au bout, une conscience politique. En 2023, au moment du mouvement pour la liberté des femmes consécutif à la mort de Mahsa Amini, elle réunit autour d'elle un panel d'auteurs — dont Coco, Joann Sfar, Catel et Pascal Rabaté — ainsi que des spécialistes, pour un vaste roman graphique collectif intitulé Femme, Vie, Liberté.

La Fondation Princesse des Asturies, qui lui avait remis son prix de communication et d'humanités en 2024, la décrivait comme « une voix essentielle dans la défense des droits humains et de la liberté », symbole d'un « engagement civique porté par les femmes ». Elle n'était pas seulement une artiste engagée ; elle était l'engagement lui-même, incarné dans chaque ligne de crayon.

 

« L'amour comme dernier chapitre »

Il y a quelque chose de profondément romanesque — et de déchirant — dans la manière dont Marjane Satrapi a choisi de terminer son histoire. Non par la maladie, non par l'accident, mais par le chagrin. Par l'impossibilité d'imaginer la suite sans celui qui en était le premier lecteur.

Elle avait raconté tant d'existences brisées par les régimes, les guerres, les exils. La sienne s'est brisée sur l'écueil le plus intime qui soit : l'absence de l'être aimé. Il y a là une cohérence presque littéraire, comme si la narratrice la plus lucide de sa génération avait décidé d'écrire, jusqu'au bout, sa propre fin.

Marjane Satrapi laisse derrière elle une œuvre qui appartient désormais au monde. Elle laisse aussi, entre les lignes de ses planches en noir et blanc, le portrait d'une femme qui refusa toujours de choisir entre la douceur et la colère, entre le rire et les larmes — et qui prouva, à chaque page, que l'on peut tenir les deux en même temps.

Femme, vie, liberté — c'était son cri de ralliement. C'est aussi, à présent, son épitaphe.

Marjane Satrapi, née le 22 novembre 1969 à Racht (Iran), décédée le 4 juin 2026 à Paris. Autrice, cinéaste, peintre, académicienne. Irremplaçable


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