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Sur l'inutilité d'une clause de conscience dans les Lettres en France

Sur l'inutilité d'une clause de conscience dans les Lettres en France

Par  

« Comprenne qui voudra
Moi mon remords ce fut
La malheureuse qui resta
Sur le pavé
La victime raisonnable
À la robe déchirée
Au regard d’enfant perdue
Découronnée défigurée
Celle qui ressemble aux morts
Qui sont morts pour être aimés. »

Eluard.

 

Il me semble que, décidément, avant de donner des leçons de résistance, les écrivains du jour, pas tous sortis frais de l'œuf pourtant, et les éditeurs si bavards (et qui furent pourtant si inefficaces ou si taiseux quand Boualem Sansal était en prison, sans être pour autant coupable, et qu'il risquait lui si évidemment sa peau), qui se disputent entre Gallimard et Grasset, feraient bien, dans l'ordre ou non, mais vivement (y compris chez Gallimard, malgré les apparences de soutien), de présenter des excuses massives à Boualem Sansal.

On le sait depuis Baudelaire et par lui, tout écrivain a le droit d'affirmer, de dire et de se contredire. Il y a aussi, pour lui, une certaine bêtise admise chez les polissons. Si le cas Grasset-Gallimard ne pouvait rester qu'une polissonnerie et une bêtise, cela serait un épisode, sans portée ni gravité. Mais le ton et le badigeon de moraline qui y sont employés ou usités, appliqués sans allure depuis Paris jusqu'en province, voilà un ensemble de grisaille qui n'est guère supportable.

Il me paraît ensuite très urgent que tous les écrivains qui pétitionnent et qui souhaitent tellement, et peut-être bien maladroitement, établir une clause de conscience, relisent un peu Balzac et quelques autres.

Qu'enfin, une autre évidence s'impose : ce n'est pas en hurlant au fascisme dans les Lettres qu'on lutte le mieux contre les fascismes véritables. Fascisme des Lettres en France ? Allons donc ! Il n'existe point sérieusement dans le monde farfelu ou sérieux des petits papiers ou des grands papiers de luxe, et j'en suis là convaincu.

Sinon en sens contraire et renversé, hors de celui que les pétitionnaires proclament pour l'essentiel d'entre eux, soit précisément : il est présent et actif au vrai dans les maniaqueries rageuses de quelques longues ou tristes figures de l'extrême gauche qu'ils accueillent joyeusement parmi leurs signataires. Et plus réellement, dangereusement au point de lorgner avec une nostalgie par trop "louchante" ou trouble, très sartrienne, vers les camps de rééducation chinois ou khmers rouges. En 2026, c'est un curieux retour des Chinois à Paris, l'esprit de comédie de Jean Yann en moins. 1974 semble bien loin. Et la cocasserie, même un peu rosse, nous manque fort.

Là, ce fascisme existe à plein, il fonctionne exactement dans quelques rangs politiques de l'extrême gauche, désormais plus trotskystes que staliniens (le stalinisme, c'était bon pour les adolescents attardés d'autrefois, si j'ose dire sans singer feu François Mauriac). Un camp du faux bien, mais plus que tout, impunément pour le moment, un camp potentiel qui tue désormais, et dont M. Mélenchon reste le mauvais organe et le calculateur et assez habile tacticien. Ce fascisme réel, c'est loin du réflexe pétitionnaire qu'on l'évite, ou qu'on l'empêche (pour reprendre un mot cher à Camus) dans les rues ou dans les urnes. La pétition dans cet ordre-là, c'est un peu comme le fait de s'ajouter un blindage de casque sur les fesses, chez les policiers ou les CRS, dans je ne sais plus quel passage drôle du cher Antoine Blondin : « casqués sur les fesses, à tout hasard » …

Contrer le fascisme appliqué ou craint, deviné ou en voie réelle d'application, c'est plus facile à faire pour de vrai, qu'en jouant à la valse des pétitions à défaut d'une marelle sur les boulevards ou aux cafés. C'est même faisable avec une carte électorale (autre petit papier), à la rigueur, en refusant les magouilles et les accords régionaux entre deux tours d'une élection municipale récente… Magouiller en prétendant par ailleurs refuser les accords nationaux entre un parti socialiste qui a renié son socialisme depuis longtemps, comme en témoigne son mépris si durable du monde ouvrier et du monde paysan et rural, et toute une jeune ou vieille bande politique qui joue de la peur et s'active à la terreur sauvage, l'applique contre quiconque n'est pas d'accord avec elle, même si ce désaccord est modéré, une bande à sbires et alguazils du service tordu, et qui a l'art de mépriser tout le monde sauf elle-même, bande arrogante et sanglante, et qui fait saigner, qui a surtout su manifester son habitude du don le plus gros et le plus brusque : celui de frapper sauvagement tout contradicteur; une bande folle, et qui tue aussi, qui piétine et qui assassine dans la foulée, sans hésitation dans la rue, une bande extraordinairement violente, qui a de fait, depuis des mois, du sang sur les mains autant que sous et sur ses chaussures, baskets ou bottes aux semelles pleines du sang d'autrui et non pas semelles de vent. Une bande de tueurs, fanatiques et d'esprits bornés qui ne sont nullement poétiques. Un groupe dont aucun acte n'est du reste gratuit, mais assez nettement ou certainement prémédité ou longuement orchestré.

Ce n'est pas en acceptant des accords locaux, en pactisant froidement avec l'intolérance et la violence politique incarnées et réalisées dans les faits qu'on récuse le fascisme. C'est en votant. Ce n'est pas en pétitionnant. C'est en refusant l'abstention. Cela, c'est une remarque liée à la politique, disons intérieure. L'action de divers responsables qui, d'un côté appellent à empêcher des accords nationaux effectivement d'un type contre-nature, et qui accréditent ensuite les accommodements régionaux ou communaux, est une escroquerie morale et publique. La saleté de la manœuvre n'a échappé à personne. Hélas, elle a su satisfaire quelques faux apôtres. Sans contredit, la sincérité ne concerne point ici l'engagement politique dans les états-majors. Ah, manifestement, non. Mais dans l'isoloir, en terrain clos, cette sincérité politique serait en somme toujours possible, oui ou non ? Est-ce que par hasard il faudrait l'agiter par une « clause de conscience » ? En posant le problème, on se croirait dans la lecture ou la vision d'une pièce de Françoise Dorin, L'Étiquette. Manquent au spectacle pour aujourd'hui : Jacques Fabbri, Jean Piat, Claude Gensac, Micheline Luccioni et Jacques Dynam. 2026 ne valant pas 1983, nous n'avons ici et dans ce faux débat, que des seconds et mauvais couteaux.

Dans le domaine des Lettres et des arts, je ne crois décidément pas qu'une clause de conscience, une déontologie devraient s'imposer par charte ou par contrat. Par nature, la place d'un écrivain sera toujours de rester, et Balzac l'a, ce fait, admirablement exprimé dans l'opposition. Avec lui, Chateaubriand et tant d'autres, depuis Chénier et Rivarol, voire Hugo et Dumas père, jusqu'à Eluard en évoquant lui avec tristesse le sort des femmes tondues à la Libération.

Que la polémique, la lutte et le désaccord même fondamental appartiennent à l'esprit des Lettres, et spécifiquement en France, qui le nierait depuis les temps médiévaux jusqu'à nos jours ?

Faire croire que la liberté est menacée et qu'il faille en France et dans nos Lettres dresser un rempart de papier, faire un panache de ralliement d'une paperasse au vent et donner une portée de vraie morale à une clause plus administrative que preuve de sincérité et de souci de la vérité (le souci de la vérité par qui parmi les signataires de ce projet fumeux ?), voilà qui me semble relever d'une bouffonnerie triste.

Ce qui fonde la force et la vertu d'un écrivain, sa réalité et sa puissance, c'est sa liberté de ton, d'expression réelle, pas les clauses de bonne conscience qu'on pourrait inventer au prétexte de le servir. La liberté de conscience d'un écrivain regarde cet écrivain seul, justement seul, et ne saurait s'afficher, se laisser dicter, se garantir par contrat, s'affirmer par pétition. Ou bien, poussons la pointe absurde à terme : pourquoi alors ne pas tailler ou refondre le Code de procédure pénale pour le muer incontinent en Code des Lettres ? Voilà de quoi faire rire un cheval !

Tous les donneurs de leçons à pétition dans quelque espace de Paris et dans divers flots de papiers ou d'ondes médiatiques sont décidément bien fatigants, bien fatigués aussi. Plutôt que d'afficher leurs principes fiers mais apparemment bien faussés, qu'ils écrivent donc, qu'ils lancent des pamphlets ! Pour ma part, que voulez-vous ? Je préfère lire M. Boualem Sansal, enfin libre, mais toujours calomnié hélas (y compris en coulisses tristes, à ce qu'il semble, par son ancien éditeur), et j'attends son nouveau livre dans l'enthousiasme que mérite la liberté d'un homme qui a bien connu les geôles d'un fascisme réel, celui de l'Algérie étatique, celui d'un régime policier et militaire direct et absolu, celui d'un État qui emprisonne et qui méprise, celui d'un système qui brutalise son propre peuple et qui semble assez doué, par ailleurs, pour abrutir ou affaiblir la lucidité politique du nôtre.

Je n'attends, en matière littéraire comme politique ou politicienne, aucune idée, aucune solidité, aucune dignité ni aucune liberté réelle de la part de Virginie Despentes par exemple. Elle débordait d'amour envers les frères Kouachi. Cela me suffit pour ne lui accorder aucun crédit, sinon celui, toujours libre, de dire des stupidités, des sottises et des horreurs. Ce que sa future clause de conscience pourrait moins lui permettre de faire, si elle voulait un instant tenter de bien réfléchir à la chose…

Le jeu mou du "Moi, je", ne me concernant pas, je n'attends rien. Ou un rien. J'attends la suite en historien serein, en écrivain tranquille ou ironique, et en lecteur, en spectateur peu surpris, de rester seulement aussi en liberté non conditionnelle ni conditionnée, de pouvoir vivre hors du bruit absurde, en doux et calme lettré, doté simplement et par éducation, mais aussi un peu naturellement et de naissance, d'une conscience sensible à la justice, strictement et fortement soucieuse d'honnêteté, et désireuse de rester capable, par elle-même, de savoir décider et mesurer ses aptitudes à divers élans, à de très libres curiosités. En plus bref, je n'attends rien de personne, rien de nul mandataire bizarrement proclamé, et surtout : je n'attends aucun exercice de conscience imposée. Je continuerai donc à lire aussi bien Aragon que Morand. Dans mon coin. Comme un grand. À cinquante-et-un ans passés, je n'attends pas de pétitionnaires déroutés ni d'un État en dérive éducative manifeste, hélas, qu'on veuille d'un coup sec sur les doigts me rééduquer ! Ni me doter d'une conscience forcée, sur papier timbré !

Ceux qui désertent aujourd'hui Grasset, ce qu'ils auraient pu faire dès 2023, vraiment, si le problème était ou restait depuis cette date M. Bolloré, ceux qui claironnent chez Gallimard contre Boualem Sansal, tous si braves rouspéteurs, n'ont à mes yeux aucune vertu remarquable, ni aucun brevet de bonne conduite au naturel (la bonne conduite au naturel n'existe pas en conserve, en dépit des apparences, ni même en version imprimée). Ils n'ont pour l'essentiel d'entre eux que le brassard bricolé des résistants de la dernière heure. Surtout, ils ne me semblent avoir que fort peu de réflexion, et ne conserver de fait qu'un grand vide en eux, finalement, n'avoir au fond d'eux qu'une forme de colère, qui tient de la pomme mal cuite. Et mal dirigée.

Ce n'est pas contre Grasset ni Hachette qu'il faut dresser l'étendard de la révolte. C'est contre l'incrustation de plus en plus nette de la violence politicienne verbeuse dans nos Lettres, contre la violence politicienne tueuse dans nos rues et dans nos écoles, aussi, d'où que ces violences viennent. Pétitions, clause de conscience ? Facilités, tout cela. Comme disait Francis Blanche : « Rien ne sert d'être inutile, encore faut-il être odieux ! » Ceux qui pétitionnent aujourd'hui en profitent par ailleurs ou toujours ou encore, décidément, pour poursuivre une croisade insensée de la calomnie contre Boualem Sansal, après ne l'avoir pas ou guère soutenu.

Contre cela, contre eux-mêmes ils devraient avoir de la mémoire. Et pour le reste de la pudeur et le don profitable et si beau du silence. En conclusion, laissons-leur en gain modeste ce conseil de lecture, de retrouvailles ou de probable découverte tardive, mieux exactement, camarades pétitionnaires à petits frais, relisez donc Jean Paulhan et sa précieuse, vive et précise Lettre aux Directeurs de la Résistance. Cela date de 1952, et cela ne vous compromettra pas du tout, n'étant sorti ni chez Gallimard ni chez Grasset.

C'est cependant toujours valable, en 2026. De même que la si belle chanson des années 1970 finissantes de Charles Aznavour, Camarade !

Allons, pétitionnaires parisiens ou autres de même vieille vague ou triste veine : au refrain. Pour être justes, ils vous manquent encore l'air et la chanson. Et quitte à pétitionner, faites donc, envoyez, adressez en conscience pure et prestement un long ou un petit billet, un mot net et d'esprit valable au ministère de l'Éducation Nationale pour tenter enfin d'un peu sauver pour de bon l'enseignement de la langue française et l'ensemble de nos humanités chères à la digne de haut regret Jacqueline de Romilly, ces dons précieux et sages, si nécessaires à la vraie conscience des êtres libres, de même que le bon enseignement de nos langues régionales, qu'on veuille y mettre un peu de gascon doux au cœur de Montaigne, si le français fait défaut, de breton ou de corse. Là, vous ne seriez ni inutiles, ni calomniateurs, ni odieux. Ni puérils. Ni comiques involontaires à grises mines et longues figures. Ce qu'il faudrait rappeler au ministère est simple, et tient en un clair principe comme l'exprimait avec justesse Marc Fumaroli : « Éduquer, c'est rappeler le vrai prix des êtres et des choses que l'ignorance ne voit pas et que l'amour-propre ne veut pas voir. »

Faute de relayer cela, camarades, votre service ne serait franchement rien d'autre qu'inutile. Comme votre clause mal articulée et à molle estampille. Elle n'offrirait qu'un prix, label, à défaut du Nobel. Voilà tout. Bonsoir, Mesdames et Messieurs… Ou au dodo, camarades.

 


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