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Injures précédent un amour légendaire

Par  

Extrait d'Injures précédent un amour légendaire, nouvelle de Valéry Zabdyr, éditions Unicité

 

Revenu à moi, je m’aperçois que je suis en retard. Il faut retraverser Paris. Inconscient, je me décide à prendre le métro. Il y a les gens qui parlent de Paris en stations de métro et ceux qui marchent. Je marche. Je ne prends jamais le métro par désintérêt, pas par conviction.

Paris est un bled. L’historien Chaunu en parlant de la démographie disait que, dès le douzième siècle, on pouvait voir du haut d’un clocher le clocher suivant : le monde était donc plein. Paris, c’est la même chose. On passe d’un épicier à un autre et, ainsi, on traverse Paris en deux minutes.

Exceptionnellement, je descends les marches du métro pour pénétrer dans la première rame venue : j’ai décidé de ne pas choisir celle qui pourrait me convenir. Cela fait presque dix ans que je ne suis pas descendu dans ces entrailles qui puent le pissat, la fin de vie et la fausse gouaille des banlieusards.

D’emblée, je comprends pourquoi je ne prends plus ce transport. Il n’y a pas de silence. Tout bipe, vibre, parle, braille, gueule, renifle. On est aux antipodes de l’aristocratie. Ici, c’est le royaume des loosers, des perdants et des non-médaillés. Dieu qu’ils sont laids ! C’est un laboratoire de mutations génétiques : des méduses entrelardées de balanes, des aveuglés qui moquent des durs de la feuille, des pétomanes qui conchient des intempérants liquéfiés comme des demi-lunes et des trois-quarts de rectum pour qui l’action est un juron. Regardez-les avec leurs écouteurs qui rythment leur exiguïté, furoncles de musiques industrielles, tam-tams démentiels, batteries d’un au-delà des enfers. Tout tait le silence. Tout le combat. C’est une lutte acharnée contre la beauté, l’introspection, le calme. Difformes, cacophoniques, spadassins d’un néant qu’ils écourtent de leur méchanceté, de leurs tatouages qui les abrutissent, plus nombreux que leurs neurones allégés par le téléguidage de leurs âneries, la mocheté de leurs séjours insulaires, la disette de leurs réflexions ; ils sont acharnés à tout détruire, leurs sourires sont des coutelas, leurs manières, des provocations à la haine ; ce sont des pets sur pattes, des morceaux d’anguilles découpées et rafistolées anarchiquement ; rebutants, même leur mutisme avare interpelle sauvagement. Ils apparient les castagnettes, le triangle et la contrebasse dans une folle course vers la basse-cour. Ils ressemblent à des latrines bouchées, qui s’évasent dans le lavabo corrompu. Quand ils parlent, c’est le bruit de la balayette sur la céramique noircie, la langue noire. Ils sont tellement faisandés que les stations miment les crocs de la boucherie. Viandes suspendues, blanches de larves, qui embrassent d’autres steaks hideux, en attente du hachoir qui fabriquera d’autres bidoches qu’ils nommeront leurs enfants, ces tas de filaments exténués de ressemblances, sortes d’accroches pour natures mortes peintes par un paralytique.

Encore quatre stations !

 

Lecture par Maximilien Friche : https://soundcloud.com/zabdyr/injures-zabdyr-partie-16?utm_source=clipboard&utm_medium=text&utm_campaign=social_sharing

 


L'amour de loin
Amour cardinal
L’amour est mort