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Le gouvernement des fantômes

Le gouvernement des fantômes

Par  

… comme un événement prévu depuis toujours
et cependant comme une surprise,
un personnage inquiétant
qui pouvait tout laisser en place, qui pouvait tout changer,
le sens de l’action, la trame des mobiles,
qui avait sur le texte établi de toujours
l’ascendant prodigieux, étrange du vivant… 
Benjamin Fondane, 1942

Une science fantôme, au service d’un gouvernement fantôme, pour gouverner des fantômes, dans une société fantôme, en temps de démocratie fantôme ? Pour qui ne croit plus en rien (ou en tout), la situation présente (en France sûrement et probablement partout dans le monde) aurait quelque chose d’éminemment comique si, en même temps, ne se dessinait pas, par transparence, une forme de réalité proprement terrifiante. Le problème, avec les fantômes, c’est qu’on a beau ne pas y croire, ils font peur, ils font réellement peur. Ils sont en effet le retour du même quand précisément le même est devenu tout autre.

Il y a, nous dit-on, un virus extrêmement virulent qui circule à grande vitesse parmi nous. Invisible, évidemment, il ne se manifeste nulle part directement, mais toujours indirectement, par les chiffres inquiétants qui signalent à notre attention, après-coup, sa terrible capacité à se répandre dans nos rangs quand nous avons l’imprudente insouciance d’oublier sa présence, en sorte qu’il faut à tout instant nous rappeler qu’il est là, pour que nous ne devenions pas, à notre insu, les complices inconscients et irresponsables de son action. Car le danger, précisément, n’est pas en lui. Il est en nous. En lui-même, le virus ne fait pas grand-mal, pas beaucoup plus en tout cas que les dizaines de grippes très ordinaires qui, en même temps que lui, sans doute (mais ces chiffres, justement, nous ne les avons pas), font autant ou plus de victimes que lui. Qui sait en effet, chaque jour, combien de gens ne meurent pas du virus, mais d’autre chose ? Cela n’a aucune espèce d’importance : ce qui compte seul, c’est le taux d’incidence de ce virus, parce que ce virus, contrairement aux autres (contre lesquels nous savons nous défendre, contre lesquels nous avons le réflexe de nous défendre), travaille sourdement avec nous. Subtilement, comme une sorte de pervers narcissique étrangement doué de sociabilité, il se sert de nous, de notre apparente bonne santé, de l’absence en nous du moindre symptôme susceptible de nous avertir du danger que nous pourrions constituer pour les autres. Il fait de nous, secrètement, les agents de sa virulence. Il fait de tout ce qui constitue notre être social le véhicule d’une maladie qui ne nous touche pas individuellement, mais collectivement.

Voilà pourquoi il faut absolument que nous portions tous, partout, à tout instant, non pas un, mais le masque. En soi, un masque ne protège personne en particulier. Aucune statistique au monde ne permet de savoir si chaque individu porteur du virus a réellement, à un moment donné, commis l’imprudence de tomber le masque ou enfreint les distances de sécurité. Le masque ne protège personne – il nous protège tous, non de ce virus ou d’un autre, mais bien de la douloureuse nécessité d’avoir à répondre personnellement de nous-mêmes. Il est le signe que nous nous sentons tous ensemble responsables de la circulation du virus et que nous nous sentons collectivement concernés par lui. En ce sens, il témoigne de notre être social, quand notre être social, précisément, est en train de disparaître. Il nous fait dire « Je suis le virus », quand précisément le virus se confond à nos yeux avec notre socialité, tout comme, naguère, il nous fallait à tous dire « Je suis Charlie » pour nous identifier à une forme de liberté d’expression qui n’est que la caricature mortifère d’une liberté plus haute – elle définitivement perdue. Pas question d’aller, tel Diogène avec son tonneau, se moquer d’une agitation forcée qui vient à point nommé justifier tous les abus d’un pouvoir déjà lourdement enclin à réduire toute liberté au nom d’une sacro-sainte sécurité.

On pourrait assurément se contenter de rire, sous cape, d’une telle mascarade. L’ennui, c’est qu’il y a, derrière l’écran sur lequel défilent les images de notre psychodrame collectif, une réalité qui se construit, lentement, inexorablement : celle d’un monde où chacun sera, à tout moment, sommé de répondre du moindre de ses gestes devant le miroir d’une science qui ne sera à proprement parler celle de personne, mais qui s’imposera à tous avec une telle évidence que nul ne pourra invoquer contre elle le témoignage de sa conscience.

Aujourd’hui, bien sûr, on ne nous demande que de respecter des règles qui peuvent paraître, dans la mesure où elles ne sont que temporaires, anodines : porter un léger masque, éviter de nous regrouper, nous laver régulièrement les mains. N’est-il pas évident qu’aussitôt que la menace policière se sera relâchée, nous retrouverons nos habitudes naturelles et que notre rapport à autrui n’y aura rien perdu ? Rien n’est moins sûr, pourtant. D’abord parce qu’en réalité, même si nous ne nous plions à ces règles profondément anti-sociales que par crainte d’être verbalisés, ces règles n’en répondent pas moins à un besoin de sécurité largement répandu, comme le prouve le nombre de personnes qui, alors même que rien ne les y oblige, se font tester et se prêtent au jeu malsain de la dénonciation des cas-contacts, comme pour se prouver à eux-mêmes qu’ils ne sont coupables d’aucune complicité avec l’ennemi commun. Que penseront-ils demain de leur voisin s’ils apprennent que, non content de refuser tout test et tout vaccin, il ouvre volontiers sa porte à n’importe qui et n’hésite pas à fréquenter des SDF ? Non seulement ils l’éviteront et s’abstiendront de tout contact avec lui, mais au moindre bruit d’une possible recrudescence de l’épidémie, ils le signaleront à la police (ou aux instances sanitaires) et se trouveront fondés à le considérer comme un dangereux irresponsable, si ce n’est comme un terroriste potentiel. Quelque chose, là, est en train de se passer qui nous renvoie aux temps les plus obscurs de notre histoire, ceux où il fallait tout de même un étrange courage pour résister aux suggestions de la collaboration. Qu’est-ce qui peut nous rendre certains que cette épreuve de notre capacité à obéir à la peur ne nous a pas rendus définitivement incapables de résister à la tentation totalitaire ?

Car la question demeure de savoir si toute cette mise en scène de l’urgence sanitaire ne fait pas partie d’une stratégie globale de transformation de nos sociétés. Peu importe, en ce sens, que ce virus soit effectivement ce qu’on nous dit qu’il est ou qu’il relève d’une fantasmagorie plus ou moins scientifique. Il constitue de toutes façons un puissant levier pour agir sur des populations qu’on sait de plus en plus réticentes à se laisser gouverner par des classes politiques soupçonnées à très juste titre de servir des intérêts étrangers à la vie des peuples. En France comme dans toute l’Europe, la tendance au repli national, régional, voire local traduit d’abord un refus de voir les jeux d’intérêts transnationaux prendre le pas sur les intérêts collectifs hérités de l’histoire. De plus en plus nettement, l’ingérence d’instances anonymes comme le « Marché » ou « la Croissance » se heurte à un sentiment très profond d’attachement à des valeurs identitaires qui ne se laissent pas négocier en termes économiques. C’est ce qui a donné à la révolte des Gilets jaunes toute sa force, à un moment où la communication gouvernementale, confrontée à l’urgence climatique, commençait à s’embrouiller trop visiblement. On a vu alors la violence policière se déchaîner, non pas tant contre les éléments prétendument perturbateurs que contre une masse de braves gens qui, de toute évidence, n’avaient pas une très grande expérience de l’agitation urbaine mais avaient en revanche le tort d’exprimer très simplement le malaise de toute une société. Il fallait d’urgence arrêter un mouvement à la fois multiforme et mal encadré, capable dans sa logique non concertée de rupture, d’entraîner après elle dans une forme de révolte inédite (parce que non pensée) tout ce qui, dans le pays, souffre de ne plus très bien savoir où nous allons.

Il le fallait d’autant plus que, sur ce malaise généralisé de la société, qui, sur le plan politique, a fait la fortune d’un Macron venu à point nommé sauver le monde libéral de la contagion populiste, se développe une tendance à interpréter systématiquement tous les actes gouvernementaux comme une pantomime destinée à masquer un dessein de grande ampleur, d’envergure mondiale, visant à faire des institutions étatiques de simples courroies de transmission d’un ordre dans lequel les différences nationales ont à se dissoudre purement et simplement en vertu d’une logique essentiellement mercantile qui se soucie aussi peu de l’intérêt commun que de l’équilibre planétaire. Qu’on pense ou non explicitement à un complot au sens strict du terme (impliquant médias, classes politiques, show-business et milieux financiers), le sentiment n’en a pas moins pour effet de rassembler objectivement  tous ceux qui défendent des intérêts collectifs locaux ou une vision souverainiste des choses contre une menace globale de dérégulation des systèmes naturels et sociaux.

C’est dans ce contexte qu’il faut interpréter l’heureuse coïncidence qui a permis de substituer à l’urgence politicienne d’arrêter un mouvement social incontrôlable une forme d’urgence désidéologisée, susceptible de transcender les contradictions nationales et internationales, d’une manière encore plus efficace que la lutte contre le terrorisme, laquelle avait pour inconvénient d’exacerber certains sentiments d’origine ethnique ou culturelle : l’urgence sanitaire, qui se situe au niveau le plus élémentaire où l’être social s’identifie à la pure animalité. La peur de mourir, en effet, exerce sur l’inconscient collectif et individuel une puissance capable d’anéantir tous les impératifs moraux qui, ordinairement, rappellent chacun à sa dignité fondamentale. En temps de peste ou de choléra, tout est permis, et le seul moyen de rassembler les foules est alors de désigner des responsables sur lesquels exercer une légitime violence.

Mais quand la maladie, loin d’être le surgissement, dans la vie sociale, d’un principe étranger de désordre qui échappe à tout contrôle (et qui, donc, peut ouvrir une brèche dans l’ordre imposé des relations humaines par où le regard d’une transcendance supra-humaine peut conduire à renverser les rôles, comme à l’occasion d’un gigantesque carnaval), se présente comme un phénomène bien déterminé, techniquement manipulable et susceptible d’engendrer des rapports de cause à effet dont on peut maîtriser l’enchaînement et auquel correspondent des protocoles bien précis, alors, les choses changent, et même si les pouvoirs institués se révèlent çà et là défaillants dans la gestion des choses relatives au mal, ils n’en perdent pas pour autant, globalement, le contrôle, bien au contraire. On l’a si bien vu, en l’occurrence, que la Chine, pourtant d’emblée accusée d’avoir, en vertu de ses vices spécifiques d’état archaïquement totalitaire, contribué, en faussant l’information, à la diffusion si rapide du virus, est vite devenu le modèle d’une efficacité essentiellement fondée sur l’utilisation à grande échelle des moyens de communication.

Il est frappant en effet de voir qu’alors même que la médecine se révèle parfaitement incapable de lutter contre le mal, la certitude scientifique n’en acquiert pas moins une autorité pratiquement sans limite pour imposer des normes de comportement qui contrastent si brutalement avec les modes de vie habituellement caractéristiques du monde moderne qu’on est en droit de se demander si on n’assiste pas à une véritable révolution culturelle, infiniment plus profonde et irréversible que celle qu’avait tenté d’impulser Mao. Peut-être est-ce là d’ailleurs ce qui explique l’étrange apathie des intellectuels de gauche, type Badiou, par rapport à ce qu’ils n’arrivent pas encore à interpréter autrement que comme une crise de croissance du capitalisme moribond. L’ampleur de la transformation qui se profile est telle qu’ils ne peuvent faire autrement que d’y souscrire, de tout leur être spirituel, évidemment fascinés qu’enfin se produise la grande liquidation de toutes les superstructures à laquelle ils n’ont jamais cessé de rêver depuis mai 68.

Quel rêve, en effet ! Tout n’est-il pas permis, désormais ? Oui, « tout est permis », selon le mot d’Ivan Karamazoff emprunté à saint Paul, puisque, toute loi étant abolie, il appartient à des pouvoirs libérés de toute entrave, de tout préjugé et de toute considération juridico-religieuse ou éthico-politique de prendre en main le destin d’une humanité enfin ramenée à son rang d’espèce dominante de la planète pour lui apprendre enfin à se comporter comme il faut : non comme des animaux, certes, au sens où on pouvait l’entendre quand l’animalité renvoyait à la sauvagerie d’une nature encore indomptée, mais comme des êtres réellement domestiqués, guidés non par leur instinct de conservation, mais par un pur souci de rester préservés de ce qui, en eux, pourrait souffrir d’être ainsi traités, cette part à la fois divine et animale qui fait de la liberté, précisément, un bien supérieur à la vie. Guidés ? Pas même : téléguidés, sans même avoir besoin d’être touchés par des mains impures – en ce sens, très semblables, dans ce délire sanitaire, à ces fanatiques qu’un ordre occulte pousse vers nos Eglises pour y égorger de simples brebis, coupables, sans doute, de rester fidèles à une communion dans laquelle âmes et corps mêlés font une seule chair, pour l’instant livrée au pouvoir de la mort et du péché, mais promise au même salut, à la même délivrance, par l’unique Esprit qui vivifie quand la lettre tue. Il y a, entre le terrorisme et l’ordre sanitaire, d’étranges affinités. Si l’un tue, aveuglément, n’importe qui, pour susciter l’angoissante sensation que le danger est partout, l’autre fait de chacun d’entre nous le potentiel porteur d’un mal qui se confond avec le bien. Terroriste asymptomatique, le porteur sain a toutes les raisons de s’avancer masqué.


MN forme son gouvernement
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Gouvernement de fermeture
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ZAD : SNCF et Tolbiac avec le Gouvernement
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