Lutèce Ennoblie
Littérature Mauvaise Nouvelle https://www.mauvaisenouvelle.fr 600 300 https://www.mauvaisenouvelle.fr/img/logo.pngLutèce Ennoblie
« Lorsqu’on ressent trop vivement, le Tage est un Atlantique innombrable, et la rive d’en face un autre continent, voire un autre univers. »
—Fernando Pessoa, Le Livre de l’intranquillité
Porte Champerret
Un matin, au réveil, sous un ciel parisien, en cette matrone grosse d’un immonde fracas ; ma gueule de bois sévit lentement, tandis que l’aube accouche enfin d’un désordre tout entier. Appuyé sur mon garde-corps, je regarde : ville atroce, parcourue, comme les charognes, de noirs nécrophores automobiles qui beuglent. Tous les Klaxons sont mes oiseaux. Je n’entends que ça. Je suis d’ici.
J’habite un tout petit quadrilatère délimité, au Nord, par le périph tonitruant, au Sud, par le boulevard Pereire et ses étroits jardins ; à l’Ouest par l’avenue de Villiers, chic et imposante, et à l’Est par la rue Laugier, secouée à l’éternel par un interminable trafic. Rien de plus. C’est mon village. Vous admettrez que ce n’est pas bien vaste, mais cela suffit comme point de départ. Les gens comme moi s’amusent de peu.
Patriote abruti d’une cité agonique, mêlée de splendeur et d’ivresse sordide, je mets des mots sur mon amour, une dilection pour des quartiers immobiles, figés dans le temps, passion de bitume et de vieilles pierres ; un passé de zincs tordus sur poésie.
La terre, toute bétonnée, toute ensevelie de plomb, d’armatures qui trouent le béton… ça, quand on y trébuche, ça fait toute une nation. J’ai grandi dans Pigalle, frissonné à Tolbiac ; j’ai pourri rue de Courcelles et mûri dans ma piaule. J’avais des ciels fameux qui me donnaient des vues, qui dévoilaient la ville comme des rêveries d’esthète. J’ai mis ces paysages sur une toile imparfaite, pour que vos yeux hagards s’illusionnent en délire.
Étant casanier, je fais le meilleur de tous les patriotes. Je m’attache au détail. Apprécie les nuances. Je ne voyage qu’en distance réduite. À petits pas. Le bout du monde est hors la ville ; et la rue d’à côté, c’est la Perse à ma porte. Je voyage au microscope — subtil privilège des timides et des rêveurs. Tout aventure. Tout est lointain.
Ainsi n’ai-je pas besoin, moi, d’Eldorados grotesques, d’horizons vagues façon Air France accessibles en neuf heures, de zéphyrs embrasés qu’on éteint en selfie. En ma chambre, déjà, je peux aller si loin… quant à la rue… c’est à y perdre ses pas.
Avant de me vanter de connaître une venelle, je la détaille mille fois. Et puis mille fois encore je l’apprends et l’intègre. J’étale mon royaume d’un microcosme à l’autre, et m’assure par là même de l’infini du monde. Plus on se minimise et plus tout s’agrandit…
Orgueilleux qui se lasse et laisse faner la rose ; pauvret celui-là qui croit avoir tout vu ! À vrai dire, ils consomment et ne regardent rien. Ils gonflent leur néant, rapetissent l’univers. Gaspillent le monde sous leur dédain. Gâtés d’envie, bouffis de paysages qu’ils n'intériorisent pas, ils sont l’enfant affreux qui ne connait ni grâce, ni splendeur, ni rêve, et dévorent, gloutons énormes, en photos, voyages et bouts du monde, tant de pays qu’ils ne vivent pas.
Je suis tout autre. Moi, en mon quartier, je me fais tout petit. L’univers, comme ça, se fait plus grand. On s’entend bien. Parisien, seulement, point citoyen du monde, je me répète, comme on soupire, heureux chez soi : je suis d’ici.
Souvent, pourtant, moi aussi, je voyage. Dépoussiérant mon arsouille, je me laisse enlever par l’imaginaire. Je pratique l’errance. Par mes rêveries boiteuses, je transforme la ville, et m’astreins à révéler, dans le même temps, sa vérité et son essence. Je ne dirai pas Paris tel qu’il existe : d’une part parce que tout le monde le sait déjà, et d’une autre parce que le reste l’ignore. Dans les deux cas, ça ne fonctionne pas. Je dis Paris comme je le vois.
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Dix-septième ou rien
Tout ce coin-là, mon village, c’est un minuscule morceau de terre où je me suis enraciné. J’ai rien voulu, c’est venu comme ça, par l’habitude ; un jour, dans un coin de France, on vient poser sa vie — pour quelques années seulement, parfois — et l’on est pris : on se sent chez soi. On hérite, sans souvent s’en rendre compte, de tout le poids des siècles : on nait, ou du moins l’on grandit en cette partie du monde et l’on en boit la sève. Ainsi vont les choses. Nous recevons le lourd passé qui nous cambre et nous élève, qui nous décore et nous déforme, et nous fait ressembler à celui que nous sommes.
Les rues, peu nombreuses, comme celles d’un hameau, s’appellent Descombes, Guillaume Tell, Rennequin, Héliopolis… il y a la rue Galvani, également, mais c’est déjà comme la banlieue… Tout ça, c’est très peu ; c’est la plus petite échelle dont je dispose pour observer le monde. Pour tout vous dire, et vous ne me croirez pas tant le destin semble irréel, mais il m’est arrivé d’emménager deux fois dans la même rue, à dix mètres de distance de mon précédent logement, toujours dans ce quartier de figurine, verrouillé et cadenassé par mes amarres, comme une vallée d’où l’on ne sort plus. On ne me déracine pas comme ça…
Voisin de moi-même, je vis avec mon hier, comme en ces villages où s’entassaient jadis, dans les cimetières bordant l’église, des générations entières, qui chacune enrichissait l’histoire d’une existence encore. Je me revois à dix mètres seulement, quelques années plus tôt, titubant dans mes soûleries, m’en aller faire mes commissions à ces mêmes caissiers, chez ce même boulanger, chez ce même charcutier sur les visages desquels j’ai vu s’ourler des rides. En somme, du haut de mon jeune âge, c’est ainsi, et dans Paris tout entier que je vais en ces pages comme en ces rues, rencontrer mon ectoplasme dans tous les coins de mon souvenir.
J’ai débarqué à Paris à treize ans, place Clichy. C’est donc par-là, comme Céline, que j’aurais dû commencer, mais je préfère garder ce lieu pour plus tard, tant je l’ai vu changer, tant cette place m’a suivi, à chaque instant et a évolué en synchronie avec moi-même.
Treize ans, donc. Ce n’est pas tout jeune. Mais pourtant, c’est l’âge où la vie, les sens, les émotions commencent à s’emballer. C’est le moment idoine pour se fixer quelque part, se laisser prendre… De ce que je fus avant, j’ai bien tout oublié, ou ce sera bientôt fait. C’est tragique, mais c’est ainsi. C’est bien Paris qui m’a fait naître.
J’ai dit que l’on pouvait être parisien et enraciné. Que l’on pouvait être issu, singulièrement bien sûr, de la terre de Paris. Je tiens à vous le prouver. C’est l’habitude et l’admiration quasi grotesque pour mon village, pour ces quartiers, qui m’a modelé de sorte que je puisse dire, aujourd’hui : je suis du dix-septième, je suis de la rive droite, je suis de Paris, je suis français, et demain, c’est pour cette ville odieuse mais perlée de splendeurs ; pour ces défauts énormes que je vais énumérer comme pour ces grands trésors que je garde en mon cœur, que je mourrai, s’il le faut, comme on dit : sur la dernière barricade.
Le lecteur aguerri aura noté, déjà, les accents maurrassiens de ma précédente envolée, le quasi pastiche de ces mots-là — sachez que ce n’est certainement pas anodin. Il y a dans la conscience que j’ai de mon identité, de ce que cette ville a fait de moi, la certitude que l’on se définit bien par rapport au milieu où l’on éclos, par rapport à ce certain ciel qui nous a, ou non, baigné de son soleil. On ne devient pas d’ici ou là selon l’envie, selon le caprice. C’est plus complexe ! Ce sont les richesses et les indigences du sol et de l’atmosphère dans lesquels on évolue, qui ont, bien évidemment, le plus d’empire sur tout notre être. C’est l’histoire dans laquelle on vient s’inscrire qui nous prend et nous écrase et à laquelle nous ajoutons, bien humblement, une virgule encore.
Je dis alors, avec défiance, au citoyen du monde, aussi bien qu’au provincial qui croit que tout, à Paris, n’est rien qu’artificiel — ses rues comme ses gens : venez en mon village, vous verrez ce que c’est que le poids d’une patrie qui vous façonne un homme.
Paris m’a pris comme une mauvaise femme, que l’on désire et qu’on regrette ; qui nous enchante et qui nous perd. Je me suis égaré en elle, au fond boueux de son essence. Je suis de la race parisienne, fourbue comme elle, enlaidie de la modernité atroce et des sacrifices du temps ; paria comme elle, imposteur, abâtardi en travers du bitume comme la mauvaise herbe, j’ai battu mes drames en raclant mes semelles sur les trottoirs pisseux, dans un grondement d’enfer pressé.
Parfois, je regarde depuis ma fenêtre, loin, très loin, au Nord-Ouest, vers la Défense et j’imagine, plus loin encore, une Angleterre derrière la manche… et je sais que c’est un autre univers. Tous les codes que je connais : ma langue, ma morale, mon accent, ma façon d’être n’ont que peu d’équivalent là-bas. Et j’en suis heureux : c’est donc que le monde est divers — voici l’humanité ! c’est considérer que tous ces hameaux, toutes ces villes, régions, nations ont leur individualité, et que celles-ci ne sont aucunement incompatibles mais qu’elles sont là. Ainsi qu’une mosaïque, ces minuscules fragments font la richesse infinie du monde, sa profondeur, sa beauté. Un vitrail de nations que découpe une histoire comme un soleil perçant.
Pour que le monde demeure immense, et riche, et multiple, il faut que tous les particularismes, même les plus mineurs, soient reconnus et loués à chaque instant, et que jamais la tentation de l’écrasement universel n’éteigne en nous ce que nous sommes, en nous touillant comme une vaste soupe.
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Trop chic avant Monceau
Vous avancerez, peut-être, que je ne vais pas bien loin. Certes, mais vous verrez, au bout de quelques lignes, si vous me suivez toujours.
J’y ai habité, à quelques degrés prêts, à Monceau. D’une petite rue voisine, que je louais avec mon frangin pour un rien en rapport au quartier. Monceau, c’était tout mon jardin. C’était toute mon ivresse qui bafouillait là-bas, toutes mes lectures, tout Proust et Don Quichotte… Et les chats errants qu’y couraient la nuit entre les grilles, évadés quêteurs de petites proies sensibles.
Je l’ai parcouru, le parc. À y picoler l’été, à y cendrer l’hiver, de ces clopes qui ne me plaisaient guère. À m’en faire des souvenirs, comme on ne s’en fera plus jamais. À faire défiler le temps comme s’il ne valait pas son prix… on apprendra plus tard…
Je l’ai aimé puis je l’ai haï, ce putain de parc. D’abord parce qu’il me fit des joies et des malheurs, et que plus tard, il devînt mon voisin de palier, en quelque sorte. Je bossais de nuit, avec vue sur l’herbe noire…
Je me souviens d’un hiver alors, dans ce parc même, pataugeant, trainant des chaussures rétives vers un travail quelconque. Je fus pris soudainement comme d’un genre de révolte. C’était la fin de la journée, j’allais prendre mon poste de veilleur de nuit. Une poésie glissait sur moi et m’invitait à la sédition. J’étais déjà en retard, mais j’admirais à loisir les reflets du couchant qui me retenaient, dans une contemplation torpide, ivre et brulante. Les effets de lumière jouaient faux, exagérés comme sous le pinceau d’un post-impressionniste larmoyant et pompeux. Je goutais la douceur de ces soirs d’aquarelle où le gris s’opposait au jaune de décembre, où les couleurs, légères, comme à peine un linceul, semblent toutes plus pâles, moribondes et diaphanes. Les dernières lueurs s’accrochaient, hors-la-loi, resquillaient à la nuit et fondaient en rouge vif. Empalé sur les branches, le jour tombait trop tôt comme une jeunesse qui meurt. Les bras tendus des arbres, faméliques et rapaces, l’arrachaient en lambeaux dans sa course dernière.
J’arrivai au travail avec plus d’une demi-heure de retard, un étrange sourire figé aux lèvres, et dans les yeux, ce rose profond qui ne voulut plus partir…
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Le Rose Montmartre
Une fois, j’eus comme un voisin de nuit, un type qui se rappelait à moi sur le Boulevard de Clichy. Comme plusieurs nuits je rentrais de biture de chez Aram — mon ami, qui vivait face au cimetière Montmartre —, après les derniers métros, je rentrais dans le dix-sept. Le type, un soir, m’a abordé, plein sourire, en me racontant comme on se croisait sans se connaître, plusieurs fois par semaine. Il était tout en racaille inachevée, le gars qu’on voudrait pas avoir comme ami. Et pourtant : joyeux, le mec ! joyeux qu’on se retrouve là, comme une fratrie de contre-hermine, un truc qui brille en-dessous la lune… On se serait jamais croisés dans le dix-huit, à Montmartre, Pigalle, La Chapelle, tout ça. C’était que le silence du neuvième, qui nous donnait ces amitiés.
Faut dire qu’en plus, après les errants des boulevards, j’allai monter souvent au petit jour, avec les types matossés : on se croisait. La butte, elle m’attrapait. J’allais boire le petit jour sur ses escaliers blancs — le Christ sur les épaules, une flasque dans la main et Paris pour écrin.
Ça s’effondrait comme en cascade et c’était merveilleux.
Le jeune délicat que j’étais fuyait souvent de chez lui, à l’aurore, pour n’avoir plus à périr d’angoisse ou de peines de cœur. C’était vers le Nord que je filais.
Sur les chemins, dans ces coins-là, je croisais de ces gars qui m’auraient bien dépouillé un autre jour. Sur tous les boulevards et les petites rues sans tchoins à trente balles — les apaches d’aujourd’hui, pour un rien de téléphone puis une poignée de billets, ils m’auraient froissé l’estomac d’un coup d’estoc. Rien n’arrive. On est là, on se rencontre.
Ces carnes épuisées n’ont plus la voix pour me soutirer quelque fortune… Et nous sommes bien semblables, étirés sur la nuit comme prolongés en elle ; nous n’avons ni la force, ni le courage, ni l’ardeur toute vague de se confondre encore : on se regarde passer, chacun dans sa misère, les yeux au sol, certains furetant biffeton, d’autres fuyant chagrin — tous cherchant Salut… et nous sommes frères et ennemis et inconnus ; métèques de tout, arabes et blancs : nous ne sommes plus rien, nous avons fui l’histoire, pour quelque heure de tendresse — nous n’osons rien, rien nous promettre, rien arracher, car en mon regard il y a la peine, et celle-ci, plus aiguisée qu’un poignard, les pénètre d’un sentiment qu’ils savent bien.
On se croise, et rien ne se fait. Parfois un type me bloque la route, mais il n’y a qu’un maigre sourire sournois sur mes lèvres enivrées. La nuit, déjà, m’a détroussé de ma crainte. Je n’ai plus rien. Le type esquisse une pâle embuscade. Je sens son schlass qui lui perce la poche, mais sa main, elle, demeure poisseuse et vaine. Qu’importe. Je lui souris encore. Il me répond, sans trop savoir, d’un sourire analogue… Et nous disparaissons, sous des néons hilares.
Et puis, il y a les anonymes, rogatons du désir, les besogneuses, les besogneux — selon le fard on les distingue… qu’ont des petites chambres, dans les immeubles, qui trainent dedans les embrasures, qui te tombent dessus en embuscade, avec pitié… On coucherait bien avec juste pour faire une heureuse… quelque chose comme ça. Une petite passe, un brin de salaire. Mais on se dérobe ; d’un geste de la main, on refuse leur avance comme on chasse un insecte. On s’enfuit dans la nuit et l’on réplique le geste aux quelques semblables qui nous attendent encore, plus loin, dans l’ombre singulière des recoins, loin des néons irisants de leurs éclats irréels. Pigalle un soir, c’est le dégout et la grâce, c’est la pitié, la vertu, le mépris. C’est toute l’âme humaine qui se tord et se déforme dessous les néons roses. C’est nos vies inavouables dans un écrin de Lycra…
Plus tôt, on pouvait y croiser, à Montmartre, mon ami Giovanni. C’était comme une gargouille : toujours perché dans le coin, un œil sur les badauds. Il grimpait là, sur la butte, car il vivait en bas, vers la rue des Martyrs et la place Lino Ventura… Il grimpait là, tous les jours, n’ayant rien d’autre à faire. On le croisait de temps à autre. On avait bien grandi ensemble… on se regardait passer les rides. De temps en temps il nous montrait de chics petits endroits discrets que Montmartre garde sous clé, et que l’escalade seule nous permettait d’atteindre. Alors, on se voyait vieillir, et Paris avec nous ; le paysage changeait — disparaissaient de petits détails que nous avions chéris hier : les cabines téléphoniques, les arbres, les bâtiments qui fanaient peu à peu… Giovanni disait souvent qu’il faisait partie des meubles… Il était tout autant, pour moi, un ornement de la butte que le Sacré-Cœur lui-même et le Château des Brouillards… Un monument qui trainait là. Une gargouille perchée en l’air, avec tout Paname en-dessous des yeux. Maitre du monde, entre ses serres… Je crois que son ombre y plonge encore.
Et puis, et puis mes pattes encore foulent d’autres lieux. On redescend par la rue Lepic ou quelque autre, on passe la Victor Massé où se mêlaient les airs de guitares des commerces alentours et nos ivresses idoines. On approchait d’une belle grille, que nous ne franchirions jamais, tout squatters qu’on était : l’avenue Frochot. On y passait le jour, puis on repassait avec le soir, vermeil hurlant… Un jour, un type de la mairie qui balayait devant nous l’a bien dit : J’aimerais bien y rentrer, juste une fois… voir ce que c’est… Pour le reste, j’en sais rien. On a passé notre chemin après lui avoir filé une clope.
J’en sais toujours rien, moi, de ce proscenium à leurs beaux jours, ni la montée de l’avenue Frochot… C’était tout un autre monde et puis j’en n’étais pas.
On découvre, comme ça, en se bringuebalant dans les ruelles qu’on n’est pas grand-chose, alors même qu’on vit confortablement dans les quartiers chics qu’il y aura toujours plus chics que nous… qu’on n’est rien que du semblant. Du chiqué.
On s’éloignait pour picoler ailleurs tandis que la nuit se vautrait, allégée par les guitares, au loin, qui miaulaient leurs accords.
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Saint-Lazare
C’est une ville qui n’a de cesse de rugir. C’est un monstre, un volcan. Et dans ces bouillonnements, aux tourbillons de sa démence, on est emmenés, d’un coin l’autre, pris dans le ballet des furies. Si l’on n’est point épris, emporté, devrais-je dire, dans cet harmonieux désordre, c’est que ni l’aventure de nos métropoles affreuses, ni le calme de nos campagnes ne nous sied ; c’est en somme que nous avons un cœur à éduquer. On peut prendre Paris en horreur, en mépriser le bruit, le haïr — c’est toujours là quelque sentiment, le témoin d’une emprise.
Moi, je me laisse prendre, partout, tout le temps. J’ai dans ces rues atroces de Saint-Lazare, croisé bien des enfers. De l’allégresse, aussi… un peu de cette force que l’on éprouve, à contre-courant de tout, seul dans les vagues. Au rugissement brutal de toutes ces autos, répondre par le chant ; au pas pressé des travailleurs, provoquer par le rire et la flânerie. Sautiller enfin, libre de toutes ces chaines qui nous entravent la vue, nous brouillent l’admiration, et se laisser avaler, pour toujours, au mystère de ces rues.
Dans combien de bureaux, sous leur matin pluvieux, s’en vont ces automates ? Je ne saurais dire. Je sais qu’ils sont nombreux, nichés dans les étages… Combien de ces boutiques qu’abritent des palaces, convoient tous ces chalands ?… Des Galeries en pagaille, sortes de mines d’or à prix cassé où l’on récolte la bonne affaire ; des bijouteries aux magasins de sport, lingerie, costards ; tout ici remue, oui, mais autour du dollar ! Que le libraire se fasse discret ! On le tolère un point c’est tout.
Il existe quelques rayonnages, d’ailleurs, aux Galeries Lafayette. Au tout dernier étage. Un petit coin très incomplet, façon bibliothèque pour nouveau riche, où ne se côtoient que les livres du moment, les classiques, et quelques essentiels, intacts, jamais ouverts, jamais touchés, et qui attendent. C’est drôle : ils sont disposés juste après le rayon jouet. Comme relégués après la farce.
Plus encore que Châtelet, qui triomphe néanmoins par le mauvais goût et le manque d’élévation de ceux qui s’y déplacent, tout ce ventre, cet œsophage remuant dispose cependant du monopole de la monnaie. Elle s’y échange, se perd, se prend. Tout est fluctuation à Saint-Lazare… Chaque badaud qui foule cette gare, débarqué d’ici-là, vomi d’un train ou d’un autre, est cueilli, dès l’enceinte, par des enseignes en vrac ; il n’est plus voyageur, dès qu’il passe les portiques : il est lui-même devise, un biffeton qui se promène.
On lui propose alors des vêtements et du rien. Tout de suite. Des boutiques à babioles… le frivole, le pas nécessaire du tout. Avant de le trainer, souvent, en son exil journalier, on l’incite à rapporter, comme un souvenir de cet enfer, telle offrande en promo, pour distraire du malheur.
Car ils sont malheureux, les gens de Saint-Lazare ! Quand on ne les connait pas, du moins… Ils semblent tous enfuis de quelque cage à fou — au trot, galop, sprint, affolements, halètements, bave et angoisse. Ils paraissent empêchés, contrariés, tentés enfin par les boutiques, retenus tout de même par la pendule, guidés encore par leur cadence, jambes qui se soulèvent sans qu’on l’ordonne. Quand on ne connait pas, on n’y voit que des bagnards. Des déportés descendus de train.
On a bien essayé d’y mettre des œuvres d’art, sur le parvis, des choses pour distraire, faire oublier. Un enchevêtrement de pendules, par exemple, oui oui ! C’est de mauvais goût, c’est peine perdue… les gens comme moi, qu’ont peur de l’horaire, la trouille dans le ventre, qui rêvent d’être libres, ça les ramène à tout ce qu’ils sont. C’est terrifiant. On sort alors de la gare, et paf ! dans l’immédiat on est repris, enchainé de nouveau. Tic-tac ! Tic-tac ! Il faut les voir, les gens : ils guettent la montre. Ils sont inquiets.
C’est tout à fait l’inquiétude qui gouverne ces lieux. C’est la vie qu’on arrache par heure et par centime, comme un haillon, comme un lambeau. Mais tout ça, c’est vrai rien que pour le jour…
La nuit, en effet, c’est tout autre. Il m’arrivait, autrefois, comme j’habitais vers la rue de Miromesnil, de m’y promener souvent, à trois, quatre heures du matin, lorsque plus rien ne bouge, que le monstre endormi serre les poings sur son rêve. À ce moment alors, on est maitre des lieux. On marche sur la route, très exactement là où l’on eût été écrasé, quelques heures plus tôt. On sent comme une ville morte. Et c’est d’un délice tendre. On n’entend plus un son. On est comme pris d’un songe — Ont-ils tous disparu ?
Ils reviendront demain… mais on l’oublie un temps.
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Censier-Daubenton
Longtemps j’avais ignoré ces fleuves déchainés qui d’un métro grinçant se perdent en une fac. Un jour pourtant, je me baignai en eux, en écume confuse, tremblant dans le matin. C’était Sorbonne Nouvelle, et l’on y allait comme pour la blague. Par une journée de septembre, chaude et lourde en ce quartier nouveau, je m’étais égaré dans cette parcelle de monde où alors je n’avais jamais osé errer que d’un doigt sur une carte…
Si je devais décrire d’un premier regard ce que l’on rencontre ici, je prendrais alors l’image qui me revient chaque fois, qui reste gravée quelque part, en un coin de souvenir. Lorsque l’on s’échappe du métro, ligne sept, et que l’on grimpe les marches, il est une longue trainée, comme une fourmilière qui ne cesse de courir et de rire en éclats, de palabrer en vain, de s’extasier dans les bistrots nombreux, le long de la rue Monge. Tout cela fait une houle, un remous enivrant de figures, de couleurs, de jeunesses emmêlées aux décatis surets, professeurs à calvitie latente, pellicules sur blazer, se mêlant aux étudiants gueulards qui s’éclatent en essaims nombreux de petites bandes que la vie égrènera demain, aux primes lueurs de la vie adulte.
Le district, cerclé d’universités et de grandes écoles, bordé de jardins, le quartier Monge, ou celui de Censier s’entremêlent, incongrus, entre des machins neufs comme une tâche immonde, embusqués entre la rue Mouffetard, la grande Mosquée, et jusqu’au Panthéon… Un foutoir, ce Paris-là…
Ce matin-là, je me faufilai dans le monde, à petits pas parmi les autres. J’allai en face. Nous y allions. En grand convoi. Moi, je faisais déjà mon atypique, mon névrosé ; j’étais en retard, une gueule de bois… comme une promesse…
J’apercevais le bâti. Suffisait de suivre la colonie. Sorbonne Nouvelle, que je vous la tutoie, maintenant qu’elle est plus là, qu’ils l’ont déportée à Nation, pour des soucis de convenance.
Sise en étau entre des barres d’immeubles impensables qui nous transportaient sans turbulence vers la Roumanie ou le Scampia Napolitain : de hauts enchevêtrements identiques aux couleurs fades, qui s’empilent en balcons et déteignent sans rougir avec le charme du cinquième. La faculté côtoyait aussi, et insultait, de l’autre côté, quelques Haussmanniens classiques avec lesquels elle faisait officiellement sécession dans sa laideur moderne et cubique, dans son absurdité de néons glacials que l’on voyait foudroyer la rue dès le petit jour, sans aucune manière de grâce.
Pour un temps j’ai vécu là. J’ai aimé, bien plus qu’un autre. Mes godasses blessées d’avoir trop piétiné ces rues-là. D’avoir trop couru après les Dianes, et de m’être trop enfui. Ces rues devraient porter mon nom, mais enfin… on applaudit rarement la gêne, en lieu et place des sentiments.
C’est rue de l’Arbalète que je reçus quelques carreaux au cœur. C’est rue Mouffetard que je vomis tant de fois, pénétré de ces carreaux même que l’âme ne digère qu’après bien des sanglots ; c’est aux Arènes de Lutèce que l’ivresse me faisait croire encore à quelque gloire, quelque destin, un vague amour, et c’est là même que j’ai posé du regret entre deux vinasses et me sentis étrangement venu d’ailleurs. Et pourtant, j’étais d’ici… et je le suis encore. Lorsqu’’on a perdu des rêves dans le cœur d’une ville, on en devient alors, fatalement, le plus digne ambassadeur… on en devient le défenseur, général acharné, car nous avons tombé nos larmes en haillons dans une cité, nous avons laissé nos tripes s’éventer par la mitraille, nous avons perdu l’espoir au soir d’une défaite, et laissé briller notre idéal à l’aube d’une escarmouche…
C’est en somme par la douleur et la joie éprouvées en telles rues que nous nous définissons par rapport à une vie ; c’est bien marqué au fer de nos passions que nous laissons l’empreinte qui nous fait aujourd’hui.
Et puis merde ! chaque commune de France fut conçue comme immensité de concupiscence et de grandeur, car nous sommes le premier des peuples, et devons être fiers de nos merveilles comme tous les peuples le sont.
Tous ces quartiers de Paris en patois qu’ont l’air d’avoir tous fait sécession… Moi-même, j’en reviendrai jamais de tant de beautés… et qu’on me pardonne !